Accueil Livres, Arts, ScènesLivres Brute un roman de Agnès Vannouvong autour des violences conjugales et de la justice

Brute un roman de Agnès Vannouvong autour des violences conjugales et de la justice

par Émile Cougut

Voici un livre émouvant, sensible, intelligent, sur un sujet douloureux, un livre bien écrit, Brute le dernier roman d’Agnés Vannouvong ne laissera pas le lecteur indifférent, mieux encore il interpellera son innocence. Emma Desforêt est écrivaine. Elle demande à un journal la possibilité de se rendre en Haute Savoie pour assister, et chroniquer, à un procès d’assises. De Colette à Emmanuel Carrère, bien des écrivains ont procédé de même, et ce, pour le plus grand plaisir des lecteurs.

Alors Emma raconte le procès : un couple de femmes, une pianiste : Sarah et une réalisatrice : Alice. Cette dernière est retrouvée au fond d’un ravin la nuit de Noël et le crime ne fait aucun doute. La coupable doit être sa compagne d’autant plus qu’elles venaient de se disputer violemment. Mais ne serait-ce pas Serge Pattern, un ancien guide de haute-montagne, qui a travaillé avec Alice sur un documentaire autour des risques et qui a vu son frère se tuer lors du tournage car la réalisatrice voulait finir la dernière séquence malgré les risques certains ? Tous les deux avaient non seulement (du moins en apparence), les motivations pour tuer Alice mais aussi la possibilité.

Sarah raconte le procès en suivant le découpage de son déroulement : le début du procès, les faits et la personnalité des mis en examen mais aussi de la victime, les témoins et les experts, les débats et bien sûr : le verdict. Toute personne ayant assisté à un procès devant un tribunal pénal connait ce déroulement qui permet de bien comprendre le déroulement de l’histoire qui aboutit au fait incriminé. Et dans son roman Agnès Vannouvong permet au lecteur de devenir un citoyen dans le public venant assister au procès. A la fin, chacun dispose de tous les éléments (comme les jurés), leur permettant d’ avoir leur avis, ou tout du moins une opinion sur la culpabilité, ou la non-culpabilité des deux mis en cause. Soyons sincères, les dernières paroles, avant que la Cour ne se retire, de Sarah auraient du être dites par son avocate, mais la liberté de l’écrivaine permet ce genre de pas de côté pour rendre le roman encore plus fort, plus « humain ».

Agnès Vannouvong résume parfaitement ce qu’est un procès pénal : « Un procès est une pièce en 5 actes, une mécanique finement tragique, une dramaturgie qui peut vite se dérégler – des retournements et un équilibre qui tiennent à peu de chose. La justice croit juger des faits. En vérité, elle juge les gestes. Ceux que l’on a fait. Ceux que l’on n’a pas fait. Ceux qu’on aurait pu faire. La seule différence entre un coupable et un témoin, c’est le moment où la machine s’arrête. »

Olécio partenaire de Wukali

Et de fait, au-delà de la description réaliste d’un procès d’assise, l’autrice décrit un Amour, un vrai Amour passion d’une grande violence (comme peut l’être la passion). Le couple passe, en quelques secondes, du Paradis aux Enfers, une relation faite de ruptures, de réconciliations, de violences mutuelles, d’emprise. Sarah décrit tout cela, mais n’avoue jamais le crime, tant elle voulait que son couple avec Alice puisse perdurer, dans un univers calme. 

De fait chacune était persuadée qu’elle arriverait à guérir les blessures de sa conjointe. Mais le cycle infernal des violences conjugales était enclenché : l’une en voulait à l’autre et quand une se calmait l’autre recommençait. Et dans ce cadre, malgré leurs volontés sincères, jamais elles n’auraient pu, seules, sortir de ce cadre. Elles étaient toutes les deux plongées dans un cycle toxique sans pouvoir en sortir. Comme le dit Sarah : « la violence n’a pas de sexe, mais la brutalité est admise pour les hommes alors qu’elle est considérée comme pathologique chez les femmes ». Le bourreau dans le cadre des violences inter-familiales n’a pas de sexe bien défini, cela peut-être un homme mais aussi bien une femme et en plus, souvent, la victime peut elle aussi avoir des attitudes de bourreau. De fait, pour une fois, il n’y a aucune perversion de part et d’autre, de la manipulation, c’est certain, mais aucune des deux ne font montre de perversion, elles ne veulent pas la destruction morale (et physique) de l’autre pour marquer sa toute-puissance, mais plutôt de l’aider à combattre ses démons et, devant l’impuissance d’y arriver, le cycle des violences devient infernal pour les deux.

Brute est un magnifique roman autour des violences conjugales, du cycle infernal dans lequel elles peuvent plonger les protagonistes, mais aussi sur le fonctionnement de la Justice et sa volonté d’être vraiment impartiale grâce à une procédure stricte qui lui permet de ne pas être influencée par la « vox populi » qui juge en ne percevant que les apparences et non les racines, les motivations profondes qui ont abouti au fait final. 

Brute
Agnès Vannouvong
éditions Mercure de France. 18€

Pour réagir à cet article
redaction@wukali.com 
ou nous faire part de votre actualité, nous proposer des textes et des sujets

WUKALI est un magazine d’art et de culture librement accessible sur internet

       

Ces articles peuvent aussi vous intéresser