
Cela faisait longtemps, très longtemps, trop longtemps, que je n’avais pas lu, pris autant de plaisir à la lecture d’un roman policier !Bon soit, Meï Lepage travaille dans une unité opérationnelle dans la Police Nationale, et les quelques écarts qu’elle se permet par rapport à la procédure pénale (qu’elle assume totalement) ne sont là que pour rendre plus fluide le déroulement de l’histoire, sans le rendre « irréaliste » et sans obérer le fond. Meï Lepage ne viole pas la réglementation pour rendre son histoire « crédible », mais pour rendre le récit plus limpide et ses « arrangements » sont juste sur le mauvais côté de la ligne séparant ce qui se fait de ce qui ne se fait pas. C’est assez rare pour le noter.
Et en plus, sorte de cerise sur le gâteau, Sécher mes larmes est le premier roman de la jeune autrice. C’est, comme dirait les jeunes, « bluffant » ! Au-delà d’une parfaite maîtrise dans la structure de son roman, Meï Lepage écrit avec un style fluide, simple, verbe, sujet, complément qui percute régulièrement le lecteur. Pas de fioriture inutile, de longues et pénibles disgressions sur les motivations ou sur la psychologie des personnages. Elle aborde tous ces aspects et va même en profondeur pour les expliquer par leurs actions, par ce qu’ils font, par les souvenirs de leurs passés. Des traumatismes, il y en a, mais ils sont dévoilés progressivement aux lecteurs qui de fait les avait non déjà compris mais perçus. Nous passons d’évidence à évidence dans un cadre d’un total réalisme. Pas de Deus ex machina pour achever l’histoire, pas de fausses pistes, pas de rétention d’éléments ! Non, un déroulement « normal », comme dans une vraie enquête policière où les éléments apparaissent progressivement et finissent par s’emboiter « naturellement » entre eux. Pas besoin de tordre les faits, de les interpréter (et dans le roman, dans le passé, bien des faits au lieu d’être objectivement analysés ont été interprétés dans un sens ne faisant que renforcer la conviction de celui qui les avait recueillis), de les distordre, non ! Ainsi il faut les prendre et avoir assez de recul pour comprendre l’ensemble et aller vers la vérité. Même si ce n’est pas celle que l’enquêteur aurait voulu qu’elle soit. C’est tellement rare !
Nous sommes à Annemasse (Haute-Savoie), en août 2024. Il fait chaud, très chaud. Adèle Jezequel, la fille du commandant de police, patron du commissariat vient d’être enlevée. Au même endroit, de la même façon que sept ans auparavant. La jeune fille avait réussi à s’enfuir après être restée prisonnière durant plusieurs mois. Elle en gardait des séquelles. Appelée en renfort, Emma Fauvel, enquêtrice à la police judiciaire de Créteil, vient aider son amie de promotion Carène. Pourquoi Emma ? Soit, c’est une OPJ talentueuse, mais est-ce vraiment le hasard qui l’a fait nommer pour diriger cette enquête ? Elle a passé son enfance avec sa sœur Noémie à Annemasse. Après la mort de sa mère alcoolique, elles étaient restées avec leur beau-père jusqu’à ce qu’il meurt dans un incendie. Adèle était son amie d’enfance et c’est pour elle et pour son père qu’elle a toujours apprécié, qu’elle accepte quitte à affronter tous les démons qui la rongent.
L’enquête est loin d’être simple, d’autant que très vite Emma s’aperçoit que l’enquête relative au premier enlèvement d’Adèle a été (c’est le moins que l’on puisse dire), particulièrement mal effectuée. Et que dire de celle relative à l’incendie qui a causé la mort de son beau-père ? Y-a-t-il un rapport entre l’enlèvement et le trafic de drogue dans un quartier de la ville ? Et si la solution trouve ses racines dans l’adolescence d’Emma ? Elle va devoir non seulement accepter l’horreur dont a été victime Adèle mais aussi Noémie et assumer totalement son passé.
Ne chercher surtout pas de morale. Il n’y en a pas, que des personnages brisés par leur passé, par la cruauté des prédateurs, et même, et c’est plus rare, par leur empathie.
Au-delà du caractère ignoble de la pédophilie (domaine dans lequel il n’y a strictement aucun débat à avoir) et des prédateurs, Meï Lepage expose l’impasse dans laquelle se trouve un enquêteur quand la preuve policière ne correspond pas à la preuve judiciaire. Car il peut y en avoir une. Pas une différence entre l’intime conviction de l’enquêteur et une preuve formelle, non c’est beaucoup plus subtil. L’enquêteur connait l’auteur, tous les éléments conduisent naturellement vers lui. Oui mais voilà, il manque la preuve matérielle, celle qui est inattaquable. Et parfois, il est impossible de l’obtenir sans violer le code de procédure pénale. Alors que faire ? Laisser l’auteur libre ? Et en plus, si l’auteur parle, les conséquences pour d’autres personnes ne vont-elles pas être pires que le mal fait par l’auteur ?
Face à ces impasses, a-t-on le droit de juger sans cadre légal, social ? La vengeance est-elle une forme de justice ? Peut-on moralement laisser libre un prédateur, quel qu’il soit ?
Meï Lepage va avoir 30 ans. Elle travaille dans la police. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle se pose les vraies questions sur son métier, en connait les limites, les grandeurs et les servitudes. Strictement aucune critique de l’autorité judiciaire. Elle montre, à ceux qui en doutaient encore, que la déontologie et les questions que se posent les policiers et les gendarmes, existent et font la grandeur de leur métier. Un métier dur, éprouvant qui les oblige avant tout à scruter le fond de leur âme et les traumatismes de toute sorte qu’ils doivent assumer.
Et pour finir, Meï Lepage est aussi une poétesse, son livre nous livre de très beaux petits poèmes de sa facture, des sortes d’haïku d’excellente facture. Je vous livre mon préféré :
Parfois, le savoir
Prend la forme d’un monstre
Qu’on regrette
D’avoir convié à sa table.
Tout est dit. Merci Madame, surtout continuez à écrire !
Sécher tes larmes
Meï Lepage
éditions Verso. 19€90
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