Evgueni Evtouchenko est né en Russie en 1933. Romancier et poète, scénariste,au moment du «dégel» après la déstatlinisation voulue par Kroutchev en URSS. il fut une des voix résistantes pour la liberté et le courage.. Son poème Babi Yar écrit en 1961, dénonce l’antisémitisme et le massacre par les communistes en 1941 de la population juive de Kiev dans le ravin de Babi Yar ( les staliniens dissimuleront cette abomination en l’attribuant aux nazis).

Il participe avec d’autres intellectuels russes à la défense des écrivains Siniavski (1966)(qui avait notamment préfacé un recueil de poésies de Boris Pasternak) et de Iouli Daniel.(1966) Ils seront condamnés à sept ans de camp

Ses oeuvres ont été traduites dans plus de 70 langues

Evgueni Evtouchenko vit aujourd’hui aux Etats-Unis.

P-A L


(Écouter et lire la version originale en russe en contrebas de l’article)

Non, Babi Yar n’a pas de monument.

Le bord du ravin, en dalle grossière.

L’effroi me prend.

J’ai l’âge en ce moment

Du peuple juif.

Oui, je suis millénaire.

Il me semble soudain-

l’Hébreu, c’est moi,

Et le soleil d’Egypte cuit ma peau mate;

Jusqu’à ce jour, je porte les stigmates

Du jour où j’agonisais sur la croix.

Et il me semble que je suis Dreyfus,

La populace
me juge et s’offusque;

Je suis embastillé et condamné,

Couvert de crachats
et de calomnies,

Les dames en dentelles me renient,

Me dardant leurs ombrelles sous le nez.

Et je suis ce gamin de Bialystok ;
le sang ruisselle partout.

Le pogrom.

Les ivrognes se déchaînent et se moquent,

Ils puent la mauvaise vodka et l’oignon.

D’un coup de botte on me jette à terre,

Et je supplie les bourreaux en vain-

Hurlant  »Sauve la Russie, tue les Youpins! »

Un boutiquier sous mes yeux viole ma mère.

Mon peuple russe ! Je t’aime, je t’estime,

Mon peuple fraternel et amical,

Mais trop souvent des hommes aux mains sales firent de ton nom le bouclier du crime!

Mon peuple bon!

Puisses-tu vivre en paix,

Mais cela fut, sans que tu le récuses:

Les antisémites purent usurper

Ce nom pompeux : »Union du Peuple Russe »…

Et il me semble:

Anne Franck, c’est moi;

Transparente comme en avril les arbres,

J’aime.

Qu’importent les mots à mon émoi:

J’ai seulement besoin qu’on se regarde.

Nous pouvons voir et sentir peu de choses-

Les ciels, les arbres, nous sont interdits :

Mais nous pouvons beaucoup, beaucoup- et j’ose

T’embrasser là, dans cet obsccur réduit.

On vient, dis-tu ?

N’aie crainte, c’est seulement

Le printemps qui arrive à notre aide…

Viens, viens ici.

Embrasse-moi doucement.

On brise la porte ?

Non, c’est la glace qui cède…

Au Babi Yar bruissent les arbres chenus ;

Ces arbres nous sont juges et témoins.

Le silence ici hurle.

Tête nue
mes cheveux grisonnent soudain.

Je suis moi-même
silencieux hurlement

Pour les milliers tués à Babi Yar ;

Je sens

Je suis moi-même

Je suis moi-même

chacun de ces enfants,

chacun de ces vieillards.

Je n’oublierai rien de ma vie entière ;

Je veux que l’Internationale gronde

Lorsqu’on aura enfin porté en terre

Le dernier antisémite du monde !

Dans mon sang, il n’y a pas de goutte juive,

Mais les antisémites, d’une haîne obtuse comme si j’étais un Juif, me poursuivent-

Et je suis donc un véritable Russe!

Traduit du russe par Jacques Burko


ÉCOUTER VOIR

Evgueni EVTOUCHENKO dit son poème


Над Бабьим Яром памятников нет.

Крутой обрыв, как грубое надгробье.

Мне страшно.

Мне сегодня столько лет,

как самому еврейскому народу.

Мне кажется сейчас —

я иудей.

Вот я бреду по древнему Египту.

А вот я, на кресте распятый, гибну,

и до сих пор на мне — следы гвоздей.

Мне кажется, что Дрейфус —

это я.

Мещанство — мой доносчик и судья.

Я за решеткой.

Я попал в кольцо.

Затравленный,

оплеванный,

оболганный.

И дамочки с брюссельскими оборками,

визжа, зонтами тычут мне в лицо.

Мне кажется —

я мальчик в Белостоке.

Кровь льется, растекаясь по полам.

Бесчинствуют вожди трактирной стойки

и пахнут водкой с луком пополам.

Я, сапогом отброшенный, бессилен.

Напрасно я погромщиков молю.

Под гогот:

«Бей жидов, спасай Россию!» —

насилует лабазник мать мою.

О, русский мой народ! —


Я знаю

ты

По сущности интернационален.

Но часто те, чьи руки нечисты,

твоим чистейшим именем бряцали.

Я знаю доброту твоей земли.

Как подло,

что, и жилочкой не дрогнув,

антисемиты пышно нарекли

себя «Союзом русского народа»!

Мне кажется

я — это Анна Франк,

прозрачная,

как веточка в апреле.

И я люблю.

И мне не надо фраз.

Мне надо,

чтоб друг в друга мы смотрели.

Как мало можно видеть,

обонять!

Нельзя нам листьев

и нельзя нам неба.

Но можно очень много

это нежно

друг друга в темной комнате обнять.

Сюда идут?

Не бойся — это гулы

самой весны

она сюда идет.


Иди ко мне.

Дай мне скорее губы.

Ломают дверь?

Нет — это ледоход…

Над Бабьим Яром шелест диких трав.

Деревья смотрят грозно,

по-судейски.

Все молча здесь кричит,

и, шапку сняв,

я чувствую,

как медленно седею.

И сам я,

как сплошной беззвучный крик,

над тысячами тысяч погребенных.

Я —

каждый здесь расстрелянный старик.

Я —

каждый здесь расстрелянный ребенок.

Ничто во мне

про это не забудет!

«Интернационал»

пусть прогремит,

когда навеки похоронен будет

последний на земле антисемит.

Еврейской крови нет в крови моей.

Но ненавистен злобой заскорузлой

я всем антисемитам,

как еврей,

и потому

я настоящий русский!

Евгений ЕВТУШЕНКО, 1961 год

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