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A la découverte d’artistes émergents.

Le billet des arts de Christian Schmitt .



Dans cette nouvelle rubrique de Wukali, je me propose de présenter certains artistes « émergents » non installés dans le « système » muséal contemporain actuel et qui – comble du bonheur – n’ont besoin ni de la provocation, ni du scandale pour asseoir leur talent.

C’est pourquoi sans hésiter, et pour illustrer ma démarche, je reprends volontiers à mon compte les propos d’André Parinaud et de Michel Ragon pour qui « l’art n’a que faire des hommes de discours, l’art est le « faire », il est « génie », il est résistance, il est clairvoyance, il est prophétie. »

Et plus loin encore « L’art n’a que faire des révolutionnaires, il est la révolution. » (Définition de l’avant-garde, Extrait du magazine « Arts Magazine » année 1980 de André Parinaud et Michel Ragon).

Dans ces conditions et pour inaugurer cette nouvelle rubrique, je vais parler de créateurs qui sans défrayer la chronique méritent qu’on s’attarde sur eux.

Certes mon engouement pour le travail de tel ou tel artiste résulte toujours d’un choix subjectif. A ce titre je reconnais volontiers que l’œuvre qui me séduit est souvent celle qui provoque un choc ou permet une rupture dans la façon de voir et de penser le monde.

Parmi les artistes dits de l’ « avant-garde », mon premier billet je le consacre à Richard TRIAN, qui vit et travaille dans la région de Cognac.


Peintre né en 1971, ce n’est que tardivement – vers 1995 – qu’il trouvera sa voie au contact de l’œuvre de Pierre Soulages.

Cette révélation fut pour lui en quelque sorte son chemin de Damas, lui qu’on voyait plutôt avec sa guitare ou son appareil photo.

Si ses premières expositions furent bien accueillies, en réalité il ne va se découvrir réellement qu’après une lente maturation qui durera au moins dix ans. Une sorte de voyage initiatique d’exploration qu’il effectuera dans la voie de l’abstraction et par l’utilisation de différents matériaux et empâtements.

Ce n’est qu’à partir de 2006 que cet artiste va révéler toute la déhiscence de son art grâce à des constructions encore plus élaborées et plus sereines selon son propre aveu !

Il intitule d’ailleurs son parcours actuel d’ « itinéraire d’un cosmopolite » parce qu’il revendique l’utilisation de différentes techniques.

De la même façon sans être un artiste du Street Art, il fait toutefois référence à ce mouvement artistique puisque ses toiles sont regroupées dans une série intitulée « Urban Tattoo».

Approcher les œuvres récentes de Richard TRIAN c’est d’abord éprouver une émotion intense voire violente car tout conduit à être subjugué par leur puissance picturale.
On retrouve chez lui l’influence de l’Action Painting passionnée de Pollock mais avec en plus les paisibles méditations de Rothko et le lyrisme puissant d’un De Kooning.

On comprend dès lors pourquoi la peinture de cet artiste charentais si riche en couleurs soit omniprésente sur chaque toile et semble même déborder du cadre. En effet il ne lésine pas sur les moyens utilisant indifféremment l’acrylique, le posca et l’encre. Le résultat est fulgurant : il crée un monde lumineux, éblouissant, fluorescent propre à séduire également les adeptes de l’art urbain. Le tout avec une expression abstraite d’une ampleur sans égale comme un cri coagulé qui ne s’arrêterait jamais. C’est pourquoi la toile vibre, résultat d’une condensation de charges électriques. La poétique de ce peintre est réellement énergétique. D’où son œuvre qui peut être définie comme un bloc de sensations c’est-à-dire selon Gilles Deleuze et Félix Guattari comparable à « un composé de percepts et d’affects ».

En fait toutes les grandes toiles de Richard TRIAN se présentent comme un cosmos incommensurable d’intensités et de « percepts ».

Citant également Michel Serres, on perçoit même une vibration musicale qui viendrait sourdre cette matière pâteuse:

« L’œuvre est faite de formes, le chef-d’œuvre est fontaine informe de formes, l’œuvre se fait de temps, le chef-d’œuvre est source des temps, l’œuvre est un accord sûr, le chef-d’œuvre tremble de bruits. Qui n’entend pas ce bruit n’a jamais composé des sonates. »

Mais si la grande créativité de cet artiste parait indéniable on pourrait éventuellement lui reprocher d’en faire trop en usant de la répétition ? Richard TRIAN est-il un peintre sériel ?

En regardant attentivement chacune de ces trois toiles, il est indéniable qu’il existe des similitudes dans la façon d’utiliser certaines couleurs dominantes et dans la manière d’agréger ou de structurer les formes.

Mais cette vision n’est que superficielle et ne rend compte réellement ni de l’originalité ni de la spécificité de chaque oeuvre.

Certes on reconnaît un style commun aux trois toiles mais chacune d’entre elles reste unique. Si la première présente une surface colorée très dense, l’autre est déjà moins serrée bien que toujours très étoffée alors que la troisième paraît nettement plus aérée. Mais en contrepartie avec cette dernière on découvre une écriture plus complexe.
De même pour les couleurs, l’artiste utilise une gamme chromatique très étendue et très variée. Les bleus sont certes omniprésents mais on les retrouve en fonction de chaque toile, soit sous forme de lignes serpentant l’œuvre ou soit comme de simples taches. Les rouges, les roses fluo et les blancs tapissent quant à eux le fond de chaque tableau selon une intensité à chaque fois différente.

Plus fondamentalement encore l’artiste introduit un monde de différence, si bien que cette répétition « supposée » s’efface puisque « c’est (la) mêmeté qui, altérant son identité et sa singularité, en divise le sceau. » (Jacques Derrida)

Ainsi cette impression de répétition cache peut-être aussi autre chose, pour rendre présent quelque chose d’absent ?

Et donc cette insistance de l’artiste nous conduirait à trouver une signification dans une référence externe, en dehors de l’œuvre elle-même.

A ce titre beaucoup d’artistes prestigieux ont mené une quête similaire pour rendre perceptible la différence entre l’observable et le non-observable.

Ce travail répétitif on le retrouve notamment chez Cézanne qui n’a cessé sa vie durant de peindre des séries : séries des pommes, des Sainte-Victoire et des baigneuses. Ce travail le conduisait à révéler derrière chaque motif la réalité concrète et énigmatique, « ce parfum d’être » selon sa propre expression.

Et comme Kandinsky « Chaque forme a donc aussi un contenu intérieur
Ainsi la référence à la profondeur et à l’élévation serait aussi dans le faire de Richard TRIAN car toute son œuvre permet le développement et la croissance de l’être.

Christian Schmitt


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