La chronique littéraire d’Émile Cougut


« Faire est une valeur du masculin, aimer une valeur du féminin, faire ce que l’on aime, c’est trouver l’équilibre entre et masculin féminin et masculin ».

Cette citation tirée de Masculin féminin la grande réconciliation de Valérie Colin-Simard que viennent de publier les éditions Albin Michel, résume tout le contenu de cet essai.
Ce nouveau livre s’inscrit dans la démarche de l’auteur, ancienne journaliste, consultante en entreprise, psychothérapeute.

Partant du constat que dans notre civilisation les valeurs du masculins sont survalorisées et celles du féminin dévalorisées, que nos valeurs s’effondrent, que nos certitudes sont remises en cause, elle veut démontrer qu’il est nécessaire de créer un nouveau système plus adapté à notre époque. Certes, ce n’est pas la première fois depuis le début de l’humanité qu’une société voit ses valeurs s’effondrer avec une remise en cause de ses certitudes. Mais Valérie Colin-Simard pense que cette « crise » est bien plus profonde que les précédentes : nous vivons une vraie remise en cause des fondements du patriarcat, système social dominant depuis cinq mille ans.

Depuis Freud, on sait que chaque être humain a en lui des valeurs aussi bien féminines que masculines et que la culture dominante fait que chaque individu développe tel ou tel valeur. Les « valeurs du féminin » sont la vie, le foyer, l’intimité, le soin des enfants, la spiritualité, l’émotion, l’égalité, l’amour ou l’instant présent ; alors que celles du masculin sont l’action, la conquête, la religion, la force, la compétition, la hiérarchie, l’autorité ou la tradition écrite.

L’être humain est complexe car un homme peut avoir, en dominantes, des valeurs masculines, et pour autant développer des féminines. Et oui, sans que cela semble anormal quant à sa place dans la société, un homme peut aimer et privilégier sa vie privée ; tout comme une femme peut avoir une vie sociale développée et dégager une autorité qui ne la transforme pas en homme ! Et chaque être humain est unique car les variations, les entrelacements entre ces valeurs sont infinis.

Pour Valérie Colin-Simard, ce schéma peut être reporté au niveau de la société.
Pour elle, les sociétés humaines se sont bâties autour du matriarcat et des valeurs féminines, qui, dans leurs excès asservissaient le sexe masculin. Avec l’apparition de l’agriculture et de la sédentarisation, le patriarcat s’installa et les valeurs masculines dominèrent entrainant l’asservissement des femmes. Comme l’écriture est apparue au temps du patriarcat, seule l’histoire du patriarcat est connue et considérée comme le seul système sous lequel a vécu l’humanité.

Face aux abus de ces deux systèmes, il est nécessaire de trouver un système social où les deux valeurs puissent s’épanouir ensemble, se compléter sans qu’une ne domine l’autre.

Pour Valérie Colin-Simard, les recherches sur les neurosciences tendent à prouver scientifiquement le bien fondé de sa théorie.

L’auteur ne tombe pas dans le piège de la guerre des sexes, il suffit de lire ses critiques sur les féministes qui de fait ne font qu’une guerre des sexes en sur développant les « valeurs du masculin » et en niant, de fait les « valeurs du féminin ».

Pour elle, la guerre des sexes doit se déplacer sur le terrain de la guerre des valeurs.
Mais l’argumentation, certes brillante de Valérie Colin-Simard, n’en appelle pas moins certaines critiques, comme son postulat que l’humanité est passée de la domination des femmes à celui des hommes. C’est une interprétation de l’histoire de l’humanité, mais qu’une interprétation qui comme toute interprétation peut se trouver concurrencer par d’autres.

Mais surtout, sa démonstration est parfois confuse. On ne sait pas très bien si elle fait référence aux valeurs des sociétés occidentales où aux valeurs qui ont régit l’ensemble de l’humanité. Ainsi, quand elle fait référence à la notion du vide qui « a peu de valeur dans nos société occidentale et patriarcale », elle la compare avec l’importance que le vide a dans la philosophie chinoise. Or, la société chinoise est l’une où les valeurs du masculin sont les plus présentes, et même après la révolution maoïste, les valeurs du patriarcat sont bien plus présentes qu’en occident. Il en est de même à l’éloge à peine voilée du taoïsme qui lui aussi trouve son terreau dans des sociétés où les « valeurs féminines » sont particulièrement dépréciées.

De plus, même si elle en dénonce les abus et les excès, il est parfois lassant de lire que tout le bien pour l’humanité provient des « valeurs féminines », et tout le mal par les abus des masculines (car les « masculines » ne se conçoivent que dans l’excès d’où la nécessité de les tempérer par les « féminines »).

Autant l’auteur est parfaitement crédible dans son argumentation globale en ce qui concerne la nécessité d’un équilibrage des valeurs masculines et des féminines au sein de l’entreprise ( les études théoriques récentes sur les relations humaines au sein de l’entreprise vont toutes dans ce sens) , autant certaines imprécisions gênent le lecteur et, de fait, appauvrissent la théorie. Ainsi, Elle s’approprie l’idée que le management est une invention du XX siècle pour organiser le chaos du marché financier. Mais elle ne précise pas ce qu’elle entend par « management ». On finit par comprendre, tout en faisant peut être un contre sens, qu’il ne s’agit que d’une sorte de gestion de l’entreprise victime de la nécessité de faire des profits. Soit, c’est un peu court comme vision du management. Toutes les sociétés esclavagistes ont eu des « économistes » qui ont montré que plus un esclave est bien traité (valeurs féminines), mieux il se porte et donc a « une productivité » supérieure à l’esclave maltraité (valeurs masculines), et ce au plus grand bénéfice de son propriétaire. Or l’esclavage a existé bien avant l’apparition du capitalisme financier…

Valérie Colin-Simard finit par montrer son engagement idéologique et politique dans la dernière partie de son livre quand elle dénonce les mécanismes du système bancaire et financier actuel. Elle développe sa théorie sur les rapports entre les valeurs du masculin et du féminin pour aboutir à des conclusions qui ne sont que celles du front de gauche, voire même de l’extrême gauche. C’est son droit. Son opinion est tout aussi respectable qu’une autre. Mais il faut comprendre que Valérie Colin-Simard développe une thèse, une thèse qui reflète son idéologie et qui donc omet de prendre en compte tous les faits historiques, tous les éléments qui pourraient aller en contradiction avec sa pensée.

Quand il a assimilé la démarche de l’auteur, alors cet essai permet au lecteur d’ouvrir son esprit à des pistes de réflexions qui ne peuvent que l’enrichir personnellement.

Emile Cougut


MASCULIN FÉMININ, LA GRANDE RÉCONCILIATION

Valérie Colin-Simard

Éditions Albin-Michel. 18,50€


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