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La Chronique littéraire d’Émile Cougut


Il a fait de moi sa proie . Un livre écrit par Aline Rigaud.

Plusieurs victimes de harcèlement moral, voire de pervers violents, ont déjà témoigné par écrit du calvaire qu’elles avaient vécu. Ce phénomène de harcèlement moral, depuis le livre de Marie France Hérigoyen a fait l’objet de toute une littérature savante et la jurisprudence de la Cour de Cassation, et maintenant du Conseil d’Etat, a défini strictement ce délit et condamné durement les auteurs de tels faits. Les conséquences psychologiques peuvent être irréversibles, combien de victimes n’ont-elles pas songé au suicide, et parfois passé à l’acte ?

Bien moins connu est le délit de harcèlement sexuel qui a fait l’objet d’un vif débat à la fin de la dernière campagne pour l’élection présidentielle quand le Conseil Constitutionnel a déclaré l’article du code pénal inconstitutionnel en réponse à une Question Préalable de Constitutionnalité déposé par un ancien secrétaire d’Etat qui avait été condamné en première instance et en appel pour harcèlement sexuel.

Il a fait de moi sa proie est le récit, un des premiers qu’il nous est donné de lire, de cette histoire. Récit de la victime, Aline Rigaud, récit poignant, plein de pudeur, de sensibilité, mais qui montre une volonté farouche, un courage de tous les instants et une souffrance que l’on perçoit ne pas avoir cessé.

Le schéma est, hélas, classique, banal. Une stagiaire dans une collectivité locale, divorcée avec des enfants, encore déstabilisée par sa rupture et un élu, un notable qui use de son pouvoir, de façon insidieuse pour obtenir des faveurs sexuelles, qui a « voulu avoir de l’ascendant pour essayer de faire de sa victime un objet, de lui nier son humanité ». Le harceleur sexuel est tellement sûr de lui qu’il est évident que l’objet de sa convoitise est consentante, il lui nie, de fait, la liberté d’accepter, d’avoir le même désir, la même envie que lui : comme il veut, elle veut! Ce n’est plus un être humain, une femme avec une personnalité, des sentiments, mais un corps, un sexe décervelé qui n’est là que pour assouvir les pulsions de son seigneur et maître.

Le harceleur n’est pas violent, sinon ce serait un violeur. Il reste dans le silence, n’écoute pas les dénégations, le refus de sa victime. Tout au plus cesse-t-il ses manœuvres, souvent pour recommencer après. Et il continue à agir au quotidien comme si rien ne s’était passé, ne parle jamais de ses gestes, ne s’excuse pas, n’imagine pas que ses agissements aient pu détruire psychiquement sa victime.

Le harceleur est un manipulateur, il détecte les faiblesses de sa proie, ses fragilités et en profite. Bien sur, il arrive qu’il aboutisse à ses fins, sa victime, surprise se laisse faire, et même si son consentement est quelque peu vicié, il y a consentement, et on ne peut plus parler de harcèlement, mais de drague et l’acte consommé, surement pas de viol. Bien sur, le réveil de la victime, après peut être tout aussi douloureux…

Le harceleur est si sûr de lui, qu’il réitère ses agissements avec d’autres personnes. Il n’y a aucune raison pour qu’il cesse car généralement sa position sociale, hiérarchique, vis-à-vis de ses victimes le met en position de domination. Son potentiel pouvoir de nuisance lui donne une sorte de sentiment d’impunité. Pour qu’il cesse, il faut qu’il prenne conscience du mal qu’il fait. Comme il ne donne aucune légitimité aux refus de ses victimes, dans une société « civilisée », seule l’action en justice est possible, et c’est elle que, malgré toutes les embûches qu’Aline Rigaud a eu le vrai courage de prendre.

Elle n’est pas la première victime de cet élu, comme elle va vite l’apprendre : au moins trois femmes qui ont subi des actes d’harcèlement avant elle. Se taire, c’est porter la responsabilité que d’autres agressions aient lieu, que d’autres femmes connaissent le même calvaire qu’elle à cause de son silence.

Aline Rigaud, et c’est tout à son honneur, ne ressent aucun ressentiment à l’encontre de ces femmes, elle essaie et arrive de comprendre pourquoi elles n’ont pas fait la même démarche qu’elle. Elle comprend pourquoi, prises dans la structure sociale dominante, elles subissent sans rien dire, victime parfois d’un vrai syndrome de Stockholm.
On comprend à la lecture de Il a fait de moi sa proie, pourquoi l’immense majorité des victimes préfèrent se taire plutôt qu’agir. Comme le dit Aline Rigaud, elle n’avait rien à perdre, sa position de stagiaire était instable, sans certitude de déboucher sur une titularisation, elle n’avait aucun enjeu de carrière par rapport à d’autres. Combien de « promotion canapé » ont lieu, par peur d’être licencié ou de voir un avancement retardé ? En plus, elle a eu de la chance, de la chance d’être écoutée, d’être comprise.

Son premier acte contre son harceleur a été une main courante, et, sans rien demander, quelques jours plus tard, elle est convoquée à la gendarmerie pour une audition, et ce n’est qu’à la fin de celle-ci qu’il lui est demandé si elle souhaite déposer plainte. Généralement, une main courante n’entraîne aucun acte procédural au motif qu’il n’y a pas eu de plainte. Combien de victimes de harceleurs, de manipulateurs, de femmes battues ont vu leur calvaire continué à cause de cette inertie alors que les services de l’ordre étaient au courant au vu des mains courantes ? Dans l’histoire d’Aline Rigaud, heureusement pour elle, la gendarmerie ne s’est pas arrêtée à une lecture partiale du code de procédure pénal et a fait son travail. Après, elle a eu encore de la chance que le procureur de la République ne classe pas sa plainte et enrôle cette affaire devant le tribunal correctionnel. Plus tard, grâce à sa ténacité, elle a rencontré des femmes qui elles aussi, s’insurgeaient contre de tels faits et l’ont soutenue.

Mais Aline Rigaud a été avant tout seule dans son combat et a du surmonter bien des obstacles. Trouver un avocat, trouver l’argent pour le payer (l’absence d’implication des associations d’aide aux victimes où la délégation des droits des femmes, montre tout le chemin à parcourir afin que les victimes soient vraiment aidées psychologiquement et matériellement), la mise en doute de la réalité des faits, et les sous-entendus, parfois clairement affirmés que c’est elle qui a tout fait pour qu’il « s’intéresse » à elle. En quelque sorte cette idée que par son attitude, elle a tout fait pour « l’aguicher » et que la victime c’est l’auteur au vu ses manœuvres à elle. Une des premières questions qui lui fut posée fut de savoir si elle portait une jupe (elle était en jeans). Le film éponyme avec Isabelle Adjani montre bien les aprioris que certains hommes ont vis-à-vis des femmes portant des jupes : leur façon de s’habiller réveille les plus bas instincts des hommes. Il est à peu près certains que les mêmes qui ont ce genre de réflexions se disent outrés par le port du voile par les femmes musulmanes qui, pour la majorité, le font au motif de se protéger de la concupiscence des hommes. Si on écouté tous ces malades, pour protéger les hommes contre… eux même, il faudrait que les femmes renoncent à leur féminité, à leur personnalité et ne soient habillées qu’avec des pantalons et un voile sur la tête !

Paradoxe de son combat, Aline Rigaud, et elle est la première à en souffrir, est à l’origine de la question prioritaire de constitutionnalité qui a aboutit à l’annulation de toutes les affaires pour harcèlement sexuel, dont la sienne, devant les juridictions, ne permettant pas à toutes les victimes de se voir reconnaitre comme telles. La nouvelle loi, qui punit bien plus durement les auteurs, offre un cadre juridique sans incertitude mais jettent dans les oubliettes de la justice et de l’histoire des centaines voire des milliers de victimes.

La loi évolue, mais le long chemin que les victimes devront entreprendre est toujours aussi long, épuisant, parfois destructeur.

Aline Rigaud nous montre avec tact, sans haine, avec lucidité, les difficultés que rencontre les victimes de harceleurs sexuels, mais surtout la force de la parole face à la violence, à la mauvaise fois, et que l’impunité n’existe pas même pour ceux qui se croient, de par leur position, au dessus des lois.

Emile Cougut


Il a fait de moi sa proie

Aline Rigaud

Flammarion. 18 €


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