C’est une polémique née d’une conférence prononcée au Collège de France par le pianiste et compositeur Jérôme Ducros qui s’en prend à la musique contemporaine et lui dénie toute valeur. Le propos n’eût gagné tant d’ampleur s’il n’avait aussi été soutenu par le compositeur Karol Beffa, titulaire de la chaire de création artistique du Collège de France. La controverse gonfle avec le temps et prend force et vigueur. Pascal Dusapin avait très tôt réagi aux propos de Jérôme Ducros et avait adressé une lettre au Directeur du Collège de France, nous la publions dans cet article


WUKALI a demandé au pianiste François Frédéric Guy ce qu’il pensait des propos de Jérôme Ducros et s’il se sentait concerné.

Bien sûr je me sens concerné et insulté moi qui voue une grande partie de ma carrière a défendre le XXeme et XXIeme siècle de Schoenberg à Mantovani en passant par Messiaen, Boulez, Stockausen, Nono, Fedele, Dusapin, Monnet, Lenot, Benjamin, et tant d’autres..

WUKALI. Y a t il aujourd hui une dichotomie entre la musique et les publics
Est ce un fait nouveau, si oui comment y remédier ?

Pas particulièrement plus qu’avant.. Du temps de Beethoven, on écoutait plus les musiques populaires et celle de Beethoven ne touçhait qu’un infime public au début, dans les ,salons, des gens triés sur le volet etc.. L’atonalité a indiscutablement rendu l’écoute de la musique savante plus ardue mais le développement de la pop music a pallié ce problème. Les gens qui prétendent « réconcilier » musique et public sont à côté de la plaque. Est-çe qu’on demande aux peintres de faire uniquement des paysages et des aquarelles pour satisfaire le soi-disant grand public? Doit-on comme monsieur Ducros, écrire de la musique d’inspiration fauréenne (en 1000 fois moins inspirée, aboutie) en 2013 alors que Fauré a laissé un corpus parfait. Cela ne peut satisfaire que des amateurs peu éclairés, pas des musiciens dignes de çe nom. Et puis ou commençe l’atonalité? L’accord de Tristan non résolu? En 1855? Toute çette polémique est misérable et ençore une fois ne peut conçerner des musiciens sérieux et professionnels.

François-Frédéric GUY


Le point de vue de Jean-Pierre Pinet,


À propos de la fameuse conférence de Jérôme Ducros au Collège de France, (« L’atonalité, et après »), plusieurs personnes, par le biais d’articles ou de réactions parus dans la presse ou sur ce qu’il est convenu d’appeler les réseaux sociaux, se sont réjouies qu’enfin des voix dissidentes s’élèvent en l’un des lieux symboliques de l’excellence culturelle française contre la « dictature ircamienne » de ces dernières décennies…

Il m’a semblé que bon nombre de ces réponses s’écartaient de la problématique, ce pourquoi je me permets ce modeste paragraphe. Il n’est pas question en effet, dans ce genre de débat, de reprocher à qui que ce soit ses préférences en matière de création musicale pas plus qu’il ne viendrait à quiconque l’idée de discuter un goût ou un choix vestimentaire. Chacun, s’il le souhaite a le droit d’exprimer le cas échéant sa nostalgie du d’Indysme. Je ne suis pas un adepte de quelque pensée unique que ce soit (fût-elle celle à laquelle je m’associerais volontiers), j’apprécie la contradiction et l’irrévérence, lorsqu’elles sont fines et bienvenues… J’ai en revanche beaucoup plus de mal avec la suffisance et la mauvaise foi : tourner en ridicule Pollini en présentant un extrait de son interprétation d’une pièce de Stockhausen, choisi par méchanceté et comme avec rancune, ou baser son argumentaire sur le seul principe de la fausse note (!!!) relève d’une rhétorique proche de la justification de la noyade par la présence d’une rage supposée, affligeante d’arrogance, de mépris et … d’ignorance, car enfin, si l’étalon universel de l’échelle musicale est la seule tonalité, alors les cadences à double sensible chez un Pascal de l’Estocart, merveilleuses de « cruauté », tout comme les mélismes micro-intervalliques de ces mélodies modales extra-européennes, bouleversantes d’invention et de justesse, par quoi se disent des élans autant que des mémoires, peuvent être considérées comme des réservoirs à fausses notes ! : cela revient à dire que la seule musique qui vaille n’est que le fruit de la permanence d’une tradition née en Europe au crépuscule du XVIème siècle…

Il y a mieux pour défendre le néo-franckisme face à l' »hégémonie boulézienne »!…
Une œuvre d’art n’est pas indiscutable du fait de son style ou de son appartenance à un courant idéologique mais du fait de l’engagement sincère et amoureux de son auteur, « la lumière du ciel » pouvant, comme l’écrit avec bonheur Philippe Jaccottet, nous être donnée autant par les grands chefs-d’œuvres que par les plus simples chansons… « pourvu qu’elles fussent vraiment naïves »…

J-P PINET

Flûtiste, Jean-Pierre Pinet enseigne au CNR de Metz ainsi qu’au conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence, il est aussi chargé de cours à l’Université de Montréal, il est fondateur de l’ensemble Stravinsky et de l’ensemble les Curiosités esthétiques


Lettre de Pascal Dusapin

Paris le 5 février 2013

Monsieur le Directeur Serge Haroche
Collège de France
11, place Marcelin Berthelot
75231 Paris Cedex 05

Monsieur le Directeur,

Vous savez peut-être comme j’ai été heureux au Collège de France. Cette institution unique au monde m’a offert une liberté d’expression inconcevable ailleurs. Des cours que j’ai donnés lors de l’année 2007, j’ai publié un livre au Seuil (que je m’autorise à joindre à cette lettre) « Une musique en train de se faire » qui reprend l’exergue de votre établissement : le savoir en train de se faire.

Lorsque j’ai dû aborder la série de cours qu’impose cette charge, j’ai pris au mot la définition de la Chaire : « Chaire de création artistique ». J’ai pensé que je n’étais pas invité à parler seulement de musique mais de création. J’ai donc fait en sorte que ma réflexion porte sur tout ce qui pouvait conduire à l’acte même de créer.

En un mot, aborder la question « comment invente t-on? « , c’est-à-dire, avant la mise en œuvre que le choix de son matériau impose. Dans le respect de l’institution, j’espère avoir tenu cet engagement sans jamais aborder des propos trop spécialisés qui auraient d’emblée écarté une partie des auditeurs (dont votre prédécesseur Pierre Corvol était chaque semaine un fidèle).

Mon projet fut de rendre compte d’un travail en train de se faire.

La Chaire de création artistique est occupée cette année par le compositeur et pianiste Karol Beffa.

Je me réjouis que la musique ait pris autant de place. En 2008/2009, le Collège avait nommé Pierre Laurent Aimard, pianiste à la renommée internationale également connu pour son engagement dans la musique d’aujourd’hui. Pierre Laurent Aimard est aussi un grand pédagogue. Pour avoir suivi quelques-uns de ses cours, je peux témoigner avec enthousiasme de l’excellence de ses analyses.

Le 20 décembre dernier, Karol Beffa a invité Jérôme Ducros, pianiste (dont j’apprends qu’il est également compositeur).

Après avoir visionné ce cours intitulé  » L’atonalisme et après ?  » sur le site du Collège, je me permets de vous écrire pour vous signaler que les propos tenus par Jérôme Ducros s’écartent singulièrement du cadre défini pour cette chaire de création artistique. Pour avoir participé au comité de réflexion que le Collège organisait, je me souviens qu’il était entendu que cette chaire devait être dévolue à des artistes et non des polémistes, fussent-ils invités par le titulaire dans le cadre d’un séminaire. Or, ce qui apparaît dans le cours que Jérôme Ducros a donné ce 20 décembre ne relève pas de la création, c’est-à-dire d’une énergie généreuse et positive, mais d’une controverse partisane visant à détruire.

Le cours commence par un anachronisme (efficace comme tous les anachronismes) mettant en scène Jules Verne et la musique du futur, suivi d’un panorama des styles concernant l’atonalisme et le tonalisme pour finalement se concentrer sur ce que Jérôme Ducros appelle les « capacités discriminantes du jugement ». Il donne ensuite une série d’exemples joués au piano si désolants dans leur démonstration que j’ai cru assister à une mauvaise émission de télévision.

Le « cours » commence donc par une vidéo (31secondes) de Maurizio Pollini interprétant « Klavierstück X » de Stockhausen, pièce écrite en 1961.

Sans même citer le nom de cette partition très spectaculaire ni s’interroger sur l’engagement de l’immense artiste qu’est Maurizio Pollini, l’objectif de Jérôme Ducros est clair : noter l’état supposé de déliquescence dans laquelle se trouve la musique composée depuis la fin de la guerre. L’exercice consistant à déplacer puis replacer un extrait hors de son contexte est connu. On peut ainsi tout prouver sans prendre le risque du contraire puisque sans rien induire, on en déduit ce que l’on veut immédiatement. Evidemment, le public n’a rien compris de cette musique puisqu’il n’y peut rien comprendre. Que lui a t-on proposé pour qu’il comprenne si j’excepte le fait que Maurizio Pollini passe pour un imbécile ?
S’ensuit un extrait audio (1 minute 42 secondes) du concerto de violon de Karol Beffa censé nous démontrer que tout semble rentrer dans l’ordre ; la musique reprenant enfin le droit chemin d’une histoire qu’elle n’aurait (sans doute) pas dû quitter.

Dont acte.

Mais de quel ordre s’agit-il ?
Et de quelle histoire ?

Je vous ferai grâce d’un rapport exhaustif de ce cours. Tout au long de sa prise de parole, Jérôme Ducros disposera au piano les éléments rhétoriques d’une notion qui lui tient à cœur : celle de la fausse note. La démonstration est efficace auprès du public car on peut toujours prouver que Schoenberg sonne faux si on lui oppose Mozart. Remarquons que le même exercice vaudrait idem pour Mozart apposé à Monteverdi, Mahler à Haydn, vice-versa etc.

En revanche, ne présentant que des principes d’harmonie élémentaires, on n’aura distingué aucune ambition théorique nouvelle.

C’est ainsi qu’usant d’arguments prétendument linguistiques dispersés à tout va (que penserait de ce désordre Claude Hagège professeur honoraire du Collège de France ?…) , Jérôme Ducros pourrait prouver dans le même élan que Marcel Proust ou Céline ne savaient pas écrire français. D’un point de vue grammaticalement orthodoxe, c’est sans doute vrai mais ne prouve rien. Ou encore, comme s’il s’agissait de justifier que le peintre Soulages ne sait rien de la couleur puisqu’il ne peint qu’avec du noir. Un poème de Tristan Tzara passe également à la trappe d’une déduction si courte, si absurde et si violente au fond, que l’on se demande de quelle intention éthique Jérôme Ducros se veut le héraut. On tremble un instant qu’il en vienne à citer Mallarmé…

Jérôme Ducros a plusieurs fois défendu ces « théories » sur lesquelles il spécule avec ardeur depuis des années pour des raisons qui lui appartiennent mais peu « théorétiques » comme il semble le croire lui-même. On est loin ici d’un projet personnel visant à accroître la connaissance.

Certes, il en a le droit et il a le droit de défendre les musiques et les esthétiques qu’il aime. Mais on ne bâtit rien sur le sarcasme et la haine. Il ne sera jamais le porte-parole libre d’une expression qu’il appelle de ses vœux s’il ne construit et ne propose rien à la place de ce qu’il détruit. Or, tout au long de cette heure passée à parler dans l’amphithéâtre Marguerite de Navarre, on ne saura strictement rien de sa musique. Où est donc sa musique ? Sa musique à lui. Celle qui résoudrait les problèmes qu’il pointe chez celles des autres avec tant d’aversion ?

Profitant (malgré lui…) de l’extrême faiblesse du « comment taire » dans laquelle se trouve la pensée musicale dans notre pays, Jérôme Ducros ne manque pas de s’ exprimer dès que l’occasion se présente. Les quelques journalistes ou musicologues qui pourraient encore débattre d’un point de vue cultivé – et plus respectueux de l’histoire de la pensée – n’ont pas l’espace dans les médias pour le faire. On sait que la composition musicale n’est pas en France un enjeu pour la presse, ni pour les intellectuels, ni pour les hommes politiques en charge de la culture.

C’est tout à l’honneur du Collège d’offrir à la musique une telle opportunité d’expression mais permettez-moi de m’inquiéter qu’une institution aussi digne ait laissé un tel espace à si peu d’esprit et d’entendement.

Comment le Collège de France – qui accueille certains des plus grands penseurs de la planète – et dont vous êtes le garant des principes fondateurs peut-il être compagnon d’une telle indigence ?

Les principes multiséculaires nobles et profonds du Collège de France ont été bafoués par une extrême incorrection intellectuelle qui a pris la forme d’un discours – non d’un cours – proféré avec une détermination sans nuance ni empathie avec son sujet mais seulement par le ressentiment d’une histoire qui submerge son auteur.

A la fin de l’intervention de Jérôme Ducros, Karol Beffa reprend la parole et déclare qu’il est parfaitement d’accord avec tout ce qui vient d’être dit.

Karol Beffa a-t-il pris la mesure de l’honneur qui lui a été signifié d’avoir été invité en votre
institution ?

Karol Beffa se souvient-il que le Collège de France est un lieu où l’on pose des questions qui concernent l’intelligence, le savoir, la connaissance, non une tribune où l’on confond jugement et pensée ?

Comment est-il possible que Karol Beffa, titulaire de huit premiers prix au Conservatoire national supérieur de Musique de Paris (CNSM) en harmonie, contrepoint, fugue, musique du XXème siècle, orchestration, analyse, accompagnement vocal, improvisation au piano, licencié en histoire et en philosophie, également Master of Philosophy de l’université de Cambridge, diplômé de l’Ecole nationale de la Statistique et de l’Administration économique (ENSAE), reçu premier à l’Ecole normale supérieure, agrégé d’éducation musicale (reçu premier), titulaire d’un doctorat en musicologie du XXème siècle à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales (EHESS), qui a enseigné la musicologie à Paris IV, à Polytechnique, aujourd’hui maître de conférence à l’Ecole normale supérieure et titulaire de la chaire de création artistique au Collège de France pour l’année académique 2012/13 puisse avaliser quoi que ce soit d’une pensée aussi rudimentaire que celle formulée par Jérôme Ducros ?

De quelle pensée en train de se défaire s’agit-il ?

Je ne doute pas que vous saurez comprendre le sens de cette lettre. Je suis extrêmement attaché à l’image du Collège et je ne saurais supporter cela sans réagir.

Histoire de conscience sans doute…

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments respectueux.

Pascal Dusapin


Illustration de l’entête. Partition de Stockhausen. Klavierstück n.11. Fig. 11: B2, C1 et C3.
© Copyright 1957 by Universal Edition (London) Ltd., London/UE 12654.


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Ivan Fedele – Arcipelago Möbius


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