On being a jewish journalist in hostile lands


Lu dans la presse


Jusqu’à la mort effroyable du correspondant du Wall Street Journal, Daniel Pearl, kidnappé par des terroristes pakistanais à Karachi et assassiné par al Qaeda au Pakistan, le 1er février 2002, je n’avais jamais prêté attention aux conséquences du fait d’être une journaliste juive en terrain hostile. Il y avait simplement une histoire à rapporter au public et c’était comme cela.

J’ai fait des reportages dans les territoires palestiniens, et dans plusieurs pays d’Afrique. La simple idée que je ne pourrais pas réaliser un sujet, au seul motif que je suis juive ne m’avait jamais traversé l’esprit. Mais pourquoi aurais-je dû m’encombrer d’une idée pareille ? J’étais en route pour l’Irak, pour la toute première fois (pour un reportage du Jérusalem Report) quand j’ai appris la nouvelle de la mort de Pearl. J’avais la télé dans ma chambre d’hôtel. Je venais juste d’arriver et je défaisais ma valise. Quand le présentateur a confirmé l’information, j’ai laissé échapper un soupir d’horreur absolue.

Juste avant l’exécution macabre de Pearl, ces derniers mots furent : « Je suis juif ». Je ne pense pas, si, évidemment, j’avais eu le choix, que cela aurait été la phrase que j’aurais, naturellement, choisie. Je suis la mangeuse de bacon typique, une laïque, non-croyante, du genre à fêter Hanoukah avec un arbre de Noël à la maison…

Rien ne m’aurait empêché de me rendre à Bagdad, en juin 2003. Pas même le meurtre de Daniel Pearl. J’ai fait route depuis Jérusalem, par le Pont du Roi Hussein, vers Amman et, de là, me suis embarquée pour ce périple routier inconfortable de 13h, à travers le désert, vers la capitale irakienne récemment libérée. Saddam Hussein était encore vivant.

Même la chaleur montant à 50° ne m’en aurait pas dissuadée. L’invasion s’était déroulée en mars et la statue de Saddam Hussein, sur le square Firdos de Bagdad était tombée le 9 avril. Le boucher de Bagdad, lui-même, a été capturé huit mois plus tard, en décembre.

A l’époque, le Parti du Congrès National Irakien d’Ahmed Chalabi, appuyé par le Pentagone, et alors principal parti d’opposition, se battait pour conquérir le pouvoir. Je connaissais bien le CNI pour avoir esquissé ses fortunes diverses, depuis son exil à Londres. Il était temps, maintenant, d’en écrire le chapitre suivant.

C’était une période complètement folle. Les frontières étaient ouvertes, tout était chaotique, les téléphones cellulaires n’existaient pas, les téléphones satellitaires ne disposaient que d’une couverture rudimentaire et ils étaient lourds, chers et peu fiables. Internet était virtuellement inexistant. Personne ne savait de quoi l’avenir serait fait.

A Bagdad, je suis restée un certain temps, en compagnie d’un des acteurs-clés du CNI, dans sa maison nouvellement acquise dans le quartier chicos de Mansour. Il avait planté des roses autour de la haie du vaste jardin, considéré comme le lieu de rencontre avec des proches perdus de vue depuis longtemps et d’autres venus quémander quelque faveur auprès de ces nouveaux faiseurs de rois.

Un jour, une foule s’est assise en cercle, à l’ombre des grands palmiers, en buvant du whisky et du thé très sucré, bavardant en arabe, que je ne comprenais pas.

Puis, j’ai entendu clairement mon ami prononcer le mot “ Yahoud ”. Tout autour de lui était silencieux. C’était comme si une bombe venait d’exploser. Et je réalisais que tout le monde venait de se tourner d’un seul coup vers moi. Je suis tombée assise droite comme un piquet. « Est-ce que tu es devenu fou ? », ai-je asséné à mon ami. Je me sentais sous le choc, comme une espionne dont la couverture, venait soudainement, de voler en éclat.

Ne t’inquiète pas !” m’a t-il rétorqué, nonchalamment. « Tout le monde s’en fout ».

Moi, cela m’importait et pour plusieurs raisons. La première concernait ma sécurité personnelle et comment n’aurait-elle pas été une préoccupation, après le meurtre de Pearl ? La seconde était qu’il rendait mon travail plus difficile et aléatoire. Si les Irakiens, conditionnés par le régime Saddam, à des décennies d’antisémitisme, savaient que j’étais juive, allaient-ils avoir des relations très différentes avec moi, mettre en doute mes motivations, mal interpréter mes questions ? Le fait d’être juive avait beau ne pas être central dans ma conception de ma propre identité, je savais pertinemment que cela importerait énormément pour eux. Et la troisième, évidemment, était qu’il m’appartenait de communiquer ou non cette information.

La conversation, ce jour-là, cela dit, s’est poursuivie sans trop d’encombres. Il n’y a eu que quelques mentions faites de l’ancienne communauté juive prospère d’Irak, puis ce genre de vieux trucs comme : nous sommes tous du peuple du Livre, et que le problème concernait Israël, pas les juifs.

A cette période, effectivement, les Irakiens, en général, réservaient leur bile et leur hargne aux Palestiniens locaux, qui avaient reçu un traitement de faveur sous le régime de Saddam, ce qui suscitait, désormais un énorme ressentiment à leur encontre. J’ai réalisé un récit sur la façon dont certains ont été jetés hors de leur maison par des Seigneurs de guerre qui leur réclamaient leur propriété et qui, finalement, se sont retrouvés à se blottir les uns contre les autres, dans des camps de réfugiés sous la tente.

Un peu plus tard, la même semaine, mon chauffeur et moi avons servi de taxi pour une jeune femme qui cherchait un moyen de transport, une denrée rare dans le Bagdad en plein tumulte. Avant même qu’elle ait refermé la porte de la voiture, elle s’est lancée dans une tirade contre Israël et l’Amérique. Ils représentaient tout ce que les Irakiens détestaient.

Je n’ai pas révélé à trop de monde que j’étais en mission pour une publication israélienne, bien que mon interprète, Sam, le savait. Il a pu me dire un peu plus tard qu’il avait le désir secret de visiter, un jour, la Terre Sainte et entendre parler hébreu. Ce nouvel Irak lui donnait, à cet homme d’une vingtaine d’années, un nouveau permis de vivre. Pour la première fois, disait-il, il pouvait parler librement. Cela n’a pas duré.

Sam et Raad, mon chauffeur, naviguaient à travers les rues qu’ils connaissaient depuis leur enfance. Des barrages routiers avaient, récemment, poussé comme des champignons, tout autour de la ville, mais le fait d’arriver à l’un d’entre eux n’était pas encore une source d’inquiétude. A une seule occasion, Sam avait juste dû arborer un badge de médias sur le pare-brise, avant d’approcher droit sur un groupe d’hommes qui paraissaient menaçants. Chacun avait une arme. Raad et Sam ont négocié notre passage. Je me souviens de Sam qui riait de la façon dont mon visage avait, soudain, blêmi. Mais je pense qu’il avait aussi peur que moi.

Des mois plus tard, Raad conduisait pour aller travailler avec son plus jeune frère, quand il a été stoppé un check-point identique. Ils lui ont tiré dessus à bout portant. Sam a préféré fuir l’Irak, à la suite de cet évènement.

Durant ma période en Irak, j’ai parlé d’amour à des jeunes femmes, interviewé des hommes politiques au sujet de l’avenir, et dîné avec des personnages troubles qui dirigeaient des prisons privées et des étrangers louches qui ont fait des millions en revendant du pétrole sous embargo. J’ai eu un premier avant-goût glorieux du jus de grenade, dans un bar à jus de fruits, qu’Uday, le fils de Saddam, avait l’habitude de fréquenter. Je me suis retrouvée accroupie dans l’allée d’un bloc de bureaux du CNI, à Bagdad, durant 30 minutes, me cachant de rafales d’armes à feu qui avaient éclaté de nulle part.

Quand le couvre-feu commençait à 11 heures du soir, les rues se vidaient brusquement. Une nuit, Sam et moi avions dépassé cette heure, au cours d’une interview avec un Sheikh élégant, fumant le cigare et portant une bague en diamant. Quand j’ai allumé mon microphone, et commencé à lui poser des questions, le Sheikh m’a exhorté à « aller moins vite. Ce n’est pas comme ça que nous faisons en Irak. Bavardons un peu, d’abord ». Et c’est ce que nous avons fait, parlant et buvant de petites tasses de café dans cette nouvelle structure construite en roseau, typique des arabes des marais. Finalement, l’interview a débuté. Mais, plus tard, après la tombée de la pénombre, une vaste explosion près de là m’a presque fait sortir de ma peau. Le Sheikh a trouvé cela très amusant. Personne d‘autre n’avait cligné d’une paupière. “N’ayez crainte”, m’a t-il rassuré, “Tout va bien”. L’interview a continué.

Mes expériences, au cours de ce séjour, n’ont fait qu’aiguiser mon appétit. Au cours des années suivantes, je ferai des reportages d’Irak – en retournant à Bagdad en novembre de la même année – en Afghanistan et au Pakistan, pour des journaux d’Angleterre, d’Afrique du Sud et du Canada.

Et en 2007, j’ai pris la décision de vivre un certain temps en Afghanistan. Kaboul offrait une mine de grands récits en une période historique. Le pays était fascinant et enchanteur. Et il s’y trouvait une communauté unique et très intéressante d’expatriés, comprenant des dizaines de nationalités et de religions différentes. Je n’étais pas la seule membre de la Tribu, mais bien qu’il est difficile de mener une cabale secrète à Kaboul, il n’y avait seulement qu’une poignée d’entre nous.

J’ai partagé une maison pendant quelques mois avec une femme américaine sans réaliser, à l’origine, que, non seulement, elle était juive, mais également pratiquante. Lors d’un trajet en voiture vers la Vallée du Panjshir, non loin de la capitale et de la maison du héros afghan Ahmad Shah Masoud, elle a fait allusion à Pessah. En hésitant, je lui ai demandé si elle était juive, ce à quoi elle a répondu par l’affirmative. Elle était assez traditionnaliste pour avoir emmené des Matzoth à Kaboul. Ce que les Afghans auraient fait avec ça, ma foi, je n’en ai aucune idée.

Plus récemment, j’ai fait un séjour à Islamabad, ce qui m’a contrainte à repenser plus encore à Daniel Pearl, et aux conséquences éventuelles du fait d’être juive, qui serait immédiatement interprété pour faire de moi une espionne du Mossad. J’ai éprouvé des réticences à l’idée de voyager au Pakistan, mais, en définitive, pas suffisamment pour m’empêcher de m’y rendre.

J’ai trouvé Islamabad charmante. Ville planifiée pour remplacer Karachi, en tant que capitale, dans les années 1960, elle est parcourue de rues feuillues avec de vastes maisons et des routes pavées, remarquablement propre et tellement riche qu’elle n’a pas besoin de transport public.

J’ai mangé dans quelques restaurants haut de gamme et des coffee-bars qui venaient d’ouvrir récemment, autant que chez l’habitant. J’ai rencontré de probables futurs présidents et premiers ministres, et une frange de l’élite de la société, aussi opposée au Pakistan fondamentaliste qu’on puisse imaginer. Ces personnes étaient chaleureuses et généreuses, mais les politiques complexes du Pakistan ont pour conséquence un pays virtuellement ingouvernable, qu’on peut, actuellement, considérer comme le plus dangereux au monde.

Le terrorisme et l’extrémisme Islamiste en sont le fond de commerce. L’agence des renseignements puissante et persuasive, l’ISI sait tout (bien qu’elle semble avoir occulté le fait qu’Osama Ben Laden y avait élu résidence).

Pour son dernier reportage, Pearl recherchait des “militants” pakistanais. Il voulait faire un reportage dans des endroits problématiques, avec tolérance et respect, compréhension et objectivité. Un journaliste chevronné, avec le soutien d’une vaste organisation derrière lui, Pearl a, sans aucun doute, pris des risques calculés, et non ceux d’une tête brûlée. Mais les risques demeurent, comme nous le savons. Le rédacteur étranger d’une publication internationale, qui se rendait à Bagdad peu de temps après moi, m’a dit une fois : « Quand votre compte à rebours (de temps à vivre) est passé, c’est passé ». Peu de temps après, il s’est tué dans un accident de voiture, aux Etats-Unis.

Les avant-derniers mots de Pearl furent : “Mon père est juif et ma mère est juive”. Tout comme mes propres parents. Avant sa mort, j’ai rarement prêté attention à ce simple fait évident. Depuis sa mort, durant mes charmantes visites à travers tant de frontières à hauts risques, cela ne m’a plus jamais quitté l’esprit.

— Daniel Pearl aurait eu 50 ans le 10 octobre 2013. La Fondation Daniel Pearl bâtie à sa mémoire, cherche à promouvoir la tolérance et la compréhension au plan international, à travers le journalisme, la musique et le dialogue. —

Heidi KINGSTONE

Heidi Kingstone, qui écrit un livre à paraître l’an prochain sur l’Afghanistan, a rédigé, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, pour des journaux, dont le Sunday Times de Londres, le Financial Times, le Natioal Post du Canada et le Saturday Star de Johannesbourg.

Source : timesofisrael.com


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