Diderot, philosopher, novellist and art critic


C’est en Suisse, à Lausanne, à la Fondation de l’Ermitage, que vient de s’ouvrir une remarquable exposition consacrée à Denis Diderot considéré sous l’angle de l’amateur d’art et de l’auteur des Salons. Cette exposition a été organisée en partenariat avec le Musée Fabre à Montpellier et les prêteurs qui ont ont contribué à la mise à disposition de leurs oeuvres (80 oeuvres présentées) appartiennent aux plus prestigieux collections publiques ou privés françaises et européennes ( Louvre, Palis des Beaux Arts de Lille, Musée de l’Ermitage de Saint Petersbourg , Musée Boijmans-Van Beuningen de Rotterdam etc) mais également américaines ( County Museum et Getty Museum de Los Angeles)


Le goût de Diderot
Greuze, Chardin, Falconet, David…

Fondation de l’Ermitage. Lausanne (CH)

jusqu’au 1er juin 2014


Les grands thèmes de l’exposition

Le pari de la vérité

Passionné par les sciences, Diderot est épris de vérité. Il s’attend donc à trouver cette dernière dans la peinture et la sculpture : vérité physique, vérité morale et vérité sociale dans le sujet représenté. Il pense aussi que l’art doit enseigner la vertu et que l’artiste pour ce faire, doit être lui-même vertueux.

Cette vérité est celle du portrait : l’artiste doit saisir la vérité physique du modèle, avec les détails significatifs (rides, défauts…), sa vérité sociale et son impact sur sa personnalité, mais aussi ce qui fait son individualité. Il est ainsi significatif de Greuze qui offre une nouvelle voie avec ses scènes réalistes de la vie quotidienne à signification moralisante et des sculpteurs Allegrain et Lemoine qui se jouent des contraintes de la matière pour approcher la vérité des corps. La correspondance est manifeste entre ces oeuvres et les pièces de théâtre novatrices que Diderot a écrites auparavant; réalisme, expressivité, morale. Pour lui Greuze hisse la scène de la vie quotidienne à la hauteur édifiante de la peinture d’histoire

À l’inverse il rejette le style rocaille, trop fantaisiste et tout particulièrement le peintre Boucher, pourtant très apprécié des grands de cette époque. Sa position est en fait ambivalente : tout en admirant la virtuosité, la fécondité de Boucher, il ne lui pardonne pas la fausseté pleine de brio des situations, du coloris, des vêtements, ainsi que les sujets futiles, la galanterie des expressions et des corps à l’érotisme prégnant

Vérité, probité, théâtralité, voilà tant de critères qui suscitent l’admiration de Diderot.

Peindre et sculpter en poète

Inspirée par la maxime «Ut pictura poesis», la théorie traditionnelle des arts conçoit le tableau comme un poème. La culture littéraire de Diderot le prédispose à accepter ce principe et à juger de la peinture suivant les critères de la poésie. Il jugera donc la manière de raconter l’histoire choisie par le peintre. Il faut que l’artiste soit poète pour exprimer avec force et précision la signification des sujets religieux, mythologiques ou historiques qu’il représente. Deux voies s’offrent à lui : l’exagération épique comme chez Deshays et Doyen, ou la simplicité sublime que choisissent Vien et David.

Selon Diderot, il faut que le peintre se mue en poète pour exprimer avec force et précision la signification des sujets religieux, mythologiques ou historiques, afin d’être accessible à tous. Il définit ainsi deux voies pour y parvenir : l’exagération épique ou la simplicité sublime. L’exagération épique des thèmes, qu’ils soient héroïques ou tragiques, doit privilégier la grandeur et la noblesse au détriment de la vraisemblance. Diderot retrouve cette dimension chez ses contemporains Casanova, Deshays, Doyen et David, si bien qu’il les compare aux grands maîtres des XVIe et XVIIe siècles, tels que Michel-Ange, Rubens ou Rembrandt. En revanche, il reproche à certains artistes comme Hallé, Lagrenée et Restout, leur manque d’imagination et de sens poétique. En effet, l’imagination de l’artiste peut transformer la réalité, si la grandeur du sujet l’exige : « Toute poésie exagère le vrai ». Cependant, l’exagération ne devrait pas être employée à outrance au point de déformer la réalité. La simplicité est une qualité qui se fonde sur le vrai et le naturel, mais pour Diderot, elle se doit aussi d’être sublime : « En général le symbole est froid, et on ne peut lui ôter ce froid insipide, mortel, que par la simplicité, la force, la sublimité de l’idée ». Il trouve cette qualité dans l’Antiquité et au XVIIe siècle, chez Poussin et Dominiquin. Rarement satisfait sur ce point par ses contemporains, Diderot reconnaît toutefois cette aptitude chez Vien, et surtout chez le jeune David, qui allie simplicité sublime et exagération épique.

En homme de théâtre et écrivain, Diderot juge aussi tout naturellement la sculpture comme il le ferait d’un poème épique ou lyrique: l’idée doit être la préoccupation première de l’artiste. A l’exagération expressionniste du corps, comme dans le Prométhée d’Adam, il préfère le réalisme noble de Houdon qui annonce le néoclassicisme.

La magie de l’art

La magie est un terme souvent employé dans les écrits sur la peinture au XVIIIème siècle, en particulier par Diderot. Pour lui la magie est le talent de trouver, d’assembler et de poser les couleurs sur la toile pour qu’elles produisent l’effet harmonieux équivalent au coloris naturel. Dès 1763, Diderot réalise que la poésie est la vérité ne suffisent pas sans la magie, qui fait parie de la technique et de la pratique de l’artiste.

Diderot admire ainsi Chardin comme un grand magicien qui transfigure la réalité banale de ses natures mortes et Vernet qui arrive à rendre la sensation physique de la nature. Les ruines monumentales d’Hubert Robert, animées de pénombres fraîches et de clartés mouvantes, inspirent quant à elles à Diderot en 1767, sa poétique des ruines, mélancolie face au temps qui passe.


Diderot critique d’art et les Salons

C’est par la volonté de Louis XIV que se mettent en place les expositions publiques des artistes de l’Académie Royale de peinture et de sculpture, fondée en en 1648. L’Académie et ses membres assurent le rayonnement de la France à travers l’Europe culturelle et politique, à partir de la fin du XVIIème siècle et pendant tout le siècle suivant.

Dès 1725, l’exposition se tient dans le Salon carré du Palais du Louvre, d’où l’appellation de «Salon». À partir de 1751, elle a lieu tous les deux ans. Placé sous le patronage du roi, le Salon dure six semaines. La fréquence régulière des Salons a pour vocation de témoigner de la vitalité de l’école française et d’asseoir la légitimité des artistes académiciens, mais aussi de réponde à la curiosité du public qui agit peu l’occasion de voir la production contemporaine et les collections d’art, en possession su souverain et des princes.

Sous la direction d’un académicien appelé le «tapissier», les peintures sont accrochée «à touche-touche» du sol au plafond. Les sculptures sont disposées sur des tables, les plus volumineuses à l’extérieur. Les oeuvres sont simplement numérotées, ce qui rend indispensable l’achat d’un livret descriptif, imprimé et vendu par l’Académie.

Au fil des éditions, les Salons rencontrent un succès grandissant auprès d’un public de plus en plus large, qui ne se limite plus aux riches commanditaires et collectionneurs traditionnels issus de l’Église, de l’aristocratie ou de la finance : entre 1750 et 1789, le nombre de visiteurs passe de 15 000 à 60 000 personnes. Ce succès s’accompagne d’une floraison de comptes rendus, dont les plus connus sont ceux de Diderot, qui marquent ainsi la naissance d’un niveau genre littéraire : la critique d’art.

En 1759, Melchior Grimm propose à Diderot de rédiger un commentaire de chaque Salon pour sa Correspondance Littéraire, périodique manuscrit consacré à la vie culturelle parisienne et diffusé auprès d’un petit nombre d’abonnés de haut rang, parmi lesquels l’impératrice Catherine II de Russie, le roi Stanislas Poniatowski de Pologne ou encore le roi Frédéric II de Prusse. Diderot écrit neuf Salons entre 1759 et 1781. Il s’interrompt en 1773 en raison de son voyage en Russie, puis en 1777 et 1779, lassé de l’exercice. Ainsi les Salons du début et de la fin sont brefs, tandis que ceux de 1765 et 1767 ont une ampleur qui témoigne de l’approfondissement de sa connaissance et de sa pensée.

Diderot et la Russie

C’est par l’entreprise de Melchior Grimm que Diderot entre en contact avec la cour de Russie et l’impératrice Catherine II abonnée à la Correspondance littéraire et fervente lectrice des Salons. Dès 1762, l’écrivain échange de nombreuses lettres avec la souveraine, devenant ainsi son confident intellectuel. Dans le salon de Madame Geoffrin à Paris, il fréquente le prince Golitsyne, ambassadeur de Russie, et le général Betski, attaché d’ambassade.

Dès le début de son règne, Catherine montre un indéfectible soutien à Diderot. En 1762, elle lui propose, sans succès, de venir terminer l’Encyclopédie en Russie, loin de la censure et des persécutions françaises. En 1765, ayant appris ses très grandes difficultés financières, elle acquiert la bibliothèque du philosophe, qui cherche à doter sa fille, et lui en concède la jouissance jusqu’à sa mort. Diderot reçoit en échange une pension viagère très confortable.

A la même époque, Diderot conseille l’impératrice en matière de commande et d’achat d’oeuvres d’art. En 1766, il lui propose Falconet pour la réalisation de la statue équestre de Pierre le Grand à Saint Petersbourg. A partir de 1768, il sert d’intermédiaire pour des ventes , en particulier celles des célèbres collections Gaignat et Crozat de Thiers. La collection de Catherine s’enrichit aussi de tableaux de Chardin, Greuze, et Vernet. En signe de reconnaissance, il est élu membre étranger de l’Académie des sciences de Russie.

Devant les invitations répétées de sa bienfaitrice, il part pour Saint Petersbourg en 1773, en passant par La Haye et Dresde. A son arrivée, le peintre russe Levitski réalise son portrait. D’octobre 1773 à février 1774, le philosophe s’entretient quotidiennement avec Catherine II sur des sujets politiques, économiques, et sociaux. Il espère la convertir aux grands principes des Lumières (abolition de l’esclavage, création d’un tiers-état, éducation…). Le compte rendu de ces conversations sera publié pour la première fois en 1899.

Après son départ de Russie; Diderot rédige encore pour Catherine II le plan d’une université pour le gouvernement de Russie (1774), mais il perd progressivement son influence sur sa politique de mécénat.


Denis DIDEROT

1713   Diderot naît le 5 octobre à Langres.

1728-1732  Il étudie à Paris au collège Louis-le-Grand et au collège d’Harcourt.

1735  Il est reçu bachelier en théologie et renonce peu après à la carrière ecclésiastique.

1736 -1740  Diderot échappe à la surveillance paternelle, donne des leçons de mathématiques, va au théâtre et s’essaie au métier de précepteur.

1743  Il épouse Antoinette Champion, une lingère, contre l’avis de son père. Traduction et publication de l’Histoire de la Grèce, de Temple Stanyan.

1745   Traduction et publication de l’Essai sur le mérite et la vertu, du philosophe anglais Shaftesbury.

1746  Traduction et publication du Dictionnaire de la médecine,  de Robert James.  Parution anonyme des Pensées philosophiques, ouvrage considéré comme anti-chrétien et condamné par le Parlement de Paris « à être lacéré et brûlé ».

1747  Diderot prend, avec le mathématicien d’Alembert, la direction du projet de l’Encyclopédie pour le compte du libraire-éditeur Le Breton.

1748   Publication des Mémoires sur différents sujets de mathématiques et, de façon anonyme, des Bijoux indiscrets, roman libertin et philosophique destiné à sa maîtresse Madame de Puisieux.

1749   Diderot est emprisonné de juillet à novembre au château de Vincennes, suite à la publication de son essai philosophique la Lettre sur les aveugles, à l’usage de ceux qui voient, qui fait scandale notamment parmi les milieux dévots de la Cour.  Il rencontre Melchior Grimm par l’intermédiaire de Jean-Jacques Rousseau.

1750   Mise en circulation de 8’000 exemplaires du Prospectus de l’Encyclopédie.

1751  Parution du premier volume de l’Encyclopédie, avec l’approbation et le « Privilège du Roi ».

1752  Première condamnation de l’Encyclopédie, suspension provisoire de la publication jusqu’en 1753.

1754  Diderot s’installe dans un logement plus vaste, rue Taranne, à Paris.

1755  Il rencontre Sophie Volland, qui devient son amie, sa maîtresse et sa correspondante privilégiée pendant presque quinze ans.

1757   Publication de la pièce de théâtre Le Fils naturel.

1758  D’Alembert quitte le projet de l’Encyclopédie.  Rupture de Rousseau avec les encyclopédistes et brouille avec Diderot.  Publication de la pièce de théâtre Le Père de famille, après un bras de fer de deux mois avec la censure.

1759  Le Parlement de Paris suspend la vente de l’Encyclopédie, mise à l’index par le pape Clément XII. Le conseil d’Etat révoque le  « Privilège » et interdit la poursuite de la publication.  Rédaction du premier Salon pour la Correspondance littéraire de Grimm.

1760  Début de la rédaction du roman La Religieuse, publié après sa mort en 1796.

1761  Rédaction du Salon de 1761.

1762  Début de la rédaction du Neveu de Rameau.

1763   Rédaction du Salon de 1763.

1765Catherine II achète en viager la bibliothèque de Diderot. Rédaction du Salon de 1765.

1766  Parution, dans la Correspondance littéraire, du Salon de 1765  (en plusieurs parties) et des Essais sur la peinture.

Publication des dix derniers volumes de l’Encyclopédie, tirés à 4’000 exemplaires, avec
permission tacite et adresse fictive à Neuchâtel. Sur recommandation de Diderot, le sculpteur Falconet est appelé à Saint-Pétersbourg par Catherine II de Russie pour réaliser la statue équestre de Pierre le Grand.

1767  Rédaction du Salon de 1767.

1768  Commande, pour le compte de Catherine II, de tableaux à Vanloo, Vernet, Vien, Casanova et Boucher

1769  Diderot devient courtier en art : il acquiert pour Catherine II cinq tableaux – un Murillo, trois Dou et un Vanloo – à la vente de la collection Louis-Jean Gaignat, ancien secrétaire du Roi.  Il dirige la Correspondance littéraire en l’absence de Grimm,  alors en voyage.  Rédaction du Salon de 1769
.
1770  Acquisition, pour le compte de Catherine II, d’une partie de la collection du Genevois François Tronchin, qui comprend des tableaux de Bassano, Véronèse, Brouwer, Teniers le Jeune, Wouwerman ou Van de Velde le Jeune.

1771  Diderot sert d’intermédiaire à Catherine II pour la vente de la collection Crozat de Thiers, qui comprend plus de 400 tableaux, notamment de Rembrandt, Titien, Dürer, Rubens, Poussin ou Lorrain.  Rédaction du Salon de 1771.

1773   Départ en juin pour la Russie. Il séjourne deux mois à La Haye chez  le prince Golitsyne.  Sur le chemin de Saint-Pétersbourg, il visite la Galerie de l’Electeur palatin à Düsseldorf et la Galerie royale à Dresde. Il arrive en octobre à Saint-Pétersbourg, où il s’entretient quotidiennement avec Catherine II.

1774  Il quitte la Russie en mars. Lors du voyage de retour, il séjourne d’avril à octobre à La Haye et arrive peu après à Paris.

1775  Diderot vend à la bibliothèque du Roi les livres russes acquis à Saint Pétersbourg.  Rédaction du Salon de 1775.

1777  Parution, dans la Correspondance littéraire, des Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, l’architecture et la poésie.

1778  En disgrâce auprès de Catherine II, Falconet quitte Saint-Pétersbourg.

1781  Rédaction du Salon de 1781

1782  Parution du Rêve de d’Alembert dans la Correspondance littéraire

1784   Diderot meurt à Paris le 31 juillet.


Illustration de l’entête : Hubert Robert, L’Incendie de Rome, vers 1770-1785
huile sur toile, 75,5 x 93 cm, Musée d’Art moderne André-Malraux, Le Havre


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