ex G.D.R, between history and thriller style. Limits and frontiers


La chronique littéraire d’Émile COUGUT


Une période, un lieu rarement rencontrés comme toile de fond d’un roman ; cette période, ce lieu sont l’Allemagne de l’Est quatre ans après la chute du mur de Berlin, trois ans après la réunification, le lieu c’est plus exactement Leipzig, ville en plein travaux qui commence une véritable mue pour faire disparaitre les destructions encore très présentes de la seconde guerre mondiale et les séquelles de quarante ans de dictature communiste.

Cette ville où les Ossis, ces allemands de l’ancienne RDA qui se sentent si peu intégrés sont si présents, complètement dépassés par une évolution de la société qu’ils ne comprennent pas : « entre être capable de bonheur et croire qu’on peut acheter le bonheur dans un super marché, il y a une différence ! »

Rudy W. est un historien français spécialiste de l’antiquité romaine qui vient assister à un colloque sur le limes germanique, cette frontière bâtie après le massacre des légions de Varus au début du premier siècle par les « barbares » d’Arminius entre l’empire romain et les germains. Une frontière telle qu’on la concevait à cette époque, un système de défense très poreux, essentiellement un lieu d’échanges commerciaux. Ce mur défensif a connu des successeurs tout au long de l’histoire dont le dernier fut celui que les russes bâtirent entre les deux Allemagnes. Mais il existe aussi d’autres limes, non matériels, qui sont très présents en Europe comme ce repli sur soi, cette exclusion des autres, des « barbares » qui viennent d’ailleurs, comme les turcs en Allemagne… L’histoire n’est qu’un éternel recommencement, surtout au niveau de l’exclusion.

Rudy W. se trouve, à son insu, mêlé à un problème de rétro commissions non payées lors du rachat d’une usine en Allemagne de l’Est, l’auteur de cette escroquerie étant un député socialiste. Les « victimes » sont d’anciens membres de la Stasi bien décidés à récupérer leur « dû ». S’ensuit, comme fil conducteur, une histoire digne de John Le Carré, assez glauque, pleine de sous entendus : rien n’est dit clairement, tout est ellipses, apparences, menaces voilées, personne n’est sincère, tous jouent leurs jeux, se dérobent, ne peuvent être atteints. Il ne sert à rien d’essayer de se protéger grâce aux mécanismes sociétaux, les anciens de la Stasi se comportent comme de vrais « mafieux » quasi impossible à combattre. Le contact qu’ils envoient à Rudy W. est Bettina Eisner, épouse d’un député prometteur, qui ressemble à Clélia, l’ancienne épouse de Rudy dont il est toujours amoureux.

Michel Deutsch, autour de cette histoire entremêle trois registres différents : le présent, l’Histoire (romaine et contemporaine) et surtout les souvenirs de Rudy autour de son histoire d’amour avec Clélia. Celle-ci a commencé en soixante huit, tous les deux, elle en Italie, lui en France, tous les deux dans des mouvements gauchistes (ce qui est une occasion pour l’auteur de nous rappeler le verbiage idéologique de l’époque) prônant la violence. Leur rencontre à New York avec Niel, avec qui elle va avoir une aventure, à la Faculté avec Dieter qu’elle est loin d’apprécier avant de divorcer pour se remarier avec lui. Ces trois niveaux se mêlent si étroitement qu’ils expliquent la personnalité, les doutes, les aspirations, les façons d’agir, de réagir, de penser, du héros de ce roman. Histoire et souvenirs arrivent dans le déroulement de « l’action » sans ordre chronologique, mais de telle façon qu’ils apportent un éclaircissement sur elle, sur les réactions de Rudy. Il est au début, assez pénible de suivre le cheminement intellectuel de ce dernier car il passe souvent dans le même paragraphe du « je » au « il », montrant par là que même en étant impliqué, il est et reste toujours plus ou moins un spectateur de sa propre vie. Tout comme il vaut mieux avoir quelques notions d’allemand, d’italien, d’anglais pour lire complètement ce livre.

Mais ce ne sont que des petits points de détails qui n’enlèvent rien à cette histoire d’amour et à la problématique des limes dont nous nous entourons tant au niveau individuel que social.

Emile Cougut
———-

Bettina Eisner

Michel Deutsch
Édition Christian Bourgois. 18€


Illustration de l’entête: Michel Deutsch, photo Radio France


ÉCOUTER VOIR


Michel Deutsch – Bettina Eisner par Librairie_Mollat


Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Notre site utilise des 'cookies' pour améliorer votre expérience et son utilisation. Si vous le refusez vous pouvez les désactiver. Accepter En savoir plus