The other face of Paris, the city of light


La chronique cinéma de Léa ANDRÉ-SARREAU.


Au bord du monde, de Claus Drexel

Être à la frontière : pas dans le gouffre, mais faillir y plonger, constamment, comme une oscillation fébrile et dangereuse. Le film de Claus Drexel est structuré par cette idée, empli d’images à la lisière. Cette lisière, c’est celle entre la misère et la beauté, le monde réel et ce monde parallèle des sans-abris que nous voyions sans voir. Le réalisateur donne la parole à chacun d’entre eux, et chacun a quelque chose à dire, pas seulement à propos de la précarité, mais aussi à propos du monde, de son absurdité, de sa beauté, et leur témoignage a la puissance terrible et somptueuse des êtres pour qui chaque jour est un éveil permanent et nécessaire pour survivre. Leur parole est incisive, d’une lucidité impressionnante : régression du monde en marche, humanité en perte de vitesse, recherche de l’essentiel qui contraste avec nos préoccupations futiles…

Le film exploite les espaces pour mieux cerner ceux qui les habitent, avec des séries de plans, toujours fixes, qui semblent scruter la ville de Paris immuable, regorgeant de vies en suspens, qui tentent de dormir. Le film fouille, sans rien forcer, sorte d’approche spontanée mais retenue, car il ne s’agit pas de tout comprendre, juste de rendre à cette vie souterraine des sans abris toute sa vérité, vérité qui passe les mots, ceux des SDF, et par la caméra, jamais trop près, ni trop loin. Les angles de prise de vue sont presque toujours les mêmes, encadrent presque comme des tableaux leur sujet, mais aucun gros plans sur les visages, aucun mouvement de caméra qui nous introduirait à l’intérieur de leurs installations. Une série de photos méticuleusement cadrées, pensées, comme pour affirmer en toute simplicité un regard qui ne cherche rien d’autre que l’essence des choses. Cette stabilité exprime un désir de se poser, un désir radical d’évacuer tout ce qui pourrait relever de la sensiblerie. La caméra reste en retrait, n’occupe pas l’espace, ce sont les personnages qui l’apprivoisent.

Étrangement, c’est cette distance qui permet de maintenir la proximité avec les gens filmés : la caméra ne s’infiltre pas, n’est pas intrusive. Elle se pose et observe, invisible mais retenant tout du réel qui s’engouffre et nous sidère. Et ce réel est surprenant : des stations de métro désertes, des escalators rouges, un refuge au bord d’une autoroute, une tente campée au milieu de la civilisation, indifférente à cette présence. Et des hommes pour les traverser, pour nous raconter leur histoire, car ils sont bien les gardiens de cette ville silencieuse, à la fois sublime et froide, esthétisée par une photographie impressionnante, qui met en avant les couleurs, les nuances infimes de Paris, ses labyrinthes, ses cours d’eau qui n’en finissent plus. Paris devient la ville des délaissés, qui prennent presque possession d’elle : ils en connaissent les impasses, les cachettes. Un clochard marche le long de l’autoroute, disparaît dans un trou creusé dans un mur, subitement. Qui l’a vu, si ce n’est la caméra attentive de Claus Drexer ? Qui voit ces êtres toujours à la marge, toujours prêts à basculer ailleurs, à disparaître pour ressurgir dans les dédales de la ville ? Oui, ils sont au bord du monde, à la lisière, au bord d’un trottoir exposé à tous les passants, sans qu’on les voit vraiment. D’ailleurs, le film exclue les potentiels passants, comme si les rues s’étaient vidées de ces présences trop réelles pour le monde qui nous occupe, un monde que seule une caméra, peut-être, peut rendre. Justement parce que cette caméra est vierge de tout a priori, elle peut magnifier ce qui, dans l’imaginaire collectif, nous rebute. Ils bordent les avenues, les ponts, et le regard du réalisateur sur eux est inédit, fulgurant, tant par sa retenue que par sa frontalité.

« La rupture avec la société est une bascule dans un autre monde. Comment s’est-elle produite ? Comment a-t-elle eu lieu ? Nul ne s’en souvient. C’est comme une autre naissance… » Sur ces mots de George Orwell, qui ouvrent le film, on comprend que cette vie parallèle n’a rien d’une fin en soi, elle est un vertige qu’on ne pourra pas saisir, une vérité transcendée par la caméra, mais qui dès que le film cesse, ne dérobe à nouveau. Parce qu’il reste, à l’issue du film, une opacité, un flou : ces situations mises en lumière l’espace d’une heure trente, elles nous échappent encore. Comment comprendre cette vie, aboutissement d’évènements antérieurs obscurs, conséquence presque irrationnelle de parcours à demi révélés ? Les mots d’Orwell le disent, ou plutôt ne le disent pas, justement : ils posent la question, laissent en suspens toutes ces choses. Qui étaient-ils avant, comment ont-ils « basculés » ? On ne le saura pas, ce n’est pas l’objet du film, est-ce qu’eux-mêmes ils s’en souviennent ? Une femme, enroulée dans des couvertures, assise sur un rebord de trottoir, telle une statue qui se serait emparée de ce coin de monde qu’elle a fait sien, évoque son histoire, son passé, ses enfants, sa chute. Elle parle d’un drame, d’une catastrophe qui aurait plongé sa famille dans le chaos qu’est le monde du dehors. Mais son récit est brouillé, presque indéchiffrable, et la caméra prolonge ce témoignage, gage d’une fluidité, et donc d’une fidélité au récit de la femme. Rien de plus : quelques mots sibyllins, personne ne cherchera à savoir exactement ce qui s’est réellement passé. Pas de réponse donc, parce que personne ne sait, et parce que ce n’est pas le propos. Tout ce qui reste et qui compte, c’est comment montrer cette vie faite de passage, de mobilité, cette vie de nomades, qui le jour venu doivent traverser la ville avant l’aube, disparaître, ne laissant derrière eux qu’une ville illuminée qui les a déjà oublié. Ce qui compte, ce sont les êtres, ceux qui maintenant, qu’importe leur passé, parlent pour briser l’immuable.

Et lorsque leurs noms défilent, à la fin du film, sur Turandot, l’opéra de Puccini, ces visages, véritables reliefs de la ville, prennent une dernière force déchirante : quelque chose de presque tragique, comme un univers qu’ils emportent avec eux dans un dernier élan. Des individus campés au milieu du vent, de la pluie, mais qui défient cette adversité.

Tout se finit sur cet opéra, seule note lyrique, libératrice du film, et le jour se lève, avec lui s’achève ce monde, qui n’existe que la nuit. Paris se vide de ces personnages ambulants, pour redevenir la ville de la vitesse, celle où l’on se presse sans rien voir, mais Claus Drexel lui aura rendu, l’espace de son film, son caractère contemplatif. Et surtout son caractère hybride : ce monde est un peu le nôtre, mais nous le côtoyions tout en l’ignorant, il conserve à nos yeux toute son opacité.

Léa André-Sarreau


Au bord du monde

Un film documentaire de Claus Drexel


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