Célébration du centenaire de la Première Guerre mondiale. Voici la synthèse d’une étude réalisée par François Héran de l’Institut national des études démographiques (INED). Les travaux de recherche ayant trait aux problématiques de population sont particulièrement intéressants et éclairent bien souvent dans des domaines qui de prime abord peuvent sembler étrangers les uns aux autres et sans lien avec les sources de départ, cela notamment dans le champ des mentalités collectives et des évolutions de société. Tel est aussi le cas dans le domaine de l’esthétique et de l’art. La guerre de 1914-1918 ayant ainsi constitué, du fait du nombre de victimes, de la disparition d’une génération et du trauma, un hiatus gigantesque dans le champ de la transmission culturelle et de l’adhésion des publics aux évolutions de l’art dont nous avons toujours à connaître aujourd’hui (l’exposition«1917»présentée voilà deux ans au Centre Pompidou-Metz ayant de ce point de vue été particulièrement explicite).

Pierre-Alain Lévy


Soixante-quatorze millions d’hommes furent mobilisés par les belligérants de la première guerre mondiale (48 millions par les Alliés, 26 par les Puissances centrales), dont 10 millions périrent (respectivement 5,6 et 4,4 millions), soit 14 %. Si la France a moins mobilisé que l’Allemagne, elle a subi en proportion plus de pertes : sur 7,9 millions d’incorporés, troupes coloniales comprises, 1,5 million environ ont péri durant le conflit ou les six mois qui ont suivi, soit 18 %.

En France, la génération masculine la plus touchée fut la « classe 1914 », née en 1894. Elle fut victime d’une double hécatombe : 28 % de ses membres avaient déjà été fauchés avant la guerre par la mortalité infantile et juvénile et 24 % (soit un tiers des survivants) périrent dans les combats. Plus de la moitié de cette génération avait donc disparu à l’âge de 25 ans. Déjà très basse en temps de paix (48 ans), son espérance de vie fut écourtée de 11 ans par la guerre. La génération née en 1895 souffrit des pertes analogues, tandis que celles des autres générations, plus réduites, s’échelonnèrent selon l’âge à la mobilisation et la durée d’exposition.

La survie des Françaises, au contraire, continua de progresser. Mais la guerre laissa un demi-million de jeunes veuves (de moins de 45 ans), avec un million d’orphelins. Plus d’un million de naissances ne furent jamais rattrapées, si bien que la France devint en 1939 le pays le plus âgé au monde, avant que le baby-boom ne change la donne.

La guerre divisa par deux le nombre annuel de naissances en France (de 800 000 à 400 000). Plus d’un million ne furent pas rattrapées. L’entaille des « classes creuses » devait échancrer durablement la pyramide des âges [9 et10]. Avec un double effet : d’abord, un vieillissement démographique accéléré, qui fera de la France de 1939 le pays le plus âgé du monde (un rang occupé aujourd’hui par le Japon), mais aussi, dans les années 1990-2000, un allégement provisoire du fardeau de la dépendance, dû à l’arrivée des classes creuses aux grands âges.

Certes, le pays réintégra 1,7 million d’Alsaciens-Lorrains en 1918. Mais, pas plus que les réparations imposées aux vaincus, le retour des provinces perdues ne pouvait compenser les générations sacrifiées : 1,5 million de morts, avec leur lot de veuves et d’orphelins, plus de trois millions de blessés, dont un tiers d’invalides, un déficit d’un million de naissances : autant de pertes irréparables et jamais réparées. Mais depuis lors, comme l’a souligné Jacques Vallin, « les progrès de la puériculture et de la pédiatrie ont fait autant pour la survie des générations que n’a défait la guerre la plus meurtrière »

Des effets à long terme

Aux pertes militaires directes il faut ajouter leurs retombées. En fait, les veuves étaient
déjà nombreuses avant 1914 du fait de la forte surmortalité masculine : une femme sur cinq entre 45 et 50 ans, une sur deux au-delà. La guerre ne changea pas ces proportions, mais elle doubla la part des veuves dans la tranche des 25-44 ans : 10 % en 1920, contre 5 % en 1913. Aux 2,4 millions de veuves que comptait déjà le pays en temps de paix, elle ajouta un demi-million de jeunes veuves de guerre, qui durent élever environ un million d’orphelins.

Chez les femmes, le taux de survie est respectivement de 74 % et 70 %. Sans la guerre, les courbes de survie masculines auraient dû s’intercaler entre celles des générations non mobilisées nées en 1869 et 1900 (marquées d’une flèche). La génération 1964 atteste les progrès ultérieurs de la lutte contre la mortalité.

À l’issue de la Grande Guerre, la génération des hommes née en 1894, ou « classe 1914 », était âgée de 25 ans. Elle avait perdu la moitié de ses effectifs, sous l’effet de deux hécatombes de même ampleur : la mortalité infantile et juvénile d’abord, la mortalité de guerre ensuite. Son espérance de vie, déjà très basse en temps de paix (48 ans), fut écourtée de 11 ans. Les pertes des autres générations se répartirent selon l’âge à la mobilisation et la durée d’exposition. Le conflit laissa un demi-million de jeunes veuves de guerre (moins de 45 ans), avec un million d’orphelins. Plus d’un million de naissances ne furent jamais rattrapées, si bien que la France devint en 1939 le pays le plus âgé au monde, avant que le baby-boom ne change la donne.

François Héran

Sources: Ined


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Compter les morts et les blessés : la méthode de l’armée, les estimations des chercheurs

1 357 800 tués dans l’armée française d’août 1914 à novembre 1918 : tel est le chiffre
recueilli par le député Louis Marin, rapporteur général du budget. Les rapports qu’il rend entre juin 1919 et mars 1920 reprennent, avec quelques réserves, le chiffre des pertes reconnu par l’armée de terre.

En 1931, Michel Huber, directeur de la Statistique générale de la France (SGF, ancêtre de l’Insee) complète ce bilan à la marge avec les 11 400 décès de marins et les 28 600 décès enregistrés par la médecine militaire dans les six mois ayant suivi la guerre, soit 1,4 million de décès. Huber n’y voyant qu’un minimum, l’habitude a été prise d’arrondir ce chiffre à 1,5 million, sans doute plus réaliste que la fausse précision du chiffre officiel.

Antoine Prost a décrit la chaîne de production statistique de l’État-major et du service chirurgical des armées. C’est seulement en juillet 1916 que l’armée française, soucieuse de comparer l’évolution des pertes dans les deux camps, met en oeuvre des fiches nominatives pour chaque catégorie (morts, disparus, blessés, prisonniers, réformés « récupérés», affectés à des tâches civiles…) avant de les confronter au fichier initial des incorporés. Grande première, ces données sont traitées par les mécanographes de la Statistique générale de France (SGF).

Les doubles comptes rendent fragile l’estimation du nombre de blessés. Selon le rapport Marin, l’armée française en évacua 4,2 millions, sans compter 5,2 millions de malades. Parmi eux, les hôpitaux militaires enregistrèrent respectivement 251 000 et 147 000 décès. D’autres succombèrent une fois démobilisés, sans qu’on sache combien, l’armée limitant ses comptes aux hommes sous les drapeaux. Au vu des cartes de combattants, Prost ramène le total des blessés à 3,4 millions, car 20 % ont été évacués au moins deux fois. Un blessé sur trois eut droit à une pension d’invalidité durable.

On doit enfin à Jacques Vallin un bilan démographique de la guerre qui complète l’essai d’Huber par un jeu d’hypothèses sur la répartition des décès par âge et génération [7]. Dans sa thèse de 1971 publiée par l’Ined, il reconstitue les tables de mortalité des générations ayant vécu au XXe siècle, avec une attention spéciale à celles qui ont versé le plus lourd tribut à la guerre de 1914.

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