Spin doctors, or when journalists become no more than crippled puppets manipulated by indiscernible hands


La chronique de Pierre de RASTIGNÉ.


Luc Hermann a travaillé plus de 18 ans à Canal+ comme grand reporter pour qui il a réalisé de nombreuses enquêtes notamment sur les techniques des spin doctors durant les guerres du Kosovo et d’Irak. Depuis 2009 il est un des associés de l’agence de presse « Première Ligne » qui mène des enquêtes d’investigation pour les principales chaînes de télévision. Il est producteur du magazine Cash Investigation sur France 2. De plus il est professeur à l’école supérieure de journalisme de Lille.

Avec un des journalistes de « Première Ligne », Jules Giraudat, il vient de publier aux éditions de la Martinière une enquête sur les spin doctors.

Encore un anglicisme, mais dans les milieux médiatiques, indéniablement, parler en français ou du moins employer des expressions françaises, doit paraitre comme rétrograde, inculte, passéiste et j’en passe. Je n’envoie jamais de mail mais toujours des courriels, je n’ai toujours pas compris la différence entre les deux termes, si ce n’est que le dernier est franco-français et que l’autre fait montre soit d’un certain snobisme, soit d’une méconnaissance totale de la langue de notre beau pays. Bien, je dois passer pour un vieux réac passéiste, ce n’est pas grave, j’assume.

Un spin doctor donc, en français, est un chargé de communication. Bien sûr les puristes, c’est-à-dire les spin doctors et ceux qui les fréquentent, c’est-à-dire essentiellement les journalistes et la caste médiatique, expliqueront que c’est ça mais pas que ça. C’est un concept, une fonction étasunienne, donc le français ne peut rendre toute la subtilité que renferme ce terme. Car le spin doctor est aussi un agent d’influence. Il se charge de la communication, soit, mais il l’oriente dans un sens favorable à son client. Et tout cela dans le secret le plus absolu. Le spin doctor a horreur de la publicité, il ne se montre jamais, c’est son client qui est « exposé » aux médias, lui, il est là pour lui montrer dans quel sens il doit orienter sa communication. Il est là aussi pour orienter les journalistes, faire pression sur eux, leur distiller des orientations, des pistes dans un sens et surtout pas dans des directions qui ne seraient pas favorables à leurs clients. Ce sont des manipulateurs de l’ombre, des sortes de père Joseph auprès de leur Richelieu, des « hommes d’influences » qui savent jouer de leurs connaissances des médias (ils sont souvent d’anciens journalistes).

Le livre de Luc Hermann et Jules Giraudat, le moins que l’on puisse dire, est loin d’être à la gloire des journalistes. A quelques rares exceptions près, ils sont décrits comme pris par l’actualité, ne vérifiant pas leurs sources, ne demandant qu’à recevoir une information totalement formatée qu’ils pourront reproduire sans chercher à la recouper, par manque de temps, par ignorance, par faiblesse intellectuelle, par la pression de la concurrence qui les pousse à avoir un « scoop ». Eux qui se targuent de suivre un code de déontologie, qui se disent être les phares, les lumières de l’opinion publique, sont avant tout décrits comme des moutons de Panurge, des victimes totalement consentantes de manipulateurs parfois de génie. Sans le vouloir, ils manipulent totalement l’opinion publique qu’ils disent éclairer.

Le spin doctor, au-delà de son côté « homme de l’ombre », travaille essentiellement dans l’urgence. Il est fait appel à son savoir essentiellement dans les situations de crise, quand une carrière, quand une entreprise se trouvent brusquement sous les feux de l’actualité.

Jeu d’influence regroupe en deux parties (« faiseurs de roi », les spin doctors des politiques, « sortez-moi de là », les spin doctors de la communication de crise), 10 affaires qui ont eux d’importantes répercutions médiatiques : l’affaire Cahuzac, DSK, les appartements de fonctions des ministres Gaymard et Estrosi, la prise de cocaïne de Richard Gasquet, le naufrage du Costa Concordia, l’affaire Bettencourt, l’affaire Kerviel, etc. A chaque fois, les auteurs ont pu rencontrer les intervenants de l’ombre. Vu ce qu’ils écrivent sur le rôle, la fonction de ceux-ci, le lecteur est en droit de se demander si les auteurs, à leur tour, ne se sont pas fait manipuler par leurs interlocuteurs ! Ces derniers leur ont dit ce qu’ils voulaient bien leur dire, et ce pour leurs intérêts. Fort significativement, quand leur action est un échec, ce n’est pas de leur faute mais celui de leur client, les exemples Kerviel et Bettencourt, voire DSK, en sont la preuve.

Mais pour autant, les auteurs essaient de faire preuve de recul par rapport aux dires qu’ils récoltent, analysent en profondeur l’action des spin doctors et montrent que la vérité est parfois totalement occultée, transformée par leur action (affaire Gasquet par exemple), d’où leurs propos quelque fois ironiques contre les journalistes.

Parfois, il y a des apartés, des historiques sur la carrière des spin doctors quelque peu longs qui éloignent le lecteur de l’affaire décrite, mais dans l’ensemble, ce livre se lit non comme un roman, mais comme une série de reportages d’investigation de haute qualité.
Hormis dans une courte mais précise introduction, il n’y a aucune analyse, aucune réflexion, aucun jugement sur le travail des spin doctors, c’est au lecteur de faire son jugement, d’élaborer une sorte de « fiche de poste » pour ce métier peu connu du grand public.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’après la lecture de Jeu d’influence, il est impossible d’écouter, de lire les dires des journalistes sans être plus que sceptique sur le bien fondé des analyses qu’ils essaient de nous faire passer pour la vérité. On n’est pas obligé de rester passif et d’être les victimes lucides de manipulateurs grassement payés.

Jeu d’influence n’est pas un essai, une description théorique d’un métier, mais la réalité quotidienne, à travers une série d’exemples, de ce métier de l’ombre

Pierre de Restigné

09/06/2014


Jeu d’influences.
Affaires Cahuzac, DSK, Kerviel, Bettencourt… dans la peau des spin doctors

Luc Hermann

Jules Giraudat

éditions de La Martinière. 20€


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