Such an excellent and witty novel, so funny, subtle critics of our contemporary world. Voltaire rescucitated!


La chronique littéraire d’Émile COUGUT.


Si on devait ranger les livres dans des genres précis et prédéterminés, Le plus grand philosophe de France de Joann Sfar devrait sûrement l’être dans celui des fables. Non comme celles de La Fontaine, d’Esope ou de Florian, mais dans celles du Moyen Âge, une sorte de pochade proche par bien des aspects du conte philosophique mais aussi une critique à peine voilée des institutions, des mœurs d’une époque. Et en plus ce livre totalement délirant est franchement hilarant. Il a vraiment tout pour lui pou passer un excellent moment de lecture à un moment où nous souhaitons tous évacuer le stress du travail.

L’action est sensée se passer à la fin du XVIII siècle, mais il y a tant d’incohérences, d’anachronismes qu’il est bon d’écrire « sensée ». L’époque est celle des Lumières, celle des grands philosophes qui ont révolutionné la pensée occidentale : Voltaire, Hobbes, Rousseau, et, cher au cœur du roman et sûrement de son auteur, Spinoza. Mais c’est aussi une époque très libérale au niveau des mœurs (la très grande majorité des personnages du roman peuvent passer pour des obsédés sexuels et les femmes pour de totales nymphomanes) et celle du développement du trafic triangulaire.

Quatre histoires se mêlent et s’entremêlent pour finir par se réunir. Quatre histoires et quatre lieux. La mer autour de Pietr Cohen, juif, pirate par hasard. Dans son enfance, avec son père, il allait de ville en ville pour vendre la parole de Spinoza dont il n’avait pas lu une ligne. Les circonstances de son existence le font devenir pirate, et quand il souhaite participer au transport d’esclaves, il est victime de discrimination car le code noir interdit ce commerce aux juifs. S’adjoindront à lui au cours de ses aventures Yom, un « sauvage » d’une ile d’Amérique qui parle l’hébreu couramment et Zeb, esclave d’un roi africain, percepteur du fils de ce dernier, autodidacte, lucide, profondément pessimiste et stoïcien. Le second lieu est l’Afrique où un monarque bâtit sa fortune et sa puissance en vendant le fruit de ses razzias aux blancs, c’est le principal pourvoyeur d’esclaves de la côte. Son fils se sent totalement rejeté, incompris par son père et ne pense qu’à manger, aussi est il obèse. Il veut partir en France, le pays du sucre, aussi fait-il une fugue et se retrouve-t-il dans un bateau avec des esclaves (se sont, à ses yeux, des esclaves puisqu’ils ont la tête plate et non ronde comme lui. Le choc est important quand il comprend que ce n’est pas sur le critère de la forme du crâne que se fonde la pensée occidentale pour savoir qui est esclave ou qui ne l’est pas, mais sur la couleur de la peau). Il ne peut communiquer car ne parlant pas la même langue et par un vrai renversement des valeurs, il fait montre d’une curiosité, d’une ouverture d’esprit qui en font de lui un véritable ethnologue, ce qui n’est pas, loin de là, le cas des occidentaux qui fantasment autour du concept du « bon sauvage » sans se préoccuper de savoir si leurs archétypes correspondent avec une quelconque réalité.

C’est le cas du comte Alarmé de l’Incantation, sorte de Monsieur Jourdain qui veut être le plus grand philosophe de France voire du monde. Sauf que, s’il se dit pris par « la Pensée », de fait il est d’une totale inculture surtout au niveau philosophique. Il est entouré de son épouse Eponyme dite Epopo, qui passe son temps à écrire et à tromper son mari avec son cuisinier Oracio, lui-même amant de la servante Nitchonne. Leur fille Chaussette communique essentiellement grâce à des chaussettes enfilées sur ses mains et qui lui permettent de dire la vérité, du moins qui font preuve d’un vrai bon sens. En plus comme elles sont un vecteur de communication, elles ne connaissent pas le barrage des langues. A cela s’ajoutent la chienne Fragonarde et un curé en quête de vérités tant temporelles que spirituelles. Il ne faut pas oublier la sœur de la comtesse Antinôme, mariée au duc Nécrozé de Bordeleau, principal armateur de cette ville, vieillard impotent qui ne se déplace qu’en chaise roulante et n’a que « Moumou » comme vocabulaire. Tout ce beau monde habite à Bordeleau, toute ressemblance avec la capitale de l’Aquitaine et à son arrière pays étant totalement volontaire. Le quatrième lieu est le ciel ou se retrouvent trois personnages : le père de Piertr, Spinoza et Dieu. Un Dieu rarement mis en en scène, qui n’aime pas sa création, qui préfère jouer au Babington et se sert des océans pour prendre des bains de pieds. Il est égoïste, contre les humains et l’humanité. D’ailleurs pour lui, il a tout essayé pour rendre les hommes heureux, mais pense s’être trompé de vecteurs pour leur apporter son message : « Je t’ai dit que les trois messies barbus et sémites (cf Moïse, Jésus et Mahomet), ça ne donne rien de bon Trois d’entre eux m’ont déjà foutu une pagaille indescriptible. Avez-t-on besoin d’un quatrième connard ? », aussi a-t-il décidé de ne plus rien faire et surtout d’intervenir directement dans les affaires humaines.

Des invraisemblances, il est impossible d’en tenir le décompte. Mais nous sommes dans la fiction, alors pourquoi les chaussettes ne parleraient-elles pas, tout comme les chiennes ou les crocodiles ?

Au-delà de cette histoire loufoque, Joann Sfar nous interpelle dans nos certitudes. Soit l’esclavage est une horreur, mais il a de tout temps existé, pourquoi ? A qui profite en premier lieu ce crime contre l’humanité si ce n’est aux africains qui fournissaient cette « matière première » aux blancs ? Ceux-ci n’ont fait que rationnaliser le commerce pour en tirer le plus de bénéfice possible avec un cynisme total. Qui est contre l’esclavage ? avant tout les pauvres gens qui craignent que de la main d’œuvre « gratuite » va les priver de travail. Cela n’est pas s’en faire penser aux xénophobes qui pensent, au mépris de toute réalité économique, que c’est l’immigration qui est la cause du chômage actuel. Alarmé de l’Incantation, qui penche vers les abolitionnistes finit par trouver enfin un vrai concept philosophique celui de « l’esclavage citoyen », où les esclaves sont volontaires, peu importe la couleur de leur peau, et pour les « motiver » dans leur démarche, ils doivent recevoir une compensation. Il appelle son système : le salariat !

La critique contre l’économie libérale, symbolisée par Nécrozé de Bordeleau est aussi cinglante. Ce dernier est un cynique égoïste (et son épouse est pire que lui) qui ne pense qu’à son profit, qui est raciste et se revendique comme tel que parce que le racisme et l’esclavagisme servent ses intérêts. Il trouve un soutien avec Zeb, le plus réactionnaire de tous les personnages du roman qui ne croit pas au bonheur collectif mais à la défense égoïste de ses intérêts qui fait des analyses cynique du monde tel qu’il le perçoit : « Notre propre expérience prouve que la lutte contre l’injustice ne fait qu’augmenter la souffrance des victimes… et baisser les profits des compagnies exploitantes… et à terme ça finit par appauvrir les pauvres. » On croirait entendre nos chers économistes néolibéraux qui à l’époque auraient défendu sûrement becs et ongles la traite négrière dont la disparition aurait du entrainer une crise économique sans nom !

Et puis, il y a toute les références, souvent humoristique à la philosophie en général et à Spinoza en particulier. On peut très bien lire Le plus grand philosophe de France sans connaître parfaitement l’œuvre de ce philosophe. Tout comme il n’est pas nécessaire de maîtriser parfaitement tout Rousseau pour comprendre la parodie que Joann Sfar fait du mythe de l’état de nature et du bon sauvage ou de ses délires sur l’éducation. Par bien des côtés, on trouve aussi les attaques de Voltaire contre Leibniz dans Candide et Alarmé de l’Incantation ressemble parfois étrangement à Pangloss. Et puis la morale de ce roman n’est-elle pas qu’il faut s’occuper de son jardin ?

Des parodies, des parallèles, des critiques, des pamphlets, il y en a bien d’autres (comme tout ceux qui touchent à la religion ou à l’Utopie) que le lecteur se fait un plaisir de découvrir au fil de sa lecture. Et puis comme le dit ironiquement Nécrozé : « Les choses sont plus vraies dans les livres que dans la vie ».

Bonne, très bonne lecture !

Emile Cougut



Le plus grand philosophe de France

Joann Sfar

éditions Albin Michel. 22€


Joann Sfar a déjà publié chez Albin Michel: L’Éternel. Lire la critique parue dans WUKALI


WUKALI 03/07/2014


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