A paradoxical journey through French poetry


L’art est délectation et émotion et la poésie en est l’une de ses expressions les plus sensibles mais aussi les plus exigeantes. C’est à ce voyage contrasté auprès de nos plus grands poètes que nous convie Dominique Buffier qui nous fait l’amitié de proposer aux lecteurs de WUKALI, un superbe texte, une vision inspirée, qu’il a intitulé Ordre et Poésie, un voyage dans le temps et dans le sens, dans la fragilité de l’instant et la générosité du vouloir.

P-A L


Dominique Buffier, est né le 28 mai 1957, à Dirré Daoua (Ethiopie) à un jet de pierre du Harrar, ville célèbre pour avoir hébergé un temps, Arthur Rimbaud, a vécu à Addis-Abeba, Djibouti mais également à Pointe-Noire au Congo. Il rentre en France à l’âge de 20 ans. Il fait des études d’histoire et géographie à Paris IV Sorbonne. Un temps dans l’enseignement il est aujourd’hui journaliste. Passionné de littérature, découverte grâce à Jules Verne, il doit à l’oeuvre complète de Chateaubriand mais aussi de Julien Gracq, ses plus belles émotions intellectuelles avec la lecture des livres de Giono, Colette, Flaubert ou encore Maupassant. Hors la littérature française, il aime à relire les grands maîtres russes de Tolstoï à Pasternak mais également les américains comme Norman Mailer ou Truman Capote. En poésie, il voue une reconnaissance particulière et toujours ravivée à Pierre Reverdy.

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ORDRE ET POÉSIE…

Voici deux mots que tout sépare. À l’un la rigueur, à l’autre la liberté grande.
Cependant, ces deux mots ont une alliance souterraine et lointaine qui les a associés pendant plus de trois siècles à l’histoire littéraire nationale. Chronologiquement cette période s’étire du mitan du XVIe siècle aux premières lueurs du XXe siècle. Fruit d’un long travail sur la poésie française – passion ancienne et toujours vivante – le fil rouge de cette réflexion repose sur de nombreuses lectures et sur un postulat. Si nous admettons que les lois de la poésie sont le reflet des lois scientifiques visant à établir une cosmogonie, alors il nous apparaîtra que le matériau de la cohésion structurelle de la poésie de la Pléiade à l’aube de l’ère nucléaire aura été : l’ordre. La Pléiade, à laquelle nous faisons référence dans notre étude, n’est pas celle de l’Antiquité mais la réunion, en 1556, de sept poètes français. Des poètes désireux de mettre fin à la poésie du Moyen Âge à la forme fixe pour accéder au lyrisme poétique de l’Antiquité. Ces sept poètes à l’image des sept étoiles de la constellation de la Pléiade, sont :

Pierre de Ronsard (1524 1585)
Joachim du Bellay (1522 1560)
Jean-Antoine de Baïf (1532 1589)
Pontus de Tyard (1521 1605)
Étienne Jodelle (1532 1573)
Rémy Belleau (1528 1577)
Jacques Peletier du Mans (1517-1582), qui sera remplacé par Jean Dorat (1508-1588).


Le texte fondateur de cette nouvelle poésie n’est autre que la Défense et Illustration de la langue française de Du Bellay publié en 1549. Livre qui arrive dix ans exactement après la publication, en 1539, de l’ordonnance de Villers-Cotterêts signée par François Ier. Un texte qui instituait le français en lieu et place du latin dans les textes législatifs du royaume. La correspondance entre ces deux événements n’est pas fortuite. Elle souligne l’émergence d’une nouvelle pensée plus nationale et surtout plus rationnelle. Dans le champ de la poésie, la manifestation de rationalité de cet ordre se manifeste par l’utilisation, dans l’écriture du poème, de l’alexandrin, de l’hémistiche, de l’interdiction de l’enjambement ou encore de l’exigence de rime riche. Toutes ses règles sont autant de véritables bornes, balises qui vont cadrer dans un moule quasi standardisé l’idée poétique. Au-delà du jugement esthétique pur, qui n’enlève en rien à la variété de l’expression, pendant plus de trois siècles – grosso modo depuis la Pléiade jusqu’au Manifeste des Surréalistes – hors du vers, de la rime, point de salut pour le poète. À l’extrême fin du XIXe siècle, quelques arpenteurs audacieux tenteront d’ébranler cette charpente dont, bien sûr, Rimbaud – le Voyant – du nouveau monde. Stéphane Mallarmé n’a-t-il pas écrit, en 1886 (repris en 1896), un texte au titre prémonitoire La crise de vers où il annonce l’éclatement de ce schéma ? Mais tout au long du XIXe siècle, grand siècle de la poésie, par delà les grands courants poétiques des Romantiques aux Symbolistes en passant par les Parnassiens, nous entendons l’écho lointain du XVIe siècle. Tous ces poètes sont à la recherche du Beau, de l’Idéal.

Quoique des différences indéniables existent entre Du Bellay et Max Jacob, poète frontière d’un nouveau monde avec son recueil Le Cornet à dés (1916), celles-ci sont, à l’aune de l’histoire de pensée, dérisoires. Car, Du Bellay parle encore la langue d’Apollinaire mais Georges Schehadé (1905-1989) poète francophone qui comprenait Apollinaire ne l’aurait pas été de Du Bellay.

Là est l’important. Autre pensée, autre langage depuis l’année 1905 avec la découverte d’Albert Einstein sur la Relativité et ses conséquences apocalyptiques. De cet instant « où, lorsque les hommes prirent les empreintes digitales de l’atome, les étoiles fondirent en larmes », comme devait le rappeler en 1955, avec emphase, le cinéaste Abel Gance, dans une lettre adressée à Nelly Kaplan. Au matin de cette nuit de pleurs dans l’océan de l’univers, la terre se leva aux yeux du poète « bleue comme une orange ». Le mystère venait de perdre sa virginité en nous posant plus de questions qu’il n’en résolvait. L’ordre ancien n’était plus, les civilisations se savaient mortelles (Paul Valéry) et il nous faudrait tout dire autrement. Penser autrement les sciences et l’histoire.

Créer une nouvelle Peinture, une nouvelle Musique. Dire et vivre autrement la poésie. Conséquence artistique de cette année 1905, elle nous vient d’Italie avec le mouvement dit « Futurisme » de Filippo Tommaso Marinetti (1871-1944) dont Le Figaro publie, en octobre 1909, le Manifeste.

Ce mouvement puise sa réflexion artistique sur les techniques – machine à vapeur, voiture, avion – qui valorisent la vitesse, la puissance, la force, en rejetant le monde ancien, statique et sans vie. « Nous sommes, déclare Marinetti, sur le promontoire extrême des siècles !… A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il faut défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible ? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente. » Quant au poète, toujours selon le manifeste : « Il faut qu’il se prodigue avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux. »

Le passé n’était plus ce qu’il était. Le futur se profilait dans l’incertain. Le présent seul pouvait garder un sens. À compter de ce jour de 1905, l’ensemble de la poésie qui avait marqué plus de trois siècles de l’histoire de nos mentalités se vidait de son essence. Elle devenait un objet esthétiquement parfait mais sans âme, comme une statue chrétienne dont les yeux s’ouvriraient sur le désert du ciel.

L’ordre n’étant plus, le poème ne saurait être linéaire mais uniquement suite d’images brisées qui diront l’homme perdu. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, deux mouvements traduisent à leur manière cet éclatement de la poésie. Il s’agit du Dadaïsme et du Surréalisme. À leur tour, ces deux expressions artistiques allaient se désintégrer en une myriade d’étoiles où, sur chacune d’elles, un poète devenait maître de sa propre galaxie spirituelle. Une tendance de fond, d’autant plus que l’échec entre osmose du politique (changer le monde dans une perspective marxiste) et poésie (changer l’homme selon les termes de Rimbaud repris par Breton) semble patent, avec le divorce idéologique, en 1933, entre André Breton et Louis Aragon. Divorce qui devait annoncer, en 1935, le suicide de René Crevel. Quelques années auparavant, le monde de la poésie avait été fortement ébranlé par la retraite – en 1926, à l’âge de 37 ans – de Pierre Reverdy, grand poète du XXe siècle, à l’abbaye de Solesmes. Désormais, le poète n’est plus d’une école, d’une pensée. Il ne représente que lui-même. Son récit devient impression subjective d’un moment situé dans le présent. Le présent, désormais temps réel et humain, traduit au plus près, grâce au vers libre, l’univers unique et imparfait de l’homme. Ultime et irremplaçable richesse. L’éternité, inscrite dans le présent, nous garantissant contre les tentations totalitaires de notre pensée, abolit la leçon de moralité et de perspective. Le poète de l’âge atomique ne saurait être qu’à la recherche de cet instant où, loin du futur et dans l’oubli du passé, le présent s’élevant en lui ne saurait être gardé dans aucune mémoire. À quelques poètes élus d’être, selon les termes de Saint John Perse « la mauvaise conscience de ce monde » ou, selon Paul Eluard, « d’en chanter la beauté »…

« Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps.
». Pierre Reverdy (Chemin tournant, 1929)

Dominique BUFFIER.


Illustration de l’entête: Henri Matisse. La danse 1909-1910. Huile sur toile, 260cm x 391cm. Saint Petersbourg, Musée de l’ermitage


WUKALI 01/10/2014


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