The 2014 Nobel Prize in Literature has been awarded to French novelist Patrick Modiano


La chronique littéraire d’Émile COUGUT.


En 1904, il y a 110 ans quand le jury Nobel décernait son premier prix pour la littérature à Sully-Prudhomme, il ne savait pas qu’il inscrivait un nom sur une longue liste. Modiano est le quinzième français à qui ce prestigieux prix vient d’être attribué. Un français tous les 7 ans en moyenne, et si on ajoute les auteurs francophones, c’est notre langue, avec toute la culture qu’elle véhicule, qui est honorée tous les 5/6 ans.

La France est le pays qui a vu ces concitoyens recevoir le plus le prix Nobel de littérature. Dans la morosité qui règne dans notre pays, il y a de quoi réfléchir et d’être fier. Bien sûr, dans un monde dominé par la finance et le mercantilisme le plus bas, plus d’un vont hausser les épaules et trouver que ce « record » est bien le symbole de la « frivolité française », beaucoup plus attachée à l’idée qu’au matériel. Laissons les dire, ce ne sont que des matérialistes qui ne réfléchissent que sur l’immédiateté et le très très court terme, qui n’ont jamais compris Rabelais quand il écrivait Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Ils ont oublié que le matérialisme n’amène pas le bonheur, le seul, le vrai, celui qui est dans la tête et non dans la possession des choses matérielles. Depuis Voltaire et avant lui Montaigne ou Montesquieu, la pensée française porte sur l’homme, avec ses doutes, ses émotions, elle porte sur de « grands principes » qui mettent l’homme, l’être humain au centre du monde, de la société, et non le matériel.


La liste des « Nobel français » est longue avec des noms qui nous interpellent Camus, Sartre, France, Simon, Mauriac, Mistral, Le Cléziot et tant d’autres.

Le 9 octobre 2014, à l’étonnement de tous les spécialistes, le prix est décerné à celui qui n’est apparu sur la liste que trois jours avant : Patrick Modiano.

Patrick Miodano est bien connu en France. Il a déjà été récompensé par le grand prix du roman de l’Académie Française (en 1972 pour Les Boulevards de ceintures) et par le prix Goncourt (en 1978 pour Rue des boutiques obscures). Patrick Modiano est né en 1945 à Paris. Son père d’origine juive, ne s’était pas déclaré au commissariat comme l’obligeait la loi de 1940, et mena durant toute l’occupation une vie aventureuse entre la clandestinité et les affaires au marché noir. Il a eu une enfance faite d’abandons de par ses parents, d’amour par ses grands parents maternels, de longues périodes passées en internat ; une enfance qui est marquée par la mort de son petit frère Rudy. Cette enfance explique en grande partie l’œuvre de ce nouveau primé, œuvre basée sur l’absence, teintée de nostalgie, d’une recherche quasi pathologique d’amour et surtout de tendresse. Ces premiers livres ne furent-ils pas dédicacés à la mémoire de ce frère disparu ?

Son adolescence ne fut pas moins éprouvante. Toujours pensionnaire, il se distinguera par ses fugues répétées, son apprentissage de la faim, de l’absurdité d’une discipline militaire appliquant sans discernement la Règle sans adaptation aux circonstances et surtout aux individus qui y sont soumis. Le baccalauréat réussi en 1962, bien qu’inscrit en classe préparatoire à Henri IV, il arrête ses études. Pour subvenir à ses besoins, il fait des petits métiers mais surtout devient un vrai escroc : il vole des livres chez des particuliers ou dans des bibliothèques qu’il revend souvent après avoir rajouté de sa main une belle dédicace. Il est dénoncé à la police par son père et sa belle mère.

Pour prolonger son sursis militaire, il s’inscrit en faculté de lettres à la Sorbonne, mais n’assiste à aucun cours fréquentant le Flore et les milieux psychédélique et hippy.

En 1966, il publie un premier article dans le Crapouillot sur la génération Polnareff.

La rencontre qui allait changer sa vie et le mettre sur le chemin qui vient de passer par le prix Nobel de littérature, fut un ami de sa mère : Raymond Queneau. C’est ce dernier qui va lui faire connaitre les éditions Gallimard qui publient son premier roman (dont le manuscrit fut d’abord lu par Queneau) en 1967 : La place de l’étoile.

A partir de cette époque, Patrick Modiano consacre sa vie exclusivement à l’écriture : des romans, bien sûr, mais aussi des chansons ou des scénarios de films comme celui de Lacombe Lucien avec Louis Malle.

Toute l’œuvre de Patrick Modiano est marquée par une continuelle quête d’identité, aussi bien la sienne que celle de son entourage, des autres. De plus, il se montre totalement impuissant à comprendre, analyser les mouvements, les désordres de la société dans laquelle il évolue. Une constante dans ses romans est la position de spectateur, d’observateur de ses personnages qui subissent les événements, souvent en restant totalement impuissants. Mais de par ce retrait par rapport au quotidien, ils peuvent chercher un sens à ces événements, ce qui leur permet d’éclaircir, de comprendre, de se constituer leur identité propre. Ses personnages sont de vrais détectives qui perçoivent, gardent, archivent les détails les plus insignifiant pour qu’une fois reliés entre eux ils arrivent à trouver des informations à propos d’eux-mêmes ou de leur entourage. C’est à travers un véritable travail de mémoire, un travail sur le passé, que les personnages de Modiano arrivent à trouver leur place dans la société dans laquelle ils évoluent.

Autre thème central de l’œuvre de Patrick Modiano est la question de la paternité et plus précisément du père qui symbolise l’absence, la trahison, l’abandon, l’hérédité. Le père qui dans toute l’œuvre de Patrick Modiano est aussi bien le commandeur de Don Juan que le Méphistophélès de Faust. Le père que l’on peut vouloir fuir, renier, mais qui reste toujours en nous quoique nous fassions, qui du fait de sa seule existence fait que nous sommes celui que nous sommes.

Et puis bien sûr aussi il y a l’occupation thème principal de ses trois premiers romans : La place de l’étoile, La ronde de nuit, Les boulevards de ceinture, qui forment « la trilogie ». L’occupation durant laquelle son père a eu une attitude très ambigüe, l’occupation où le manichéisme dominant (les bons et les méchants) est loin d’être une réalité, tant les situations sont floues, aux limites et aux profils mal définis. Il suffit de revoir Lacombe Lucien pour percevoir la difficulté de faire le bon choix dans des situations que notre éducation ne nous a pas préparé d’affronter. Les faits nous mènent parfois dans des directions que l’on ne voulait pas prendre mais que l’on emprunte quand même. Et ce qui intéresse Patrick Modiano est de savoir, de comprendre pourquoi on les emprunte quand même.

Patrick Modiano est l’auteur de 26 romans dont il serait fastidieux d’en donner la liste. Ces romans sont courts, faciles à lire et aucun ne peut laisser le lecteur indifférent. Jamais il n’est déçu, toujours il est heureux des moments passés avec ces personnages.

Dans son explication pour l’attribution du prix Nobel à Patrick Modiano, l’académie suédoise résume on ne peut mieux la profondeur de cette œuvre : il a développé « l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’occupation». Un prix Nobel de littérature amplement mérité.

Emile Cougut

Chroniqueur de www.wukali.com


WUKALI 09/10/2014


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