The perverse behavior of a humorist


Quand on voit un livre sur le professeur Choron, tout de suite un large sourire se dessine sur notre visage. Choron, Hara-Kiri, Charlie Hebdo, Grodada; Choron, le génie de la provocation, le symbole d’une époque durant laquelle le politiquement correct n’était pas de mise, notre enfance, notre adolescence qui viennent d’être enterrés après les rafales de kalachnikov le 7 janvier. On aimait ou on n’aimait pas le professeur Choron, il ne laissait personne indifférent (il le savait et en jouait), et quoique l’on puisse penser, avec lui, du moins pour son public, il y avait toujours un certain humour, un humour autour de la provocation, soit, mais de l’humour quand même.

Quand on a fini la lecture des 233 pages relatant les vingt ans de vie commune entre Choron et Sylvia Lebègue, on n’a pas ri et encore moins souri un quart de seconde, mais on a plutôt une très forte envie de vomir. Le portrait tracé par la femme qui l’a fréquenté au quotidien, nous montre que Choron était ce que l’on désigne sous le vocable de pervers manipulateur, très narcissique, de la sous-catégorie des pires : les violents (on ne compte plus les humiliations, privées et publiques, qu’elle dut subir continuellement, sans oublier le classique trainage à terre par les cheveux devant des tiers, voire des « amis » qui restaient totalement passifs). Pas du tout l’image que nous avions de lui, cette image qu’il cultivait méticuleusement. Et de fait c’est normal, car comme tous les manipulateurs, il était un vrai caméléon, il y avait une grande différence entre l’homme public, l’homme dans l’intimité et avec lui il faut rajouter l’homme avec les amis proches. Ce n’était pas le même, mais des attitudes différentes, totalement différentes. Chez un pervers manipulateur Docteur Jekill et Mister Hyde s’entremêlent parfaitement dans la même personne.

Sylvia Lebègue a connu intimement ces trois personnalités durant vingt ans. Elle a vécu le pire que peut vivre une femme, mais fut aussi heureuse, enfin d’une certaine façon. «  c’était à la fois un ange et un démon ».Car qui dit pervers manipulateur (et encore plus quand il s’agit d’un violent qui plus est narcissique), dit aussi victime, et elle fut une vraie victime. Soit, elle dit, crie, hurle à longueur de pages l’amour qu’elle avait pour son bourreau, mais en même temps, elle ressent de la haine, décrit ses souffrances, son impossibilité de sortir de l’enfer dans lequel elle se trouvait. Elle était comme engluée dans une toile d’araignée tissée parfaitement par Choron, hypnotisée par lui, victime de la dépendance, totalement soumise à un homme qui savait appuyer quand il fallait là où il savait pour qu’elle ait mal. Elle l’avoue lucidement : « j’étais moralement et mentalement sous sa coupe ».

Et bien sûr comme toute victime, Sylvia Lebègue lui trouve des dizaines d’excuses : son enfance, la guerre d’Indochine, le suicide de sa femme, les ennuis financiers qui le poussent vers la misère, les amis qui se détournent, etc. Et surtout, le classique « s’il était violent contre moi, c’était de ma faute ! Je le protégeais trop. » Des citations, des pages entières pourraient être reportés qui démontrent ce rapport du bourreau qui a toutes les excuses avec sa victime qui culpabilise. Bien sûr elle subit tout, même l’obligation de se prostituer pour lui, car elle est en quête d’amour. Elle espère après chaque crise qu’il n’y en aura plus d’autres mais des marques d’affection, des mots doux. Elle veut que cette violence soit sa façon à lui de lui montrer son amour. Il finira par lui montrer des marques d’affection mais seulement alors quand la maladie qui va l’emporter ne lui permettra plus de jouer son rôle public. On veut croire Sylvie Lebègue, on espère qu’elle a raison, mais vu le malade mental qu’il était, on ne peut qu’avoir des doutes, il est seul avec elle, totalement dépendant d’elle, il a besoin d’elle pour le véhiculer d’hôpital en hôpital, pour le soigner, le laver, si elle partait il n’aurait plus qu’à dépérir seul dans son trou, alors, lui donner ce qu’elle voulait, à ce moment-là, quand l’issue est inévitable et très présente, quand la violence physique ne peut-être employée tant il était faible, cela ne l’engageait vraiment à rien.

Sylvia le bègue est très lucide quand elle décrit les façons de faire et d’être de Choron. En soit il n’y a rien de très original, elle a les mêmes mots qu’emploient toutes les victimes de ces monstres : « Après les trempes, il était câlin et tendre, il me disait des mots doux. On se réconciliait. Chaque fois j’y croyais. Il me faisait de grandes déclarations d’amour. Il m’émouvait. J’avais perdu toute confiance en moi. Il me disait que s’il s’était emporté, c’était à cause de moi, que je l’avais cherché… Je n’avais plus d’amour-propre. Je savais que cette relation était toxique, que je me perdais, que je m’enfonçais dans un immense trou noir, mais je ne me résignais pas à le quitter… J’étais sa chose, son jouet, sa peluche, son punching-ball, sa poupée, sa femme, sa maîtresse, sa maman, son banquier… Choron avait fait les choses en règles pour que je lui appartienne. Intelligemment, il avait tout fait pour que je me trouve prise dans sa toile. Je ne savais plus comment sortir de ce guêpier »

Si on était savant, on pourrait parler de phénomène d’acrasie en ce qui concerne Sylvia Lebègue. Elle sait que sa relation avec Choron passe par l’anéantissement de son ego (perte de ses aspirations de devenir mère, destruction de son amour propre, de sa propre estime, etc.), elle sait, elle veut partir, mais elle reste. En parodiant les paroles qu’Ovide met dans la bouche de Médée : « je vois le meilleur, je l’approuve, mais je fais le mal  », on peut considérer que Sylvia Le bègue, que toutes les victimes de pervers manipulateurs disent : « je vois mon bonheur, j’y aspire, mais je lui tourne le dos et je vais vers l’enfer. »

La situation qu’a vécu Sylvia Lebègue, ses mots, ses paroles, nous les avons déjà entendu, lu à travers divers témoignage comme celui de Raphaëlle Ricci (Je ne chanterai pas ce soir) ou Carole Richard (J’ai aimé un pervers) par exemple. Et ceux qui veulent mieux comprendre, non seulement le calvaire des victimes mais aussi le psychisme des bourreaux, leurs façons d’agir, doivent impérativement lire d’Isabelle Nazari Aga : « Les pervers manipulateurs ». Tout y est clairement expliquer, tout comme tout est dit dans Charon et moi. Je conseille aussi, comme je le fis sur Wukali, le très beau roman d’Isabelle Magnan « Manque de sang », un roman soit, mais un roman qui aborde le sujet des victimes des manipulateurs pervers avec lucidité et empathie.

Oui le professeur Charon savait jouer de sa notoriété, mais c’était une vraie ordure au niveau humain. Aujourd’hui, il serait en prison pour violences conjugales, harcèlement et même proxénétisme. C’est lui, qui sachant les faiblesses de sa compagne, les blessures de son enfance (à 16 ans elle était entrée dans une secte qui l’obligea à se prostituer), l’obligea à faire le trottoir et qui en plus lui reprochait de ne pas gagner assez d’argent et quand elle se faisait tabasser, voire violer, c’était de sa faute, elle n’avait qu’à pas boire pour se donner du courage et faire plus attention. Et quand il n’y a pas assez d’argent (voire plus du tout), il boit devient violent, ingrat, injuste, ignoble contre la femme qui l’aime « sac à foutre inutile, non rentable. » La seule chose qui comptait à ses yeux était l’argent qu’elle pouvait rapporter. L’argent, toujours l’argent, une vraie obsession pour Choron, lui qui en avait eu beaucoup, qui avait un « rythme de vie » à entretenir pour jouer son personnage, pour avoir ses chaussures et ses pantalons sur mesure, etc., et qui ne comprenait plus qu’il ne puisse pas en avoir. Elle se prostitue, elle travaille, elle s’endette, mais il lui prend tout ce qu’elle gagne pour lui. Un vrai proxénète. Quand elle tombe en dépression, il lui reproche d’être une fainéante qui ne lui apporte rien. Soit, Choron est un vrai dépressif, marqué par le suicide de sa femme, ne comprenant pas qu’il n’était plus le Patron tout puissant qu’il fut au temps d’Hara Kiri et du premier Charlie Hebdo, à la recherche de l’idée qui lui permettra de se refaire (il est un joueur compulsionnel du Loto), mais cela n’est en aucune façon une excuse pour expliquer son attitude vis-à-vis de sa femme.

De fait l’enfer total dura les dix premières années de vie commune, il s’adoucit quand le couple finit par vivre dans une cave et à gagner un peu d’argent grâce au magazine Moïse, il s’estompa les cinq dernières années à cause de la maladie et des souffrances qu’il endura. Il faut dire qu’il ne boit plus ! Mais cet enfer repartit encore plus violemment après le décès de Choron : la famille l’ignora (attitude classique de la part des familles des pervers manipulateurs), les employés essayèrent de la dépouiller du peu qui lui restait, elle se retrouva seule, seule avec la douleur causée par la mort de l’homme qu’elle aimait, seule avec les séquelles de l’enfer que ce dernier lui avait fait vivre.
Malgré quelques répétitions, quelques raccourcis qui peuvent entrainer des incompréhensions (elle est surendettée, mais achète une petite maison dans la Meuse…), le témoignage que nous livre Sylvia Lebègue est d’une extraordinaire force. Elle ne veut pas détruire l’image que Choron s’était forgé, (et le lecteur la regarde à la fin du livre), mais montrer l’homme qu’il était, avec ses bons côtés (ils sont très rares, mais il a toujours voulu protéger sa fille) et ses mauvais. Un superbe ouvrage sur les manipulateurs pervers violents qu’il faut absolument lire.

Emile Cougut


Choron et Moi

Sylvia Lebègue

éditions de l’Archipel. 18€50


WUKALI 26/01/2015


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