We have loved it !


Il y a environ un an j’ai écrit tout le bien que je pensais, tout le plaisir que j’eus à la lecture de Le mur de mémoire, recueil de nouvelles d’Anthony Doerr. Les éditions Albin Michel viennent de publier Toute la lumière que nous ne pouvons voir le dernier roman de cet auteur qui a reçu aux États Unis d’Amérique le prestigieux prix Pulitzer, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est très mérité.

Tout se joue et se dénoue à Saint Malo en août 1944. Saint Malo, une des dernières poches de résistance allemande en Bretagne après le débarquement. Saint Malo en flammes, Saint Malo sous le feu des bombardements alliés. Et pourtant à Saint Malo doivent survivent dans cet enfer les deux personnages principaux de ce roman. Ces deux adolescents, dont nous découvrons l’enfance par de fréquents retours dans le passé particulièrement réussis, sont Marie Laure Leblanc la française et Werner Pfenning, l’allemand.


Elle, orpheline de mère, aveugle depuis ses 6 ans a eu une enfance heureuse avec son père, principal menuisier, gardien de toutes les clés du Muséum d’Histoire Naturelle à Paris. Elle a passé son enfance dans cet endroit magique et à montrer un amour profond pour les gastéropodes, les crustacés et les mollusques. Dès qu’il le peut, pour son anniversaire son père lui offre un tome en braille d’une œuvre de Jules Verne qu’elle finit par connaître par cœur. Quand les Allemands arrivent à Paris, elle fuit avec son père jusqu’à Saint Malo pour être recueilli par son grand oncle Étienne qui est revenu de la Première Guerre mondiale avec d’importants troubles psychiques lui empêchant de sortir de son domicile.

Après l’arrestation de son père dénoncé faussement par un parfumeur collaborationniste opportuniste particulièrement répugnant, un lien profond va se tisser entre le vieil homme et la jeune aveugle. La gouvernante, Madame Manec, avec ses amis résiste comme elle le peut en essayant de transmettre des messages aux Alliés. Après sa mort, c’est Étienne, poussé, aidé par Marie Laure, qui reprend le flambeau en se servant de son vieil émetteur radio.

Lui est orphelin avec sa sœur. Ils sont élevés dans un orphelinat par une sœur d’origine française parmi une multitude d’enfants. Mais Werner est intrigué, passionné par l’électronique. Il trouve un vieux poste à galène qu’il répare et très vite, de façon empirique il devient un bricoleur de génie. Il sait qu’à 15 ans il devra aller à la mine, celle où se trouve encore le corps de son père. C’est son destin d’autant plus qu’avec l’arrivée des nazis au pouvoir, chaque allemand doit agir pour la patrie, le bien de la communauté sans faire valoir son individualité. Mais le directeur de la mine le repère et lui permet de partir suivre une formation dans un établissement para militaire. Là on lui apprend d’abord d’être un soldat, prêt à mourir pour sa patrie, à ne plus penser à lui et aux autres mais au bien de la Grande Allemagne : « on ne peut pas se fier au cerveau. Le cerveau dérive toujours vers l’ambiguïté, les questions, alors que tout ce qu’il faut, ce sont des certitudes. Un but. De la clarté. Ne vous fiez jamais à votre cerveau  ». Pour autant, un de ses professeurs l’associe à ses recherches et ils mettent au point un système de détection des émissions radios. Aussi, malgré son jeune âge (16 ans mais 18 pour les nazis donc apte à partir à la guerre), il part sur le front de l’est dans une petite unité chargée d’éliminer les partisans qui envoient des messages radios derrière les lignes allemandes. Il n’y a aucune pitié pour eux. Et son unité est appelé d’urgence à Saint Malo pour mettre fin aux émissions d’une radio qui envoie vers l’Angleterre des renseignements sur les défenses de la ville.

Werner a toujours été un garçon introverti qui, de fait, est très mal à l’aise vis-à-vis d’une idéologie qui ne lui correspond pas. Il subit, ne réagit pas face aux injustices, ne les dénonce pas comme sa petite sœur Jutta, ne se révolte pas comme son ami Freidrick (ni ne prend sa défense). Jusqu’au jour où une « bavure » le révulse, jusqu’au jour où il préfère désobéir aux ordres par son silence plutôt que d’être la cause de morts inutiles et stupides, plutôt que de renier son passé, son enfance.

En partant de Paris, le père de Marie Laure s’est vu confié une des trois copies (à moins que ce ne fusse l’original) de l’Océan de Flammes, un diamant extraordinaire de 133 carats auquel est lié une légende hindoue : son possesseur sera immortel, mais il arrive des catastrophes à son entourage. Spécialiste des pierres précieuses, faisant partie des pilleurs des œuvres d’art pour le compte des nazis qui cherchent ce diamant, le stabsfeldwebel Von Rumpel est prêt à tout pour l’obtenir à fin de ne pas mourir du cancer en phase terminale qui le ronge. Sa quête va l’amener à Saint Malo alors que les Alliés vont donner l’assaut.

Et c’est sous fond de bombardements que les destins de ces trois personnes vont se réunir. Et les conséquences de cette rencontre perdureront bien après la guerre, même pour leurs proches dans un final d’une grande beauté, un magnifique hymne à la vie et à la liberté individuelle.

Anthony Doerr a une maîtrise parfaite du style, tout est limpide, évident. Il n’y a pas un mot de trop, une petite digression inutile, tout est ciselé comme une facette de diamant. La structure même de ce récit montre à elle seule cette parfaite maîtrise : se mêlent et s’entremêlent dans de très courts sous-chapitres la vie, le destin de ces deux personnages. Et au détour d’une petite scène se trouve des réflexions sur la vie, l’homme, comme des petites pépites placées exactement à l’endroit idoine pour mettre la scène en relief : « Qu’est-ce que des mots, sinon des sons que les gens façonnent dans le vide, des vapeurs qui s’élèvent dans l’atmosphère pour s’y dissiper ? »

Il nous décrit, façonne, peint deux personnages pris dans la tourmente de l’Histoire et qui sont obligé de faire des choix pour ne pas subir le destin mais se comporter comme des Hommes.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir est une magnifique histoire, un roman attachant, puissant, d’où émane une beauté certaine, beauté des personnages, beauté des paysages, beauté des choix de vie, hymne à la Liberté, à l’engagement, chacun à son niveau, avec ses possibilités, ses choix, ses peurs, ses angoisses quand cette liberté, quand la dignité de l’homme est mise en péril. Le péril c’est la guerre, le nazisme, l’avidité, l’égoïsme, la négation de l’individu en tant que tel. Un roman inclassable, si ce n’est dans une fresque bien plus grande sur la nature humaine. C’est une pierre dans l’édifice que bâtit Anthony Doerr, cet écrivain inclassable qui suit son chemin et qui apporte à ses lecteurs les plaisirs qu’ils cherchent à travers les livres et qu’ils ont tant de mal à trouver dans la masse des parutions annuelles.

La littérature américaine est inventive, créatrice, imaginative, Anthony Doerr lui va encore plus loin, il surprend le lecteur par sa simplicité, sa profondeur, son empathie pour l‘Homme servies par un rare talent d’écrivain.

Émile Cougut


Toute la lumière que nous ne pouvons voir

Anthony Doerr

Éditions Albin Michel. 23€50


WUKALI 02/06/2015

Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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