The French example about the so-called laicity principle: shift between profane and sacred matters


S’il y a actuellement un concept qui est particulièrement galvaudé au niveau politique et social, c’est bien celui de laïcité. Il suffit d’entendre débattre deux partisans de la laïcité pour vite ne plus rien comprendre tant on a l’impression qu’ils ne parlent pas du tout de la même chose, et pourtant, tout deux se revendiquent mordicus comme étant de vrais laïcs. Il suffit de s’intéresser à ce qui se passe ailleurs que dans notre petit et étroit hexagone pour comprendre que de nombreux états de par le monde se disent laïques, mais ont pourtant des politiques vis-à-vis de la ou les religions qui ne seraient pas de mise chez nous, au nom justement de la laïcité. On pense à des pays comme la Turquie, la Syrie, voire la Russie ou Israël.

De fait, il y a bien une spécificité quant à la laïcité en France. Mais de fait, ce concept est si multiforme que sa concrétisation au niveau des normes sociales est très différente suivant la définition qu’on lui donne. Tout comme les détracteurs de la « laïcité à la française », chez nous ou à l‘étranger, surtout aux États Unis d’Amérique, ne s’appuient que sur l’aspect du concept qui les aident à leur démonstration en oubliant consciencieusement les autres aspects qui peuvent moduler ou tout le moins atténuer leurs jugements.

La laïcité est un concept avant tout idéologique qui est assez malléable pour lui faire dire ce que l’on veut, et qui suivant la définition qu’on lui donne implique de vraies orientations politiques dans l’organisation de la société. La laïcité défendue par l’extrême-droite n’est pas la même que celle défendue par Jean Zay, et pourtant il s’agit du même terme, du même concept sauf que son contenu est différent et pas si antithétique que cela ne le laisse présager.

Le sociologue Jean Baubérot fait œuvre d’utilité publique en commettant un petit livre, facile à lire et à comprendre (à peine 173 pages en comptant la bibliographie particulièrement riche) : Les 7 laïcités à la française paru aux éditions de la maison des sciences de l’homme dans lequel il met en perspective au vu de l’histoire l’évolution de ce concept qui, selon lui, se décline en 7 familles. Sa démonstration fait comprendre pourquoi deux « laïcards » ne peuvent se comprendre s’ils ne font pas partie de la même famille.

Jean Baubérot a le mérite de montrer que dès les débats parlementaires de 1905 ce ne sont pas moins que quatre conceptions de la laïcité qui se sont affrontées, conceptions toujours vivantes aujourd’hui.

La première, minoritaire, est la laïcité antireligieuse. N’oublions pas que le « petit père Combes (qui n’était plus Président du conseil quand la Loi de séparation des églises et de l’état fut votée) avait une conception « extrémiste » de la laïcité, surtout en ce qui concerne le port de la soutane : ce vêtement, pour lui et ses amis, empêchait de penser librement, marquait la soumission et le manque de libre arbitre des prêtres, elle leur était imposée, et en plus elle portait atteinte à la dignité masculine car elle pouvait être perçue comme une robe. Si on change soutane par voile ou bourkha, on retrouve, presque à la virgule près certains poncifs que nous assènent les médias à longueur de journée. Actuellement les défendeurs, minoritaires, de cette conception se trouvent à la gauche extrême, son défenseur le plus médiatique n’est autre que Michel Onfray pour qui « l’engagement athée et la laïcité est un tout » Ce courant fait rimer laïcité et athéisme. Jusqu’à dire qu’il faut détruire le portail des cathédrales car montrant des scènes religieuses visibles depuis la voie publique, il n’y a qu’un pas. Depuis la mort du fort peu regretté Enver Hodja, il n’y a plus que la Corée du Nord qui impose cette vision à son peuple.

La seconde conception est la laïcité gallicane. Elle est la conséquence de mille ans de rapports entre la France et la papauté (n’oublions pas que le Président de la République est le seul chef d’état au monde qui a encore le pouvoir de nomination d’évêques (deux en fait : celui de Metz et celui de Strasbourg) dans son pays). Pour ses partisans, il est de la responsabilité de l’état de contrôler les religions et la théologie enseignés, dispensés dans un cadre défini par les pouvoirs publics. Au nom de la neutralité dans l’espace public, on porte atteinte à la liberté de conscience. C’est en filigrane la conception des défenseurs d’un « islam à la française ».

La troisième et la quatrième conceptions défendent une laïcité séparatiste. Il y a les séparatistes stricts, comme la fédération de la libre pensée, position défendue en 1905 par le protestant Ferdinand Buisson, qui, au nom de la liberté individuelle, donne aux croyants la possibilité de s’organiser en association cultuelle totalement indépendantes des pouvoirs publics. Ils sont, bien sûr, opposés au financement public du traitement des enseignants du secteur privé sous contrat, mais aussi contre toute idée d’une loi sur le port du voile dans les crèches ou dans les universités.

Il faut les différencier des séparatistes pragmatiques, de ceux qui avec Aristide Briand et Jean Jaurès ont fait voter la loi de 1905, et c’est à cette laïcité que logiquement on doit faire référence quand on parle des spécificités de la laïcité française. Pour eux, la liberté religieuse est totale, et l’état ne doit s’occuper strictement de rien dans ce qui relève du domaine religieux. Les associations cultuelles doivent en quelque sorte préexister à ses membres et doivent pour exister seulement se conformer aux règles générales du culte dont elles se proposent d’en assurer l’exercice. Les pouvoirs publics s’interdisent totalement de immiscer dans les définitions de ces règles. Quand elle reste dans le domaine qui est le sien, les religions et ses membres ont exactement les mêmes droits d’expression dans le domaine public que les personnes qui n’en sont pas membres. On reconnaît aux cultes un rôle dans la société qui n’est ni plus ni moins important que les autres groupes ou mouvements philosophiques, politiques sociales. En revanche comme l’État reste neutre pour les problèmes internes à chaque culte, ceux-ci, ainsi que les croyants doivent rester neutres quant à l’organisation de pouvoirs publics (une religion, par exemple, ne peut demander le report d’examens pour ses fidèles au nom d’un principe religieux).

Mais depuis 1905, 3 nouvelles conceptions de la laïcité ont vu le jour dans la société française.

La laïcité ouverte, défendue par les représentants des principaux cultes. Elle prône la reconnaissance de l’utilité publique des religions pour contrer le « laïcisme  », ce qui tend à réduire la laïcité à la liberté religieuse. Elle est le pendant, l’inverse de la laïcité antireligieuse. On en trouve des traces dans le fumeux discours de Latran quand un Président de la République reconnaissait une plus grande valeur à la morale catholique qu’à la morale laïque dispensée à l’école…

La laïcité identitaire, concept défendu par une partie de la droite et de l’extrême-droite. Elle défend les racines « judéo-chrétiennes » et surtout « chrétiennes », de la France : au nom de la laïcité, tout ce qui n’est pas issu d’elles doit être banni ou du moins fortement encadré dans la cité. De fait, on fait plus que tolérer le bouddhisme qui n’a rien de judéo-chrétien mais on exclue totalement l’islam qui est aussi d’origine judéo-chrétienne. C’est au nom de cette conception de la laïcité que l’on refuse les menus de substitution dans certaines cantines. C’est une conception très attentatoire à la liberté de penser et à la liberté religieuse, qui viole la neutralité de l’État, puisque ses partisans revendiquent des droits et des devoirs différents suivant les croyances des citoyens.

La laïcité concordataire est marginale puisqu’elle ne concerne que trois départements (la Moselle et les deux alsaciens), mais aussi certains DOM TOM comme Mayotte, Wallis et Futuna ou la Guyane.

Comme le souligne Jean Baubérot, la France, sans le dire, sait faire du cas par cas, et que « la laïcité à la française parfois vue à l’étranger comme une arme de guerre contre les religions, ne correspond pas à la réalité  ».

Pour l’auteur ces 7 conceptions de la laïcité s’articulent de façon variable autour de 4 concepts fondamentaux, tous aussi importants les uns que les autres : la liberté de conscience et de religion, l’égalité des droits, la séparation du politique et du religieux, la neutralité du l’État. La laïcité est plus qu’un compromis entre ces concepts c’est un équilibre pour que l’un ne « domine », n’exclut pas un ou des autres. Ce qui est fondamental c’est l’égalité des droits (et des devoirs) entre croyants et incroyants mais aussi entre les croyants de chaque religion.

Jean Baubérot conclut en se faisant le chantre de la Ligue de l’Enseignement qui prône un véritable « aggiornamento  » en faveur d’une laïcité plurielle et multiculturelle.
Il apparaît que les débats qui eurent lieu en 1905, sont toujours d’actualité. L’intelligence du législateur de cette époque fut de promulguer une loi qui ne heurtait pas les catholiques. Il est important, que plus d’un siècle après, la laïcité ne soit pas perçue comme une arme pour exclure la seconde religion de France de la communauté nationale. Ce travail de sociologue et d’historien ne fait que nous le rappeler, il doit devenir la « Bible » de tous ceux qui s’expriment à tort et à travers sur la laïcité sans s’apercevoir de leur manque d’originalité et des dangers réels qu’ils font courir aux libertés publiques et surtout à la la cohésion sociale.

Pierre de Restigné


Les 7 laïcités françaises

Jean Baubérot

Édition de la Maison des Sciences de l’Homme. 12€


WUKALI 02/06/2015

Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com

Illustration de l’entête: dessin de Kak paru dans L’Opinion


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