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Le Bonheur si je veux ?

par Pierre-Alain Lévy

What’s does mean « to be happy « ?


Petits bonheurs de l’écriture, grand bonheur de lire, de réfléchir, de recevoir, d’apprécier, d’aimer et de partager, et c’est précisément pour tout cela que nous avons créé cette rubrique que nous avons bien entendu nommée Agora, lieu antique de l’échange, de l’urbanité, de la civilisation. Bertrand Krauser nous y entretient avec philosophie du bonheur, suivons-le avec plaisir.

P-A L


Le Bonheur, sujet sur lequel tout semble déjà avoir été écrit, et qui malgré tout – en référence aux nombreuses couvertures des magazines et attentes croissantes d’administrations et sociétés – semble intéresser plus que jamais nos concitoyens.

. Je commencerai par préciser les résultats d’une enquête réalisée auprès de 240 lecteurs d’un magazine.

. Je partagerai ensuite le fruit des échanges plus orientés que j’ai menés avec plusieurs amis.

. Je tenterai alors un rapprochement tridimensionnel entre ces derniers entretiens et des concepts philosophiques ; je terminerai enfin en répondant à ma question :
« Le bonheur, si je veux ? »

Tout d’abord voici les résultats de l’enquête (janvier 2014) réalisée auprès de 240 lecteurs du magazine « Ca m’intéresse » ; les sondés devaient donner 3 réponses à la question :
« Quels sont, selon vous, les ingrédients indispensables pour qu’une vie soit réussie ? »

Santé 72 %
Travail 43 %
Famille 41 %
Argent en 7ème position avec 23%
et « Croire en quelque chose » arrivant en dernier avec 5%

Partageons maintenant les résultats de ma propre enquête, inspirée de celle du magazine sur le fond, mais à la forme plus empirique et orientée. Il s’agissait de commenter ou finir une affirmation (je ne reporterai ici que les réponses vraiment pertinentes…) :

. Eric, selon toi le bonheur dépend en priorité de…
… »La bonne santé » m’a t’il répondu.

. Reynald, le bonheur c’est être en bonne santé ! Cela t’inspire quoi ? …«Démago, pour ma part si un jour – et il me site Coluche – je suis riche et en bonne santé, je pense que j’aurai réussi. »

. Patricia, le bonheur c’est être riche et en bonne santé… je t’écoute ?
…«Si je comprends bien, une personne dans le besoin et atteinte d’une maladie incurable ne pourrait être heureuse. NON, pour moi le bonheur, c’est la capacité à lâcher prise, à apprécier positivement ce que l’on a et non viser l’irréalisable…» m’a-t-elle précisée.

. Brigitte, lâcher prise conduirait au bonheur ?
…«Lâcher prise reviendrait à fuir les contraintes, or la vie en est pleine, et la fuite n’est pas toujours possible, je pense plutôt qu’il faut rechercher ce qui nous fait du bien

. Larousse, le bonheur ?
Etat durable de plénitude, de sérénité ou de satisfaction.
Du point de vue de l’étymologie, le bonheur ne saurait donc être confondu avec la joie, trop passagère
.

Si l’on croise maintenant les résultats de l’enquête, les réponses de mes proches et la définition « officielle », nous pourrions considérer le bonheur comme la résultante d’une « justesse » spirituelle juste équilibre entre trois grands concepts :

. L’Hédonisme (je prends),
. L’Eudémonisme, la capacité à se projeter (je veux),
. L’Oblatisme (je donne).

Commençons par l’hédonisme : («Je prends»)

Concept qui objecte de se faire plaisir en pensant d’abord à soi. Pour réussir, il suffirait d’une part de vivre le quotidien pleinement (Kant) – par exemple en ménageant sa santé, ou en évitant les situations toxiques (relations conflictuelles, humiliation, soumission…) – et d’autre part de provoquer les actions qui nous procurent un plaisir immédiat (activité physique, psychologie positive …) ; pour Luc Ferry profiter de ces petites et grandes joies, serait le bonheur lui-même. Apprécier un grand cru est un moment de liesse, mais n’amène pas pour autant au bonheur, car l’hédonisme implique la multiplicité de plaisirs sans y adjoindre forcément un sens. Il faudrait donc boire en permanence des grands crus. Quelle joie à court terme, mais à plus long terme ?…

Plus sérieusement, je pense que vouloir continuellement s’offrir du plaisir requiert une excellente maîtrise de soi, car l’égoïsme, pardon l’hédonisme, nous amène souvent à nous autoriser des libertés au mépris de l’autre. D’ailleurs cette absence d’empathie serait la source de bien des problèmes de vie commune ou voisinage professionnels et privés ; il n’y a qu’à observer la polémique autour du tabac dans les lieux publics…

Résumons-nous, il conviendrait donc tout d’abord de SAVOIR ce qui nous est bon et néfaste, de se connaître (le « connais toi toi-même» de Socrate) afin de ponctuer notre quotidien d’actes égoïstes bienfaisants.

Mon bonheur pourrait donc être le souvenir de multiples démarches individuelles immédiates, non ciblées…

…A ne pas confondre avec l’eudémonisme (JE PROJETTE), démarche moins éphémère qui PEUT être vécue seul ou en groupe et qui sous-entend l’accumulation de moments de joie choisis, sur la période de la vie elle-même.

En effet, l’eudémonisme est une doctrine grecque (Aristote) qui pose le bonheur comme le but de la vie.

Le but de la vie…ce qui sous-entend que le bonheur est factuel et qu’il convient de combler des manques préalablement ciblés, des étapes qui conduiraient à satisfaire un grand projet, objet du désire (fondations familiales, amélioration matérielle, perfectionnement intellectuel…).

D’ailleurs s’il est collectif, nous précise St Exupéry, ce projet sera humainement fédérateur. Je rajouterai que communiquer autour des étapes qui nous conduisent au dessein commun est un formidable levier managérial de motivation…

Selon Platon l’hédoniste, en ne sélectionnant aucunement ses désirs et en les additionnant, accumule les tonneaux comme une fuite en avant permettant d’éprouver du plaisir, mais ne pouvant aboutir au bonheur, en revanche l’eudémoniste lui, sélectionne ses tonneaux et permet certes d’en jouir seul, mais surtout de les partager.

Par exemple, pratiquer une activité physique en solo me sera plutôt bénéfique à moyen terme, mais délaisser ma femme tous les dimanches pour atteindre cet objectif respectable, risque à coup sûr de déstabiliser mon bonheur conjugal sur le long terme ;
Il conviendrait donc de trouver un objectif commun sans forcément adhérer conjointement aux étapes qui y conduisent ; chacun joue SON rôle !

Cette démarche EGALITAIRE qui nécessite temps, volonté et surtout compromis paraît saine en soi, lorsqu’elle vise à donner un sens à sa vie (Nietzsche), mais peut devenir perverse.

En effet, comment qualifier le bonheur de la cité ?
Et la façon d’y arriver doit être conduite par qui ?

A ce sujet, nombreux religieux (et non les religions) et certains politiciens (et non la politique) qui font de l’eudémonisme le socle de leurs stratégies, nous démontrent trop souvent les limites du concept qui, en le pervertissant au« vouloir toujours plus»  justifierait le dogmatisme : faites cela… c’est pour votre bien !

« MON bonheur pourrait donc résulter de NOS désirs ainsi comblés »…

Passons maintenant à l’oblatisme (Je donne)

«Aimer l’autre plus qu’aimer l’amour lui-même» (St Augustin) reviendrait objectivement à faire preuve à la fois d’humanité et d’humanisme, c’est-à-dire à aider / assister avec beaucoup de tolérance et de confiance en l’homme :

. Accepter l’autre avec toutes ses différences ?
. Chercher à comprendre LA RAISON elle-même (Descartes) en réfléchissant sur LES RAISONS qui animent chacun de nous ?

D’ailleurs au sujet de la bienveillance, l’institut Max-Planck de Leipzig précise que la générosité serait naturelle chez l’homme, qui modérerait cette inclination au gré de l’intériorisation des normes sociales, qui privilégient le« pour que» au détriment du «parce que…»

…Et Mathieu Ricard d’ajouter qu’un enfant aide spontanément son prochain, et que de facto une éducation un peu plus éclairée suffirait à préserver cette tendance innée.

Résumons-nous, cette disposition n’est en rien contradictoire avec les deux précédents concepts. Un hédonisme contenu couplé à une recherche de bonheur commune pourrait même faciliter l’hospitalité ; L’abbé Pierre rappelait très souvent qu’on ne peut donner que ce que l’on a, et qu’il ne faut pas condamner celui qui se donne les moyens d’être concrètement charitable.

Néanmoins, cette délicate attention qu’est l’oblatisme me semble générer une autre question, qui mériterait un développement ultérieur : Le mécène est-il toujours philanthrope ou compte t’il trop souvent sur une hypothétique réciprocité ?… La joie d’offrir et le plaisir de recevoir.

Concluons

Maintenant que je viens de travailler sur le sujet du bonheur, ai-je pour autant trouvé une formule magique ?

OUI je désire mieux me connaître et faire en sorte de me faire plaisir. En ménageant ma santé, en évitant autant que possible les situations nocives, en profitant du moment et en cultivant un optimisme exacerbé.

OUI je désire encore préciser des projections privées ou professionnelles hebdomadaires et annuelles,

OUI je tempère souvent mon arrogance, au point de m’effacer volontiers, si cela permet à mes proches de mieux flatter leur orgueil,

Et OUI, et sans pour autant être naïf, je suis spontanément serviable, disponible et généreux.

Alors le bonheur, si je veux ?

Je ne sais pas s’il suffit de vouloir, pouvoir ou savoir être heureux pour atteindre le bonheur. Mais je suis convaincu d’une chose, c’est que le bonheur ne s’attend pas !

Bertrand Krauser


WUKALI 23/04/2015

Courrier des lecteurs: redaction@wukali.com

Illustration de l’entête: Raffaello Sanzio, (Raphaël) – Madone Sixtine détail: deux putti, Gemäldegalerie Berlin.


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