A great novel, a chiseled language written in a beautiful French style, an intense love story and also a page of history all together.


Sous la plume caressante de Benoît Rayski, WUKALI avait pris un grand plaisir à présenter cette critique du beau roman de Valérie Zénatti. Faut-il croire que nos chroniqueurs ont une perception anticipatrice et affinée du talent des auteurs qu’ils lisent. Nous sommes enclins à le croire, le livre Jacob Jacob de Valérie Zénatti a en effet remporté le 41ème Prix du Livre Inter


La chronique littéraire de Benoît RAYSKI.


Algérie si je t’oublie que ma main…

Cela se passe du temps où Camus écrivait« L’Étranger». Du temps où il y avait des Juifs en Algérie. Du temps où Constantine se faisait belle pour être aussi charmante qu’une sous-préfecture française. Du temps où la IIème guerre mondiale et Vichy avaient fait que les Juifs d’Algérie cessèrent d’être français pour le redevenir après le débarquement américain et allèrent se faire trouer la peau en métropole.

Vu l’époque décrite, le roman aurait pu ressembler si s’était une peinture à une fresque monumentale ou si s’était une musique à une symphonie. Eh bien non. Il a la grâce délicate des miniatures persanes. Et la douce fragilité des violons de Vivaldi. Tout ce qu’il faut pour décrire Jacob qui va mourir et son Algérie qui va mourir aussi. Aucune nostalgie ici pour des cartes postales jaunies. Juste de l’amour. Et les femmes – l’auteur en est une – savent écrire l’amour.

Dans le livre on ne sait ce qui l’emporte. Jacob qui est beau et qui va périr en libérant l’Alsace ? La vie juive à Constantine, tendrement et aussi crument, décrite ? Les historiens se sont penchés sur cette époque avec force livres. Et ils l’ont en quelque sorte enterrée. De belles et grandes abstractions. C’est leur boulot. Mais seul un écrivain peut donner chair et vie à ce qu’ils mettent en forme avec une géométrie desséchée. Voilà qui est fait. Avec un grand bonheur d’écriture dans «Jacob, Jacob.» Il est dit dans le Talmud dont la romancière, Valérie Zenatti, n’ignore rien : « Qui sauve une vie sauve le monde ». Elle, elle le psalmodie à sa façon : « Qui sauve un mort sauve le monde ».

Jacob ressuscité… Mais il mourra une deuxième fois en 1962. D’une guerre l’autre… Cette année-là, sur le pont de Constantine, il y a un arabe qui tient un couteau. Comme chez Camus. C’est fini. Et c’est inoubliable.

Benoît Rayski


Jacob, Jacob

Valérie Zénatti

Éditions de l’Olivier. 16€. Sortie en librairie le 21 août.


(Extrait)

Jacob a obéi, obéi était le mot juste, il voulait s’en remettre à quelqu’un, une femme de préférence, et celle-ci, Maryse, avec son visage large et rose, son chignon gris et sa chemise de nuit en laine, lui inspirait confiance. Il a pris place en face d’elle, a desserré son poing pour tenir entre le pouce et l’index la plaque d’immatriculation d’Attali, il a parlé, il parle, un camarade est mort aujourd’hui, un autre il y a quinze jours, je n’ai pas compté les morts que j’ai vus depuis qu’on a débarqué, est-ce qu’ils sont des dizaines, des centaines, je me suis dit chaque fois, tu ne le connais pas, tu ne sais rien de lui, tu ne connais pas sa voix, ne sais pas où il est né, ce qu’il aimait, ce qui l’effrayait enfant, ce qu’il voulait faire après la guerre, c’est comme s’il n’avait pas existé. On pouvait continuer d’avancer parce qu’on était ensemble. Attali, Ouabedssalam, Bonnin et moi, depuis le 22 juin, on était devenu une famille, alors la mort de Bonnin, la mort d’Attali, c’est pas comme les autres, c’est comme si un cousin ou un frère était tombé, comme si une partie de nous s’était arrêtée de vivre. Bonnin, il était un peu plus vieux que moi mais il me regardait comme si j’étais son grand frère parce que l’âge, ici, ça ne signifie plus rien, il était toujours près de moi pendant les combats, il cherchait mon regard quand les armes se taisaient comme pour me dire, tu vois, j’ai réussi à passer entre les balles, cette fois aussi. Quand mes mains ont gelé le mois dernier, il m’a donné ses gants, il a prétendu qu’ils étaient trop petits pour lui, j’ai pas essayé de savoir si c’était vrai, j’ai pas fait le poli qui refuse un cadeau, qui dit non, non, c’est pas la peine. Je ne pouvais plus me servir de mes mains, j’avais peur de ne plus pouvoir tirer, un soldat qui ne peut pas tirer, c’est comme un paralytique face à une meute de loups, mais lui, c’est peut-être parce qu’il avait froid aux mains qu’il s’est précipité dans la forêt l’autre jour, il voulait en finir avec le combat, atteindre le prochain campement, approcher ses mains d’un feu, c’est pour ça qu’il est mort, parce qu’il m’a donné ses gants. Je crois que je deviens fou, des idées me viennent, comme quand la fièvre vous prend, mes parents meurent sans que je les aie revus, ils sont vieux, ils m’ont eu tard, mon père à soixante-quatre ans, ma mère soixante, c’est un âge où les gens meurent, et moi, je suis bloqué ici, je ne peux pas rentrer, on me dit que c’est impossible, qu’il faut que je tue encore des Allemands, que je les tue tous, jusqu’au dernier, alors je déserte, comme Haddad qui a sauté du bateau dans le port d’Alger, je traverse la mer à la nage jusqu’à Philippeville et quand j’arrive à Constantine, je cherche le pont suspendu, c’est le plus grand pont du monde je crois, je n’en ai pas vu d’aussi haut depuis qu’on est en France. Mais quand je parviens au pied de la ville, il n’est plus là, les deux rochers se font face, comme fâchés, et il n’y a que le vide entre eux, un air brûlant et sec. Ici, le paysage est plus froid, il ressemble au mot campagne qu’on apprend à l’école, avec des images de vallées, de haies, d’églises, moi, là d’où je viens, c’est pas la campagne, c’est la montagne, des rochers nus, un fleuve qui entoure la ville et six ponts pour l’enjamber, on vit avec le vertige, on le guette et on le fuit, c’est un jeu qui commence avec la première traversée du pont suspendu, on l’appelle aussi la passerelle des vertiges, on n’oublie jamais ce jour-là, mais dans ces visions de fièvre, même le pont a disparu, j’essaie d’entrer dans la ville autrement, je mets du temps, je cherche ma rue, tout est pareil et je ne reconnais rien, je suis au milieu des gens et on dirait que je suis invisible, ou bien ils passent devant moi comme devant un chien galeux, en se détournant. Enfin je me retrouve en bas de chez moi, ma mère est au balcon, je lui fais signe, elle ne me répond pas. Je l’appelle encore, je lui dis, c’est moi, maman, je suis rentré, mais elle ne m’entend pas ou ne me reconnaît pas. À ce moment-là je me dis, tout le monde m’a oublié, je ne peux pas monter, je ne vais pas frapper à la porte parce que ma mère ne sait plus qui je suis, je vais partir, je serai toujours seul, je n’aurai pas d’enfant et jamais personne ne se souviendra de moi, ne prononcera mon prénom, personne ne dira Jacob aimait les beignets, ça s’appelle des sfériètes, c’est un nom étrange, n’est-ce pas, il paraît que je prononçais « des fêtes » quand j’étais petit, c’est un mot courant, mais maintenant que je le prononce ici, chez vous, c’est comme si c’était quelque chose qui n’existait pas. Dans mon unité, y avait plus qu’Attali qui pouvait comprendre mais il est mort, et personne ne sait plus, à part moi, quel est le goût de ces beignets. Ma mère les fait tremper dans un sirop de sucre, quand elle a terminé je bois le sirop à même le saladier, elle me laisse faire, j’ai de la chance, je suis le dernier de la famille, le plus jeune, c’est une bonne place, on me laisse tranquille, je vous dis ça, mais ce n’est plus vrai, ici je ne suis le fils de personne, on ne m’appelle plus Jacob, on m’appelle Melki, ou soldat Melki, ou matricule 45 93 001073. Tu t’appelles Jacob, lui demande Maryse. Oui. Alors tu es juif. Oui. Elle le dévisage, entre peine et effroi. Pourquoi vous me regardez comme ça ? Elle secoue la tête. Jacob voudrait comprendre pourquoi le mot juif semble si effrayant dans la bouche de Maryse, il ne sait pas comment lui poser la question, qu’est-ce qu’on a fait aux juifs, ici, après les avoir chassés de l’école comme en Algérie ? Il contemple la plaque d’identification entre ses doigts, il dit Attali aussi était juif, mais pas Bonnin, ils me manquent tant tous les deux, je les languis, il ne faut pas dire comme ça, il faut dire je me languis d’eux, mais c’est comme ça que parle ma mère, c’est comme ça que parle ma belle-soeur, Madeleine, elle vient de Tunisie, elle a laissé sa famille là-bas pour se marier avec mon frère, elle n’est pas très heureuse chez nous, à chaque fête, elle éclate en sanglots dans la cuisine au moment de préparer un plat de chez elle, une saucisse avec du riz, de la menthe et de la coriandre, elle renifle et elle dit, je languis ma famille, vous croyez que je les reverrai un jour ?

Maryse hoche la tête en guise de réponse, verse une nouvelle rasade de kirsch, pousse le verre vers Jacob. Reprends un peu d’alcool, ça t’aidera à dormir, tu dois reprendre des forces.


Illustration de l’entête: Valérie Zénatti. photo © Patrice Normand


WUKALI 29/07/2014


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