An opera feast for all lyric and addicted lovers in wonderful and monumental surroundings somewhere in France near Poitiers

Sanxay est situé à 28 km au sud-ouest de Poitiers et c’est dans ce très beau village avec son théâtre gallo-romain que se déroule depuis 16 ans un exceptionnel festival d’opéra : Les Soirées lyriques de Sanxay avec cette année un fort riche Turandot

Il y a six mois, j’étais enchanté par le « Turandot » représenté à l’opéra de Nice. Outre ses costumes sortis d’une bande dessinée de science fiction et l’esthétique mécanique d’une scénographie inspirée de films tels que Tron ou Cube, j’y découvrais le talentueux Alfred Kim en Calaf et j’appréciais également la prestation de la jeune basse Matia Denti dans le rôle du « vieux » Timur. Fort de cette expérience, même si je ne suis nullement un Puccinien averti, je me laissais entrainer ces jours derniers par une joyeuse bande de gourmands lyricomanes à Sanxay dans le Poitou, pour une nouvelle version de ce dernier opus inachevé dont le maître disait : « Jusqu’à présent, je n’étais qu’un compositeur de petites choses mais, à présent Turandot menace de faire éclater son cadre : c’est imposant, grandiose ».

Si 2003 reste gravé dans les esprits comme l’année de « La canicule », elle évoque aussi pour moi la découverte des Soirées Lyriques de Sanxay. En effet j’y rejoignais ce festival de plein air organisé au cœur de vestiges gallo-romains, avec un Nabucco d’honnête facture où j’entendais pour la première fois de grands artistes tels que Philippe Duminy et Michelle Lagrange et celui qui allait devenir mon ami, le ténor niçois Carlo Guido, dans le rôle mineur d’Ismail.


12 ans après, Sanxay qui se place comme la troisième manifestation d’opéra extra muros derrière Aix-en-Provence et les Chorégies d’Orange, a selon moi gagné ses lettres de noblesse.

La réussite de ce Turandot, repose avant tout sur la « folie » d’Agostino Taboga, le metteur en scène. Ancien danseur et mime, émule de Roberto Begnini, tel un diablotin hyper-vitaminé, ce trublion monté sur ressors et surgi d’une boîte est stratocumulocéphalique. L’homme est aussi sympathique, foutraque que talentueux. Sa mise en scène mijotée dans un cerveau hyperactif, ne cesse toutefois d’évoluer au gré des répétitions et le spectacle nous emporte entièrement dans son délire. Son argumentaire est basé sur l’opposition du rêve de Calaf avec celui de Turandot, dans lesquels, le chœur, multitude sans visages incarne tour à tour les frustrations, les colères et les emportements des protagonistes. Augostino Taboga nous offre nombre d’images fortes et de flux chargés en énergie. Je citerai pour exemple la scène des énigmes. Là où d’autres se contentent de guider les acteurs vers des pantomimes torturées et convenues, il n’hésite pas à convertir l’action en scène de combats au sabre avec le « champion » de Calaf qui élimine un à un les « champions » de Turandot. De son propre aveu, Taboga fait de nombreuses références au film Hero de Zhang Yimou.

On appréciera encore la grande scène du 2ème acte considérée généralement comme hors propos à cause du trio des « Masques » : Ping, Pang, Pong. Ici, le metteur en scène, nous plonge encore dans un monde fantasmagorique où le chœur, entité composée de clones en kimonos multipliés à l’infini, matière grise incarnée de Turandot, travaille à la chaîne, poinçonne, coche et se transmet des missives imaginaires. Tout bouge, les paravents roulent emportés par la foule des faces enfarinées, les tables glissent comme des chars sur l’autoroute de Shanghai, bref la fourmilière fourmille et les milliers de neurones s’interconnectent pour donner l’illusion d’un chaos ordonné.
Nul doute que les références cinématographiques de cet homme inspiré telles que la dernière adaptation cinématographique d’Anna Karénine de Joe Wright, ou les toiles du fameux peintre Fontana, éventrées au couteau, resteront hermétiques à une partie du public. D’autres s’offusqueront de provocations telles que le chœur de « Ragazzi » brandissant des têtes de poupées cassées empalées sur des bambous, censées symboliser toutes les désillusions et frustrations qui nous brisent depuis l’enfance. Mais finalement à bas la réflexion, peu importe qu’au troisième acte « nessun dorma » puisque nous sommes fait de la matière de nos rêves et que le metteur en scène parvient à nous emporter dans son fantasme onirique. Pour que l’amour triomphe non plus dans un songe, non plus dans un théâtre, mais dans la vraie vie éveillée, Turandot ne doit pas se rendormir.

Je l’ai dit, le chœur reste ici un protagoniste à part entière. Cette volonté scénographique est rendue viable grâce à l’excellent Stephano Visconti, chef des chœurs permanent de l’opéra de Monte-Carlo, grand spécialiste de Puccini puisqu’il travaille régulièrement au festival éponyme de Torre del Lago. Le maestro Visconti réussit ici la prouesse, d’obtenir puissance, homogénéité et nuances malgré une chorégraphie remuante. 80 choristes professionnels venus de France et d’Italie bougent et chantent d’un même élan, forment des vagues, exécutent des mouvements de Qi gong et se démaquillent à vue comme un seul « homme ».

Autre point fort incontestable de cette production, même si l’opéra se nomme « Turandot » et non « Calaf » de Puccini, c’est le formidable ténor Rudy Park. Certains joyeux drilles de mes compagnons qui l’avaient entendu l’an passé dans ce rôle à Nancy, me l’annonçaient comme le Calaf du siècle. Il faut garder de la mesure sans toutefois nier que cet artiste est certainement l’une des meilleures incarnations du rôle à l’heure actuelle. Sa physionomie bonhomme de jeune lutteur de Sumo envahit littéralement l’espace scénique. Quant à la voix, quitte à faire sauter les puristes à croupetons, je prétends qu’elle est dans la pure lignée des légendaires Mario Del Monaco et Franco Corelli. La Turandot de la soprano dramatique ukrainienne Anna Shafajinskaia n’est pas en reste. Toutefois, il convient de préciser que le plateau de solistes dans son ensemble est de grande qualité. Cette réussite est à mettre au crédit de Christophe Blugeon, directeur artistique des Soirées Lyriques de Sanxay, qui en lyricophage passionné, sillonne à longueur d’année les océans lyriques en quête des perles rares du moment.

Seul bémol, et cela rejoint malheureusement un combat plus général que je mène depuis quelques années, on déplore ici comme dans la plupart des opéras de notre pays, la quasi absence de chanteurs français. Peut-être serait-il temps pour nos édiles de se demander pourquoi favoriser l’emploi de chanteurs étrangers avec des charges moindres plutôt qu’œuvrer à l’inverse ? Mais ceci fera l’objet d’une autre chronique bien sentie.
Afin d’achever mon plaidoyer en faveur de ce spectacle roboratif, je citerai l’excellent chef d’orchestre canadien Eric Hull, doublé d’un remarquable musicologue, qui mène depuis une vingtaine d’années une carrière internationale. Il nous permet de redécouvrir ici certaines subtilités dans cette version dite « Alfano » que je préfère quant à moi à celle de Luciano Berio. Mais tout ceci n’est qu’affaire de doubles croches et tempi emballés.

Je pourrais à l’envie vous narrer par le menu tous les plaisirs que j’ai eu à savourer cette 16ème production des soirées lyriques de Sanxay, mais il est plus sage de vous inviter à la découvrir par vous-même. Dans la seule région de France où il n’y a pas d’opéra permanent, les Soirées Lyriques permettent d’offrir un spectacle de qualité exceptionnelle dans un cadre historique, isolé et magique de la campagne française, aux amateurs venus de la France entière et aux habitants de la région dont beaucoup ont pu y découvrir l’opéra. Et puis si vous ne partagez pas mon enthousiasme, vous pourrez toujours pénétrer les mystères de cette belle région et déguster la fameuse profiterole géante à « l’Auberge des voyageurs » de Ménigoute.

Patrick Alliotte

Turandot, Soirées Lyriques de Sanxay, 10/12 et 14 aout 2015.


WUKALI 03/08/2015
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