A new czar or a subtle Machiavel ?


A la chute du mur de Berlin (25 ans déjà), les anciens satellites de l’Union Soviétique recouvrèrent leur indépendance et en profitèrent pour rejoindre le camp occidental, Pologne en tête. Comme chacun sait, l’effondrement interne se produisit peu après, provoquant la dislocation de l’URSS au profit des quinze républiques qui composaient cette union. S’en suivit une longue période de désordres intérieurs qui marquèrent l’ère Eltsine, affaiblissant encore plus la République de Russie, héritière du défunt empire soviétique.

Les Américains avaient gagné la guerre froide en obligeant l’adversaire à s’aligner dans la course aux armements. Ils avaient ruiné l’ennemi et réussit leur grand objectif : réduire la Russie à ne plus être qu’une puissance régionale, de deuxième zone en quelque sorte.

Une certaine libéralisation avait fait souffler un vent nouveau un peu partout sur le territoire russe, on vit même « les Guignols  » de Canal-plus avoir une descendance à Moscou  ! Idem pour les mœurs mais surtout pour l’économie. Des fortunes capitalistes, inimaginables, se créèrent du jour au lendemain…Généralement d’anciens apparatchiks !

Les démocraties occidentales imaginèrent alors que la Russie allait évoluer de telle manière qu’elle rejoindrait leur camp et que le passé soviétique ne serait plus qu’un mauvais souvenir.

Quel manque de discernement ! C’est méconnaître l’âme, le psychisme, la fierté inhérente au peuple et l’histoire russe. C’est méconnaître le poids du passé soviétique.
Dans les années 80, si vous preniez le métro moscovite, vous ne pouviez-pas ignorer la présence de nombreux hommes âgés portant leurs décorations reçues au temps de la Deuxième Guerre Mondiale. Ils étaient très dignes, parlaient assez facilement avec les étrangers, montraient leur orgueil d’avoir écraser le nazisme et l’Allemagne…

Après cet intermède anarcho-libéral, Eltsine poussa Poutine en avant. Un inconnu devint président de la Russie. Cet ancien agent du KGB, qui connaissait toutes les ficelles du métier, rétablit l’ordre à tous les niveaux : mise au pas de la presse, des radios, des télévisions publiques et privées, surveillance du net, contrôle de l’économie, emprisonnement des opposants les plus connus…
Contrairement à ce que certains ont dit à l’époque, il n’y a pas eu de retour au goulag. Simplement, quelques exemples ont été faits, comme avec les « Pussy riot » ou avec un grand capitaine d’industrie, Mikhaïl Khodorkovski, ex-patron du groupe pétrolier Ioukos, condamné à de la prison pour corruption à défaut d’autre chose (il vient d’être libéré après 10ans de détention en Sibérie, passé dans un camp à 6500km de Moscou) : c’est le mal endémique de l’état russe depuis toujours.

La période n’était plus la même, l’intelligentsia l’a compris et les voix des opposants se sont progressivement tues. Mais, si une des figures marquantes des adversaires voulait quitter le pays, elle recevait un passeport, passait à l’ouest et ne revenait plus…

Les Russes n’ont jamais connu la démocratie, que ce soit sous l’empire des Tsars ou sous le régime soviétique. L’embrigadement était tel qu’ils se méfiaient de tout ce qu’était l’occident. Ce qui continue de nos jours.

Pourquoi ? Le peuple russe a vécu la fin de l’Union soviétique comme une gifle reçue. Peu importe que les gens aient eu faim, qu’ils n’aient eu que des appartements collectifs où vivre, qu’ils ne pouvaient pas voyager…
La seule chose qu’ils comprenaient c’était la perte de prestige de leur pays, le fait que la Russie était devenue un pays de seconde zone. C’était, purement et simplement, insupportable. Ne nous trompons pas : Poutine a su utiliser ce sentiment de frustration dans l ‘application de sa politique. Il a, que cela nous plaise ou non, l’appui total de son peuple dans sa vision de ce que doit être son action : redonner à la Russie son rang de puissance mondiale.

Pour les Américains, c’est le contraire : tout faire pour que la Russie reste une simple puissance régionale.

Le premier acte de cette « remontée »fut l’établissement d’un ordre économique. Le deuxième, le rétablissement de l’armée bien abandonnée pendant des années : ses moyens techniques, ses capacités humaines, ses armes sophistiquées, comme le prouve les manœuvres militaires de ces dernières années ainsi que les défilés du 8 mai, en souvenir de la capitulation allemande. Le troisième, la levée de l’impôt, enfin normale. En quatre, les exportations : pétrole, gaz…

Moscou neutralisa puis satellisa les républiques anciennement soviétiques d’Asie par l’aide apportée aux dictateurs locaux, pareil pour la Biélorussie…

L’état russe, qu’il soit tsariste ou bolchevik, est un état totalitaire, expansionniste et impérialiste par nature : c’est le plus grand pays du monde, une mosaïque ethnique, culturelle, religieuse, où les Russes ne représentent qu’une partie de la population. Par exemple, dans la Russie d’aujourd’hui, les Russes ne sont plus que 75 pour cent du total, et leur démographie va déclinant… ( C’est ce point précis qu’avait d’ailleurs la première souligné en 1978 Hélène Carrère d’Encausse dans son livre L’Empire éclaté)

Puis la Tchétchénie fut écrasée : malgré une première victoire et une résistance acharnée,le petit état plia sous la force brutale d’un pays de 150 millions d’habitants. L’occident laissa faire… Après tout, ces gens étaient des musulmans fondamentalistes … ! Ils le devinrent en effet, mais plus tard. Comme chacun sait, ils commirent de nombreux attentats sur le sol russe qui n’aboutirent à rien : Poutine n’a-t-il pas dit dans un entretien télévisé : « nous irons butter les terroristes jusque dans les chiottes » ?

Se sentant enfin prêt à en découdre sur la scène internationale, Poutine engagea le fer contre l’Amérique, et un peu l’Europe, en Géorgie. Cette république caucasienne a toujours posé des problèmes aux Russes, d’ailleurs Joseph Dougachvili (Staline) et son âme damnée Béria étaient géorgiens.

Les Américains voulaient créer un pipe-line évitant la Russie, délivrant gaz et pétrole d’Azerbaïdjan (Bakou), voire ceux du Moyen-Orient, directement sur la Mer noire sans passer par le territoire russe. Inacceptable pour le dictateur moscovite, d’où la mise en place de l’Abkhazie, indépendante de Tbilissi mais soumise à Moscou, puisque son territoire empêche la Géorgie d’avoir une fenêtre sur la mer. L’armée géorgienne fut détruite…

Les Occidentaux ont laissé faire…C’était un pari risqué pour Poutine…On ne peut que penser à la réoccupation de la Rhénanie par Hitler en 1936….

L’affront de la défaite de la guerre froide commençait à s’estomper.

Maintenant, c’est au tour de l’Ukraine…On ne peut pas dire que les réactions occidentales ont été bien actives, ni qu’elles ont servi à quelque chose…L’engagement des diplomaties française et allemande avec François Hollande et Angela Merkel dans une médiation avec Vladimir Poutine et les dirigeants ukrainiens mérite en tous cas d’être souligné.

Ce n’est sûrement pas un hasard si la Lituanie vient de rétablir le service militaire obligatoire en temps de paix…Probablement que l’Estonie et la Lettonie feront de même bientôt…C’est normal : ils sont aux premières loges, d’autant plus que ces pays ont de fortes minorités russophones !

Pour l’instant Poutine a « libéré » les zones russophones de l’Ukraine. Il n’a pas encore attaqué directement Kiev, ce qui serait un casus belli… Il attend de voir la suite des événements, avec cent mille hommes dans l’est ukrainien et en Crimée….Il connaît bien la fameuse technique dite du « salami » : on en mange un petit bout, puis d’autres de plus en plus petits, et au final il ne reste plus rien…

Il y avait des points de repère pour Poutine : les Européens pourraient-ils régler le cas grec ? Un accord pouvait-il être signé avec l’Iran ? Comme ces deux affaires ont connu une fin positive, il va devoir attendre en espérant que tout capote…Auquel cas, c’est l’Europe qui serait en danger…Ce n’est pas la situation actuelle… Poutine pense qu’il a le temps pour lui : les élections étant caricaturales dans son pays, il sera toujours Président ou Premier ministre dans dix ans, en alternance avec son complice Medvedev.


De par le fait que nous sommes des démocraties, nous avons des élections qui ne sont pas des parodies…Les décisions doivent être prises par l’ensemble des pays de l’alliance atlantiques, de l’OTAN, de la communauté européenne ou des pays de l’euro-groupe…Quoi de mieux pour Poutine que de menacer un des membres ? Un pays balte par exemple ! Ce sont d’anciens pays de l’URSS, par lesquels est venue la dislocation. Insupportable à Moscou !

Seulement ces pays appartiennent à l’OTAN : si un des pays de cette alliance est attaqué, ce sont tous les pays qui doivent répondre. Poutine n’est pas fou, c’est un pragmatique qui prend tout ce qu’il peut saisir mais qui n’a pas les moyens d’une grande guerre, bien qu’il envoie parfois des messages clairs, comme celui d’il y a quelques mois : « avec nos chars, aller à Varsovie prendrait une semaine, à Berlin quelques jours de plus.. . ». Pour qu’une offensive russe se déclenche, il faudrait que l’on soit sûr, à Moscou, qu’il n’y aurait pas de réactions en face. Ce n’est pas le cas actuellement… On n’imagine pas que cela puisse arriver un jour…Celà dit, il peut toujours distiller un peu de son fiel : « calomnier, calomnier, il en restera toujours quelque chose ».

L’Europe doit continuer à s’organiser, dans tous les domaines. Ce qui implique un rapprochement des politiques économiques, monétaires, bancaires, industrielles…En serons-nous capables ? C’est toute la question…

Nous ne sommes pas en 1939, nous ne vivons pas avec un pistolet chargé sur la tempe, mais nous devons être vigilants avec ce qui se passe à l’est…Il faut arrêter l’expansionnisme russe. Ce géant n’a pas à nous faire peur : c’est un colosse aux pieds d’argile parfaitement conscient de ses fragilités.

Alain Fabre


WUKALI 03/08/2015
Courrier des lecteurs: redaction@wukali.com

Illustration de l’entête: photo Mikhail Klimentyiev/ Service de presse présidentiel



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