New season concerts 2015-2016 for ONL. Concert overture

L’Orchestre National de Lorraine et son chef, Jacques Mercier, nous ont habitués à des ouvertures de saison qui sont toujours des évènements. On n’est pas prêt d’oublier, par exemple, Les Quatre Légendes de Sibelius ou la cantate Alexandre Nevski de Prokofiev qui, au cours de ces douze dernières années, ont particulièrement marqué ces rendez-vous symphoniques de rentrée à l’Arsenal de Metz.

L’édition du vendredi 11 septembre 2015, diffusée en direct sur Radio Classique, ne fit pas exception à la règle. Intitulé « Boléro », le concert a mobilisé le ban et l’arrière-ban des mélomanes lorrains dont on n’ose penser qu’ils furent attirés essentiellement par l’œuvre éponyme de Ravel, donnée en fin de programme. Toujours est-il que le hall de l’Arsenal ressemblait à ceux de Roissy, un jour de grand départ, et que la grande salle était remplie comme un œuf.

Selon son habitude, Jacques Mercier a conçu un programme pédagogiquement intelligent, nous transportant vers le grand Sud andalou via le Pays Basque, en associant deux compositeurs exactement contemporains et qui furent liés, non seulement par un atavisme ibérique commun mais également par de véritables liens d’amitié. Maurice Ravel naquit en effet à Ciboure, près de Saint-Jean de Luz, en 1875 et Manuel de Falla l’année suivante, à Cadiz. Leur amitié prit corps lors du séjour de Falla à Paris dans les années qui précédèrent 1914.

Le concert commença par El Amor brujo –L’Amour sorcier-, ce ballet pantomime d’abord destiné par Falla à une formation réduite, puis adapté pour le grand orchestre en 1916 avec quelques parties chantées attribués à une mezzo, voire à une chanteuse gitane. Cette musique, si colorée et si rythmiquement andalouse, comporte quelques « tubes » comme la Danse rituelle du Feu que Falla transcrivit pour le piano à la demande de son ami Arthur Rubinstein. Les connaisseurs, familiers de l’enregistrement mythique du Chef espagnol Ataulfo Argenta, avec la mezzo Anna-Maria Iriarte, n’ont pas été déçus, loin de là, en entendant la très belle prestation de l’ONL et de son chef. L’absence des parties chantées a-t-elle pu induire quelques frustrations ? Pas vraiment, compte tenu de l’excellence du jeu instrumental. En fait, pour des raisons d’organisation évidentes, Jacques Mercier a choisi la version chorégraphique purement orchestrale. Celle-ci a été réalisée en 1925 et créée à Paris en 1928 pour la compagnie de ballet de La Argentina, célèbre danseuse et chorégraphe espagnole. On ne saurait lui en tenir rigueur.

En seconde partie, on eut droit au fameux Concerto en sol composé par Ravel pour la redoutable Marguerite Long et créé à Paris sous sa direction en 1932. On connait la passion qu’éprouve Jacques Mercier pour la musique française du premier XXe siècle : ses enregistrements du Martyre de Saint-Sébastien de Debussy ou d’œuvres de Florent Schmitt et, plus récemment, de Jacques Ibert en font foi. On se souvient d’un concert Ravel dans lequel le chef avait joint les Valses nobles et sentimentales et La Valse sans interruption, de façon particulièrement pertinente. Les deux Concertos de Ravel sont familiers aux oreilles des messins. L’an dernier, à la même date, Nicolas Angelich nous donnait le Concerto pour la main gauche, en mars 2005, il avait déjà interprété celui en Sol. Ce dernier vendredi, c’est Philippe Bianconi qui reprenait ce même Concerto « pour les deux mains », de façon flamboyante, accompagné par des musiciens qui, une fois de plus, se couvrirent de gloire. En bis, le soliste nous ramena en Andalousie avec cette Puerta del Vino, extraite du deuxième livre des Préludes de Debussy : cette court pièce avait été inspirée par une carte postale représentant une porte de l’Alhambra de Grenade que Falla avait envoyée à son ami. Philippe Bianconi est un des pianistes français les plus remarquables de sa génération. Formé par Gaby Casadesus, lauréat d’un prix au concours Van Cliburn, aux États-Unis, Bianconi nous a gratifié de très belles gravures des Quatre Ballades de Chopin, des Préludes de Debussy et de l’œuvre intégrale pour piano de Ravel. Et il fut le partenaire du grand Hermann Prey dans les principaux cycles de Lieder schubertiens, en particulier, Die schöne Müllerin -La Belle Meunière-, et Der Winterreise -Le Voyage d’Hiver.

Après un très court entracte -contraintes radiophoniques obligent !- retour en Andalousie avec ce chef d’œuvre de Falla, si rarement donné en France, Las Noches en los jardines de España –Les Nuits dans les Jardins d’Espagne-, composées à Paris dès 1909 et destinées au pianiste espagnol Ricardo Viñes. L’œuvre, conçue comme un concerto en trois parties et durant un peu plus d’une vingtaine de minutes, n’est pas exempte d’un certain impressionnisme « debussyste » elle emmène l’auditeur dans les jardins du Generalife qui jouxtent l’Alhambra de Grenade et dans ceux des montagnes de Cordoue, avec plusieurs citations de danses gitanes. Les grands pianistes espagnols –Gonzalo Soriano, Alicia de Larrocha– se sont appropriés l’œuvre, souvent au détriment de leurs collègues d’autres pays. Philippe Bianconi releva formidablement bien ce défi avec un ONL chauffé à blanc par son chef. Il est vrai que Jacques Mercier et ses musiciens connaissent leur Falla sur le bout des doigts. Rappelons-nous La Vida Breve, donnée en version de concert, à l’Arsenal en 2004 et en version scénique à l’Opéra-Théâtre, en 2014. Et n’oublions pas qu’ils ont « osé » se lancer dans des fragments symphoniques de Zarzuelas, exploit rarissime parmi les orchestres français !

Enfin, le Boléro vint ! Ce n’est certes pas le chef d’œuvre absolu de Ravel même si c’est la composition qui lui a rapporté le plus de droits d’auteurs. Mais on aurait grand tort de prendre à la légère cette étude pour orchestre qui, au prix d’une rythmique implacable, et selon un crescendo savamment élaboré, met magnifiquement en valeur toutes les sections de l’orchestre. Qu’un Pierre Boulez, si peu enclin à servir les œuvres dites « populaires », ait enregistré le Boléro à deux reprises n’est pas innocent. L’ONL et Jacques Mercier reçurent, à la fin, un tel tonnerre d’applaudissements qu’ils reprirent, en bis, la partie « forte » qui conclut ce Boléro. Superbe apothéose d’un concert en tous points exceptionnel. Un très grand merci à notre soliste, à tous les musiciens de l’orchestre, et à leur chef.

Jean-Pierre Pister
avec l’aimable accord du Cercle Lyrique de Metz


WUKALI 15/08/2015
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Illustration : photo WUKALI


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