Just another book…


Ce qui important dans un essai, c’est l’introduction, l’avant-propos, quand l’auteur pose le décor, creuse les fondations sur lesquelles il va bâtir son raisonnement, développer son point de vue.

Voici le début de Situation de la France de Pierre Manent : « Les nations sont des êtres embarrassées, lents à se mouvoir et reportant sans cesse le moment de réfléchir et de décider.  »

Bon, c’est un point de vue, digne d’intérêt. Mais il y a une suite dans cet avant-propos, et là, on a des difficultés à suivre l’auteur. De quoi parle-t-il ? De la Nation, de l’État, voire de la Patrie surtout quand il fait allusion aux citoyens avec des sanglots qui fleurent bon les idéaux de 1789 ? Dommage qu’il ne définisse pas ce qu’il entend par nation, car ces quelques pages sont dignes d’être reportées sans en défaire un mot, dans tout bon tract de l’extrême-droite voire de l’extrême-gauche. Mais enfin, on a le droit d’être passéiste, de ne pas se rendre compte que les concepts (non définis) sur lesquels on s’appuie, sont non seulement totalement dépassés, mais en plus totalement fantasmés.

Après, soit, on peu dire que la rupture date de la défaite de 1940, bien que j’en doute, car quand je lis, tout de suite je pense à la rupture causée par la défaite de 1870, pour ne pas dire par Waterloo et le traité de Paris de 1815 qui va créer les états nation fondés sur la haine du voisin si cher à l’auteur. Bon, dire que mai 68 a marqué le triomphe de l’individu contre le collectif, voilà qui devient « politiquement correct », c’est vrai que les accords de Grenelle ne concernent pas les travailleurs, leurs protections, leurs droits, leur accès à la société de consommation… On pourrait beaucoup réfléchir du lien entre l’augmentation du niveau de vie et de l’individualisme, mais je laisse cela aux « experts », ceux qui trouvent que les Français gagnent trop et ne travaillent pas assez. Il est vrai que quand on a à peine de quoi survivre, on consacre peu de temps pour les loisirs et pour penser à soi. Au moins, on peut s’acheter une télévision (combien de foyers en France en avait en 68?) et la regarder à longueur de journée, au moins, elle, elle pense pour nous et dit ce que l’on doit faire. Dommage que Pierre Manent ne dise rien sur les rapports entre défense du collectif et TF1 !

Bien sûr dans cet avant-propos nous avons le paragraphe obligé sur le décalage entre les citoyens et une classe politique qui vit pour elle-même sans prendre en compte le « pays réel ». Il devrait lire la littérature des années 30, celle de Mauras, Daudet, voire du jeune Rabatet, celle des Camelots de roi, des Croix de feu, surtout après l’affaire Stavinsky, il pourrait croire qu’il a été plagié par anticipation.

Voilà à quoi j’ai pensé à la lecture des 10 premières pages, restaient 160 à lire…

Je ne vais pas être aussi long, car à chaque page il y a à dire, beaucoup à dire, tout au plus peut-on essayer de tenter une synthèse. Je ne vais pas nier le fait que Pierre Manent défend une théorie qu’il développe, explique. Sa théorie, en soi je la respecte même si je ne la partage pas, ses arguments, ce n’est pas que je les trouve faibles, c’est plutôt que je les trouve faux. Et puis, il a l’art et la manière d’éviter tout ce qui ne va pas dans son sens, combien de fois peut-on lire : « je ne suis pas spécialiste », »cela mériterai de plus amples développements  », etc. Au résultat, on a l’impression non d’une théorie, mais d’une vérité assénée, à prendre ou à laisser. Mais si vous la laissez, vous comprenez bien que vous êtes membre de cette élite autiste qui ne comprend pas ce que veut le « vrai » peuple.

Je résume: face à l’Islam, l’Occident (qui se décline par l’Europe, la France, les sociétés développées, cela dépend de ce qu’il veut démontrer) n’a plus de vraies valeurs à opposer pour une cohabitation pacifique. On part d’un principe : les valeurs de l’Islam sont incompatibles avec la société occidentale, car les musulmans, par principe, font primer le fait religieux, l’appartenance à la communauté des croyants sur les libertés individuelles. Quel Islam ? Pierre Manent sait que l’Islam n’est pas un tout, il le dit, mais il précise qu’il ne parle pas de l’Islam asiatique, africain, voir chiite car ils sont peu nombreux en France. Donc on comprend vite que sa théorie se base avant tout par rapport à une minorité des musulmans, mais cela ne l’empêche pas de généraliser. De fait, pas difficile à comprendre qu’il parle du wahhabisme, qui soit est présent mais ne concerne que moins de 5 % des musulmans dans le monde et encore moins en France. Bien sûr, il a trouvé un sondage montrant que 74 % des Égyptiens et 91 % des Irakiens souhaitent que la charia deviennent la loi de l’état. En revanche, il ne dit rien de la méthodologie employée pour effectuer ce sondage, l’idéologie de cette fondation (Pew Fondation), mais ce n’est pas grave en soit, cependant quand on ne précise pas que ses pays sont avant tout ruraux, pauvres, que les services sociaux n’existent pas mais sont remplacés par des mouvements religieux, on cautionne l’escroquerie intellectuelle qui a présidé au sondage. Je souhaiterais savoir quel est l’avis des classes moyennes, celles qui sont pourchassées par les extrémistes, celles qui ont reçu une certaine éducation, qui ont un niveau de vie supérieur au reste de la population. Si je ne m’abuse, se sont les membres de cette classe moyenne qui sont les premières victimes des extrémistes et je serais étonné qu’ils appellent de tous leurs vœux une stricte application de la charia. Quant à ceux qui n’ont rien ou pas grand-chose, il me paraît normal de ne pas se prononcer contre ceux qui leur donnent à manger et les soignent gratuitement. En Colombie, 99 % des paysans soutenaient à la bonne époque du cartel de Médéline les trafiquants de drogue qui leur offraient une vie nettement plus agréable que s’ils n’avaient produit que du maïs ou du cacao. Et oui, en dernière instance, malgré leur appartenance à une communauté religieuse, les musulmans, eux aussi réfléchissent à leur intérêt personnel à court terme.

Mais, soit, voyons l’autre partie du théorème de Pierre Manent. L’Occident, l’Europe, la France (peu importe, cela change suivant les paragraphes quand cela sert sa démonstration) sont devenus si individualistes qu’il n’y a plus de valeurs représentant « l’intérêt général » parcouru par des valeurs réunissant tous les citoyens.

La construction européenne est un échec car elle nie la souveraineté des nations, et je ne vous parle pas de la laïcité. À ce niveau, il y a des contradictions, mais c’est normal puisque s’il donne une vraie définition de ce concept, tous les exemples qu’il donne de cet échec, montrent bien qu’ils ne correspondent pas à des actes se rattachant à la laïcité, et en plus quand il fait des propositions pour le « vivre ensemble » avec les musulmans, il ne fait que demander que l’on applique ce principe de laïcité comme permettre aux musulmans de porter les signes de leurs croyances publiquement. La loi contre le voile intégral n’a jamais été prise au nom de la laïcité mais au nom de l’ordre public, ce qui n’est pas la même chose.

Bien sûr, cette perte des valeurs est due à l’abandon des principes intégrateurs développés au XIX siècle. Alors, on a droit à la conscription, parée de toutes les vertus et qui a permis d’intégrer les catholiques dans la défense de la patrie. Soit, sauf que la conscription ne concernait que les hommes, c’est vrai que les femmes ne portaient pas les armes et n’avaient pas le droit de vote. Et puis, si je ne m’abuse les troupes du futur maréchal Leclerc qui ont permis la libération de Paris en 1944 étaient composées avant tout de musulmans ! Quand je lis : « comme les musulmans ne sauraient se séparer de leurs mœurs, ils vaquent et ne s’engagent guère », je bondis ! Les trois soldats tués par Merha s’étaient engagés dans l’armée française, républicaine, laïque, ils ne vaquaient pas, ils défendaient les valeurs de la République et pas leurs « mœurs » ! J’en profite pour préciser que pour Pierre Manent les musulmans ne peuvent comprendre autre chose que ce que dit le Coran (est-ce génétique ? Est-ce que les ballets créés par Béjart doivent être regardés comme une adaptation des sourates ?).

Mais de fait si l’Occident va mal, c’est parce qu’il a renié l’Alliance qu’il passa avec Dieu. Je ne m’étalerai pas sur les pages sur les Juifs, peuple élu qui n’a pas compris que l’alliance est passé aux chrétiens mais qui sont nécessaires comme « témoins » de la réalité des Évangiles. Je ne parlerai pas car je serais trop long, sur le génie du message chrétien qui lui a séparé le spirituel du temporel (« tu donneras à César ce qui revient à César…). Il aurait raison, s’il n’y avait pas eu la réforme grégorienne, Canossa, les excommunications à répétition contre Frédéric II ou encore Philippe le Bel contre Boniface VIII. Au moins, le roi de France a réglé le conflit de sa façon, il a fait élire son pape et l’a installé en Avignon où il pouvait mieux le surveiller. Le catholicisme, n’en déplaise à l’auteur a mis plus de 1 500 ans pour que la majorité des fidèles accepte que la loi civile prime sur la religieuse. Et cela c’est fait, comme par hasard, quand le niveau de vie de l’Occident a augmenté, quand une « classe moyenne » a vu le jour, quand la majorité de la population (femmes comprises) a eu accès à l’éducation.

Mais soit, pourquoi pas !

Avant de conclure je regrette qu’il n’y ait pas un mot sur les convertis à l’islam, sur les mécanismes qui poussent certains à tomber dans le terrorisme en ayant comme livre de chevet non le Coran, mais le « Coran pour les nuls » ! Est-ce par ce que l’Occident a rompu son alliance avec Dieu ? Comme on ne comprend pas toujours exactement de quoi parle l’auteur, je n’oserais lui faire remarquer que la reine d’Angleterre est un chef spirituel, qu’aux États Unis, on prête serment sur la Bible et qu’il y a des prières publiques, que des états laïques, à part la France et la Turquie, il y en a peu sur le vieux continent. Est-ce à dire que dans ces pays faisant référence dans la vie civile à Dieu, règne l’hypocrisie ?

Je pense que vous avez compris. Pour que les musulmans puissent vivre en harmonie en Occident, comme, par principe, ils ne partagent pas nos valeurs, il faut revenir à l’Alliance divine dans le cadre d’États Nations forts. Soit toujours aucune définition, mais cela ressemble un peu trop à mon goût à ces états nations qui ont parsemé l’Europe au XIX siècle, fait sur le repli sur soi, la haine du voisin et qui furent une des causes des deux guerres mondiales et leur lot d’horreur.

Je n’invente rien, voilà la dernière phrase de cet essai : « L’avenir de la nation de marque chrétienne est un enjeu qui nous rassemble tous. »

Soit !

Alors je livre aux lecteurs de WUKALI, la définition de la nation par Céline (dont je ne partage pas les idées racistes, loin de là), je résume : « La France, un ramassis de traînes savates, de perdants, de vaincus qui se sont arrêtés là car ils ne savaient pas nager». Heureusement que la France est un pays d’immigration depuis la nuit des temps, c’est sa force, son génie, et tout repli sur elle-même, tout retour sur un passé fantasmé, toute exclusion marquera définitivement sa disparition.

Pierre de Restigné


Situation de la France
Pierre Manent

éditions Desclée de Brouwer.15,90€


WUKALI 10/10/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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