Beautiful Piéta


Nous n’avons pas encore parlé des trésors du Vatican. Henry était très attiré par ces derniers. Il souffrait d’un handicap : il était athée. Difficile dans ces conditions d’imaginer rencontrer le pape, surtout que le cardinal-panzer devenu Benoît XVI lui sortait par les yeux : rétrograde, sectaire, à la limite du fanatisme, il ne lui trouvait que des défauts. Ce successeur de Jean-Paul II était le plus conservateur et le plus stupide de ceux qui avaient occupé le trône de Saint-Pierre depuis longtemps. Naturellement, notre héros ne dévoilait rien de ses pensées à quiconque exceptée Blanche. Il avait appris, au cours de sa longue vie, à taire toute pensée personnelle en public. En devenait-il hypocrite pour autant ? À son avis, non. Il était prudent et discret, c’est tout !

Bien souvent, il avait visité « les musées du Pape » comme il disait, Saint-Pierre aussi. Ce qu’il voulait le plus, c’était voir de près, tourner autour de la grande Piéta de Michel-Ange. Depuis qu’elle avait été placée sous une vitre protectrice et déplacée en hauteur, on ne pouvait que l’apercevoir de loin, au moins à dix mètres. Les détails du travail du marbre, au niveau des plis notamment, étaient invisibles à une telle distance. Aussi cherchait-il le moyen d’obtenir l’autorisation de s’approcher de très près de ce chef d’œuvre universel.

Par l’intermédiaire de Carlo, en bonnes relations avec tout le monde et en cour au Vatican, il avait rencontré un prêtre français appartenant à la curie, le père Piron. Il avait du faire semblant d’être un inconditionnel de la politique du Saint-Siège. Un autre français, Sully pour ne pas le nommer, n’avait-il pas affirmé voici quatre siècles : « Paris vaut bien une messe  ». Après tout, Henry se moquait pas mal de la politique vaticane. Que lui importait de jouer les hypocrites ? Seul le résultat compte. A chaque fois que le père Piron cherchait son approbation, un réflexe pavlovien d’acquiescement de la tête se produisait chez lui. Nous ne nous demanderons pas pourquoi, par charité chrétienne. Ainsi soit-il, les voies du seigneur sont impénétrables.

Après quelques semaines de ce petit jeu, il reçut enfin une invitation particulière de la chancellerie. Son travail de lèche-bottes avait payé. Il se dit que le père Piron avait été sa dupe. Il avait oublié que le brave homme était jésuite. On ne peut pas penser à tout. Les gardes suisses à qui il montra son sésame l’orientèrent vers le palais, dans une partie privée. Il en fut un peu surpris mais suivit son guide. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu’il fut pris en charge par un membre élevé de la hiérarchie vaticane puis conduit vers les appartements du Saint Père. Ne disant rien, il se laissa diriger et fut introduit dans une grande pièce où trônait le Pape assis au milieu d’une douzaine de personnes, tant ecclésiastiques que laïcs, dont le père Piron qui riait intérieurement du bon tour joué à notre ami. Mais, si Henry avait sous-estimé le jésuite, celui-ci venait de commettre la même erreur à propos du Français qui se mit immédiatement en situation. Il salua l’homme en blanc d’un salut respectueux de la tête accompagné d’un sourire puis le reste de l’assistance d’un geste global. Le pape lui demanda, dans un français impeccable d’érudit intelligent, depuis combien de temps il vivait à Rome, pour quelles raisons il avait décidé de s’installer dans la ville éternelle, ce qu’il avait fait dans sa vie…Les réponses d’Henry furent stupéfiantes de finesse, de courtoisie, de pondération : il avait toujours su se mettre au niveau de ses interlocuteurs. Ce qui frappa Benoît XVI. Un échange intellectuel poussé s’en suivit. L’érudition et l’intelligence des deux protagonistes étaient exceptionnelles. Les remarques fusaient, les rapprochements culturels aussi. Les autres invités en étaient stupéfiés, y compris le père Piron. Au terme de ce brunch spirituel Henry, qui avait mis entre parenthèses l’idée de voir la Piéta, se rendit compte qu’il avait commis une erreur de jugement à propos de Benoît XVI : son intelligence était évidente, sa capacité à appréhender les questions et les problèmes, à leur donner les réponses qu’il croyait bonnes, également. Le Pape ne pouvait pas agir tel qu’il le faisait sans raisons, mêmes mauvaises. C’était exclu.

L’homme en blanc se leva et invita l’assistance à l’accompagner. Personne ne savait où. Les portes s’ouvraient comme par magie. On ne voyait les préposés à celles-ci qu’au dernier instant. Sans s’en rendre compte, car le feu de cette conversation pétillante continuait, ils arrivèrent devant la grande Piéta du divin Michel-Ange, la seule sculpture qu’il ait jamais signée. L’homme en blanc demanda à notre héros quels mots elle lui inspirait. La réponse de l’ immigré fusa : |right>

– Les mots sont insuffisant, dérisoires devant la Piéta, regardez le travail du marbre, une virtuosité sans limites au service d’une idée unique, la célébration d’un acte transcendé, spiritualisé hors du champ de conscience de la croyance au sens strict du terme. C’est la sublimation du réel par le génie de Michel-Ange qui lui donne sa vérité intemporelle. Peu importe que la Vierge soit une jeune femme de l’âge de son fils. Sa beauté physique n’est que le reflet de sa beauté spirituelle. Tournez autour, la vision de l’artiste n’est accessible que par cette rotation qu’il vous impose. Comme dans toutes les œuvres marquées du sceau du génie, à la réalité qui est l’aspect extérieur des choses, Michel-Ange substitut la vérité qui en est leur nature intrinsèque. Avec sa flamme personnelle il élève l’homme, il me donne l’espérance, à d’autres la croyance.


Un long silence suivit. Chacun pouvant apprécier pour lui-même la pertinence des propos du Français. Un moment de rêverie s’écoula. L’homme en blanc paraissait songeur. Il s’adressa à notre ami :
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– Bravo, monsieur Duplessis. Vos remarques sont justifiées. Je vois qu’un…agnostique comme vous peut saisir l’idée de divinité. Tout n’est donc pas perdu.. Merci de votre visite

– Merci de votre invitation qui m’a permis de revoir la Piéta de plus près…Et de vous comprendre un peu mieux.

– Alors tout est bien lui dit le Pape. Vous voyez que dialoguer peut aider à mieux connaître l’autre. Sachez-le : ici, je ne suis pas seul…

Henry s’inclina, la conversation était terminée. Les invités se dispersèrent en sortant du Vatican.|right>

Quelques jours plus tard, il reçu un appel du père Piron :

– Mes félicitations, vous avez soutenu un bel échange intellectuel. Je crois que le Saint Père a apprécié…Et réciproquement. Vous m’avez étonné, bluffé même

– Vous aussi m’avez surpris. L’homme en blanc également.

– Match nul en somme ?

– Je le crois, mais nous nous connaissons mieux

– Vous avez raison. A bientôt

– Au revoir

Tranquillement installé dans son canapé, Henry tira la conclusion de ces événements inattendus: impossible de juger les gens sur leur simple apparence et leur comportement. Trop d’éléments entrent en jeu que nous ignorons. Nous ne voyons que les résultats apparents presque toujours issus de compromis douteux. C’est l’iceberg : dix pour cent au-dessus des eaux, quatre-vint dix pour cent au-dessous.

Le Vatican était un bouillon de cultures microbiennes dont personne ne pouvait prédire l’évolution. Les individus pris isolément valent mieux que collectivement, à tous les niveaux. Il y repensa un peu , ensuite la visite à la Piéta entra dans son panthéon personnel. Il décida de revoir « Pandora » d’Albert Lewin avec la sculpturale Ava Gardner, son idéal féminin. Une beauté en appelant une autre, n’est-ce pas ?

Jacques Tcharny

À suivre. .. Prochaine épisode Samedi 9 janvier 2016, Face à face avec Léonard!


WUKALI 02/01/2016
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


Récapitulatif des chapitres précédents:

Le Piéton de Rome

Premier chapitre : Au nom de Bacchus (1)
Deuxième chapitre: Au nom de Bacchus (2)
Troisième chapitre: Petit hommage au grand Vélaquez
Quatrième chapitre: A l’assaut de l’Ambassade-
Cinquième chapitre Le Palais Colonna
Sixième chapitre La Leçon du musée d’art moderne


WUKALI 02/01/2016
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