The 20th century pictural revolution with Henri Matisse


Le vingtième siècle a connu de nombreuses révolutions picturales, issues des travaux novateurs de quelques génies dont les plus célèbres sont [**Picasso*] et [**Matisse,*] le seul que l’Espagnol considérait comme son égal ( le premier étant le « pôle sud  » de la peinture moderne et le second son « pôle nord  » dixit [**Gertrude Stein*], dont il sera question plus loin dans cet article).

Que l’on permette à l’auteur de ces lignes de rapporter un souvenir personnel : d’une proximité, intellectuelle et visuelle, forte avec la peinture de Picasso, il avait des difficultés à apprécier celle de Matisse. Une exposition conjointe des deux hommes eut lieu au Grand Palais à Paris. Allant la visiter, les plus grandes craintes l’envahissaient : les œuvres du second ne seraient-elles pas faibles face à celles du premier ?…La confrontation amicale des deux peintres fut une révélation pour lui : non seulement Matisse « tenait » face à Picasso mais les qualités exceptionnelles de l’homme du nord lui sautèrent aux yeux : raffinement de la mise en scène, positionnement unique du sujet, choix extraordinaires des coloris ( un coloris étant une couleur à son maximum d’expressivité), ce qui autorise à décerner au natif du Cateau-Cambrésis le titre de meilleur coloriste de son siècle !

[**Henri Matisse*] (1869-1954) fut peintre, dessinateur, graveur et sculpteur. Issu d’une famille de la classe moyenne, il crée son premier tableau en 1890  : « Nature morte avec des livres ». Il monte à Paris dans la foulée où il intègre le fameux atelier de [**[**Gustave Moreau*]*], chantre du symbolisme pictural et merveilleux professeur qui laissait s’exprimer les personnalités de ses élèves : le maître les encourageant à « rêver  leur peinture au-delà de toute virtuosité technique ». C’est là qu’il se forgea son idéal esthétique, aux côtés de quelques autres débutant qui deviendront des apôtres de l’art moderne : [**Albert Marquet, Georges Rouault*]…

Il expose pour la première fois à la Nationale des Beaux-Arts en 1896. Il en devient membre associé sur proposition de [**Puvis de Chavannes*], ce qui le dispense de passer l’examen du jury pour exposer. Il découvre les Impressionnistes en 1897. Pour mieux gagner sa vie, il fait de la décoration de théâtre. Très vite l’artiste se mit à se promener : à Londres pour son voyage de noces (1898) où il découvre [**Turner*] qui l’influencera, à Ajaccio en Corse où il peindra une cinquantaine de toiles dont le fameux «  Mur rose  ».

En 1899 il a la révélation de [**Delacroix,*] ce qui provoquera un bouleversement de son mental comme de sa palette, à tel point qu’il s’en ira au Maroc sur les traces de l’inventeur de l’Orientalisme. Il fut capable, avec l’intelligence et la sensibilité unique qui le caractérisent, de peindre l’esprit et l’âme des populations et des sites marocains qu’il observait. Ses accords colorés, ses jeux de lumière d’une subtilité très personnelle, lui permirent la synthèse de cet univers si spécifique en une évasion vers l’inconnu de l’inconscient qui sera à l’origine de ses essais du temps des « Fauves ». Matisse est le peintre qui a le mieux compris le génie de Delacroix : au cours d’une visite, il le confessera un jour à[** Maurice Sérullaz*], le conservateur en chef du Cabinet des dessins au Musée du Louvre et le meilleur connaisseur du créateur de la « Mort de Sardanapale  ».

Matisse va croiser tous les génies de l’art moderne : [**Bourdelle, Carrière, Derain, Vlaminck, Maillol*] et enfin [**Picasso*] (1907) chez [**Léo*] et [**Gertrude Stein*], riches collectionneurs américains installés à Paris.

En 1900, il achète à [**Ambroise Vollard*] les « Trois baigneuses » de [**Cézanne*] qu’il conservera sa vie durant, malgré des circonstances parfois pécuniairement difficiles. Se placer sous la protection du maître d’Aix-en-Provence était une profession de foi très claire alors : « C’est notre modèle à tous » affirma-t-il un soir. Une telle acquisition prouve aussi que l’artiste vendait déjà assez bien ses tableaux.

Il participera au « scandale des Fauves » du Salon d’automne de 1905, en compagnie de [**Marquet, Vlaminck, Derain*] et [**Van Dongen*]. Rappelons-en l’historique : les toiles choquèrent par leurs couleurs pures et violentes posées en aplats. A la vue de cette explosion dantesque de couleurs flamboyantes, le critique[** Louis Vauxcelles*] s’écria : «  c’est la cage aux fauves !  ». Le terme plut aux participants qui revendiquèrent l’expression, laquelle passa à la postérité. Matisse devint alors le chef de la nouvelle école, sa réputation se répandit dans le monde entier et il put vivre confortablement de son pinceau.

En 1909 [**Sergueï Chtouchkine*], collectionneur russe connu, lui commande deux toiles qui vont déterminer l’aventure de l’art moderne au même titre que les « Demoiselles d’Avignon » de[** Picasso*] : «  La Danse  » et « La Musique  ». Pour que le lecteur comprenne bien ce que cela signifie, il doit savoir que s’il fallait choisir quatre créations de l’art bidimensionnel comme les plus belles et les plus importantes du siècle passé, ce seraient « La Danse  » et « La Musique » de [**Matisse*] ainsi que les « Demoiselles d’Avignon » et « Guernica » de [**Picasso*], sans la moindre hésitation. C’est situer le niveau exact de leur valeur respective.

A partir de 1908, Matisse expose partout : Moscou, Berlin, Londres, New-York
Entre 1906 et 1913 le peintre passe l’hiver dans de lointaines terres du sud : Andalousie, Maroc, Algérie, avec [**Camoin*] et [**Marquet.*] Il va alors remarquer toute une gamme décorative qu’il utilisera dans ses toiles, incluse « L’Algérienne  » : céramiques, carreaux de faïence, couleurs. Sa recherche permanente d’un rendu lisible de l’arabesque, un de signes particuliers les plus forts de l’écriture picturale du peintre, vient de là ( sa touche pour parler le langage des ateliers). Sa peinture se caractérisera donc par la simplification poussée des formes perçues et par ses couleurs, souvent pures et plates cernées d’un trait noir.

« L’Algérienne  »(dimensions : 81×65 cm) en est une parfaite démonstration. Début 1909 il réalise une série de tableaux, de tailles moyennes, montrant une femme en costume exotique. La touche y est ample, large, profonde et opulente. « La Jeune fille aux yeux verts vêtue d’une tunique chinoise », «L’Espagnole au tambourin » et « L’Algérienne » en sont les moments les plus représentatifs.

[**Louis Vauxcelles*], le critique d’art déjà cité, ajoutera à propos de la dernière, notre sujet, qu’elle avait « un visage de canaque ». Si toutefois c’était une bonne critique artistique avec faut-il le regretter une forme de mépris dans l’utilisation du terme, il montrait qu’il comprenait parfaitement la nouveauté de cette peinture : l’intérêt pour des mondes exotiques lointains et une humanité différente, l’expression naturelle d’une sensualité provocante ; le tout traité d’une manière inconnue, par aplats de couleurs quasiment pures mais non criardes.

Qu’on la regarde bien : sa robe verte (car le vêtement se prolonge au dessous de la ceinture) aux reflets roses, partiellement transparente, accentue son aspect « «offerte », à l’instar du visage aux yeux noirs immenses cernés du noir des cils et des sourcils, aux joues maquillées d’un rose alourdi et assourdi, au menton volontaire proéminent et à la bouche ornée d’une moue si dubitative qu’elle est limite tordue. Matisse aurait-il assimilé l’influence des masques primitifs en ce temps-là ?

Cette femme attend quelqu’un, le fait est certain mais cette personne l’a fait attendre, visiblement en retard et notre modèle n’aime pas cette situation. Quant au corps, l’attitude en est extraordinaire. Qu’observe-t-on ? De longs doigts effilés prolongent la main gauche vers le bas, la droite étant beaucoup plus ramassée, tandis que la femme s’accoude, qu’elle s’avachit plus exactement, sur le rebord d’une fenêtre qui ne nous laisse voir qu’un bout de ciel bleu dépassant l’encadrement de plâtre doré de l’ouverture . Le long col échancré montre une large poitrine couleur chair à la vision du spectateur. Le rouge de la ceinture sépare habilement torse et jambes, créant à la fois une rupture visuelle et une continuité psychologique. Sa puissance décorative n’a d’égale que sa sexualité volcanique. Quelle vitalité! Quelle occupation de l’espace où la couleur s’insinue partout. L’arabesque apparente jaune, au-dessus de l’épaule gauche du sujet, élément décoratif et passage obligé vers les rouges et les noirs du mur, est d’une précision discrète raffinée. Une distorsion nette de l’espace semble désarticuler l’équilibre du mur, uniquement par les contacts graphiques des couleurs : exploit retentissant de Matisse, dont se souviendront beaucoup de ses successeurs doués de la seconde moitié du vingtième siècle. Le sentiment de profondeur est pourtant présent, inévitable peux-t-on dire, dans cette composition où paraissent dominer les ressentis, sensoriels ou visuels. L’ombre de l’avant-bras posé sur le chambranle de la fenêtre est là pour le prouver.

Pour l’époque, cette peinture est révolutionnaire. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle fut comprise, que ce soit par les tenants de l’art moderne ou par leurs adversaires. Elle est le fruit complexe de multiple influences transcendées et synthétisées par le pinceau de Matisse. Pourtant, son apparence est d’une simplicité naïve, enfantine. Sa vérité intrinsèque est toute autre : une réflexion profonde, une élaboration précise et des couleurs magnifiées la sous-tendent. Seul un génie délicat et puissant comme Matisse pouvait la créer.

Le vicomte [**Guy du Chollet*], jeune aristocrate français tué pendant la Première Guerre mondiale, issu de la mouvance d'[**Alphonse Kann*], en fit l’acquisition le jour de sa présentation chez [**Bernheim jeune*], sur un coup de foudre. Il appartient aujourd’hui au Musée national d’art moderne ( Centre Pompidou).

[**Jacques Tcharny*]



Contact : redaction@wukali.com
WUKALI 23/04/2017
Illustration de l’entête: L’Algerienne. Henri Matisse – 1909. Musée National d’Art Moderne – Centre Pompidou. Huile sur toile. 81 cm/ 65 cm

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