From Louis XIV to contemporary cartoons, an uncommon parallelism…


La longue histoire de l’Art est parsemée de rencontres fortuites au-travers de multiples recherches, comme d’affirmations volontaires d’une solidarité artistique due au jeu subtil des influences et de leurs conséquences.

Ainsi une illustration récente (2015) du célèbre dessinateur de B.D [**Dany*] (le créateur de la série Olivier Rameau) s’inspire d’une invention complexe de la fin du règne de Louis XIV : « le Parnasse français  », qui fut très lentement élaborée sans atteindre le stade ultime de la réalisation pratique.

Mais d’abord que recouvre exactement le vocable «  Parnasse » ? Géographiquement, c’est une montagne du centre de la Grèce actuelle, surplombant la mythique, et réelle, Delphes antique. Dans la mythologie hellénique, elle était consacrée au dieu solaire Apollon et aux neuf muses, dont elle était la résidence.

Un «  Parnasse » est donc une construction en hauteur rappelant son origine historico-mythologique et intéressant les poètes et la poésie.

A la Renaissance, le « divin Raphaël » peignit une fresque monumentale de ce nom : 16,70 mètres de large ! Elle fut réalisée dans le palais du Vatican, entre 1509 et 1511, pour le Pape [**Jules II*].

Pour mémoire on rappellera l’existence, dans la seconde moitié du 19ème siècle, du mouvement poétique du « Parnasse français  ».

Ces quelques points de repères situent bien l’altitude à laquelle le sujet est censé se localiser et l’on comprend parfaitement pourquoi l’idée était dans l’air sous le règne de [**Louis XIV*], le Roi-Soleil.

Alors, entre en scène un personnage surprenant qui sera le catalyseur de cette idée : le richissime mécène parisien[** Evrard Titon du Tillet*] (1677-1762). Fils d’un secrétaire de Louis XIV et directeur des magasins d’armes royaux, Titon du Tillet entreprit une carrière militaire, qu’il abandonna à l’âge de vingt ans pour devenir maître d’hôtel de la duchesse de Bourgogne. A la mort de celle-ci ( 1712), il fut nommé commissaire provincial des guerres. Il resta célibataire, était chaleureux et aimait s’entourer d’amis à la conversation choisie : des gens de qualité qui lui ressemblaient. En 1749 il se retira dans son hôtel particulier : «  la Folie-Titon » . Il y fit construire un théâtre où [**Mademoiselle Leclair*], danseuse de ballets, y fit de nombreux spectacles et où fut jouée « Annette et Lubin », d’après [**Marmontel*], en 1762, pièce célèbre du temps, qui attira un monde varié, dans tous les sens du terme…

Dès 1708, Titon du Tillet se passionna pour l’idée chimérique de composer un jardin entourant un grand monument : « le Parnasse français », en apothéose des poètes et musiciens de Louis XIV.

C’est à [**Louis Garnier*] ( 1639?-1728), élève du fameux [**Girardon*], qu’il confia la tâche redoutable d’en créer une maquette en bronze et bois, achevée en 1718. Elle est conservée au château de Versailles (aile nord, rez-de-chaussée), mais elle est peu remarquée par les visiteurs car placée dans un coin obscur, où sa patine noire n’est pas mise en valeur. Ses mesures sont : 260 cm de hauteur, 235 cm de largeur et 235 cm de profondeur. On notera que les médaillons furent réalisés par un ornemaniste spécialisé : [**Simon Curé*], et que le bien connu sculpteur [**Augustin Pajou*] (1730-1809) compléta le travail avec d’autres médaillons et d’autres statuettes des temps nouveaux auxquels il appartenait.

Le commanditaire fit dessiner l’œuvre par [**Nicolas Poilly le jeune*] en 1723. C’est ce dessin qu servit de modèle à [**Jean Audran*] (1667-1756) pour sa gravure, universellement connue.

Dans l’esprit de [**Titon du Tillet*] le monument devait êtreune personnification du mont Parnasse : ornements de lauriers, de myrtes, de palmiers, entourant et soulignant la montée vers le sommet où devait triompher une statue de [**Louis XIV*], en Apollon à la lyre. A l’étage immédiatement inférieur les trois grâces incarnées par [**Antoinette Deshoulières, Henriette de la Suze*] et [**Madeleine de Scudéry*], la plus connue des trois. Encore au-dessous, sur une sorte de terrasse parcourant la montagne, [**Pierre Corneille*] cerné par [**Molière, Racine*] et Lully qui porte un médaillon. [**La Fontaine, Boileau*] et d’ autres personnages moins connus complétant les places vides des muses. En divers endroits devaient être suspendus aux lauriers des médaillons de poètes et musiciens moins célèbres.

Mais le prix de revient de la réalisation, extravagant même pour lui, fit abandonner le projet à Tillon du Tillet. Lequel publia une « description du Parnasse françois, exécuté en bronze, suivie d’une liste alphabétique des poètes et musiciens rassemblés sur le monument », en 1727. Il y eut trois éditions augmentées du vivant de Tillon (1732, 1743 et 1755). Leur succès fut considérable.

Observons la sculpture : sur un formidable piétement de bois, très travaillé avec ses rochers marqués, ses cascades d’où l’eau s’écoule et ses nombreuses espèces végétales aisément reconnaissables par un bon jardinier, apparaît le bronze avec son fourmillement de personnages divers. Ils sont tous d’une ciselure très fine, bien reprise. Il est rare que les finitions d’une maquette soient aussi poussées. Au niveau supérieur nous voyons trôner un jeune Apollon à la lyre, derrière lui se trouvent un enfant soufflant dans sa trompette (une renommée donc) et un cheval ailé sur le point de s’envoler. A ses pieds, trois femmes portent de longues guirlandes de fleurs, s’apprêtant à couronner le dieu dès qu’il arrêtera son jeu. A côté d’elles, de petits amours portent des médaillons où se voient des têtes d’hommes très ciselées. Au niveau inférieur au précédent figurent de nombreux personnages en pied, debout ou assis, dans des costumes et aux coiffures à perruques typiques de l’époque du Roi-Soleil. Ils sont bien individualisés et, pour un spécialiste du « Grand Siècle » identifiables. En descendant, le monticule s’élargit et, encore en dessous, nous voyons quelques effigies, sises aux angles, d’hommes connus du temps.

Cette description, un peu fastidieuse, permet de bien comprendre la vision qu’avait Titon de « son chef d’œuvre » : une tentative de synthèse d’une époque ( la sienne) qu’il considérait comme exceptionnelle. La transposition sculpturale qu’en fit [**Louis Garnier*], homme de métier doté d’un talent certain mais sans génie, est assez fidèle et passe pour la réussite majeure de cet artiste consciencieux.

Curieusement, bien que connue et appréciée de la critique artistique officielle du temps, la sculpture fut assez vite rangée aux oubliettes. Elle demeura présente, dans l’œil et l’esprit des artistes comme des personnes cultivées, par l’intermédiaire…de l’estampe de [**Jean Audran*] ! Décidément, les voies de la renommée sont impénétrables…

Plus tard, les caricaturistes de l’époque Louis-Philippe s’emparèrent de cette « curiosité baroque » et l’adaptèrent à toutes les sauces. De cette manière, l’œuvre devint relativement familière à un plus grand nombre et resta dans la mémoire collective.

Le lecteur qui s’étonnerait qu’un dessinateur comme [**Dany*] aille chercher son inspiration dans l’art classique « Louis-quatorzien » ferait preuve d’une méconnaissance complète du niveau culturel des créateurs de BD : même si quelques uns sont d’authentiques autodidactes, tous ont un immense appétit intellectuel. Ce sont des gens doués et intelligents qui accumulent un savoir incroyable tout au long de leur carrière. Naturellement par les recherches qu’ils effectuent en vue de telle ou telle histoire en gestation mais, surtout, par volonté personnelle.

Pour l’avoir croisé autrefois, nous pouvons affirmer que Dany n’échappe pas à la règle. Pour l’état-civil belge, [**Daniel Henrotin*] est né en janvier1943. Pour la BD, [**Dany*] apparaît en pleine lumière avec sa première histoire des aventures d’Olivier Rameau en 1968, sur scénario de [**Greg*] : « La merveilleuse odyssée d’Olivier Rameau et de Colombe Tiredaile  ».

Mais, en réalité, Dany débuta en tant qu’illustrateur publicitaire et son dessin s’en ressent, encore aujourd’hui : une franchise nette dans la mise en place du dessin au crayon, une utilisation précise et harmonieuse de l’encre qui donne des formes claires, immédiatement lisibles et compréhensibles et des capacités magiques de coloriste, surtout dans le rendu des teintes printanières : verts tendres, bleus doux et roses pâles d’une parfaite plénitude. De pareilles qualités s’adaptent impeccablement à raconter des aventures féeriques, d’où le triomphe de la série Olivier Rameau : c’est un ravissement pour l’œil, une fête de la matière colorée et un scintillement primesautier de l’intellect face à tant de douceur dans un monde brutal.

Mais très vite l’artiste, insatisfait, se remet en cause : son one-shot « Histoire sans héros », sur scénario de [**Van Hamme*] (1975) fut un choc pour ses fans : d’un réalisme sans concession et montrant tout ce dont est capable, en bien ou en mal, l’être humain. Les deux compères donneront une suite à cette histoire…Vingt ans après. Ils réaliseront aussi trois albums de la série « Arlequin  ». Puis Dany reprendra la série Bernard Prince le temps de deux albums avant de s’atteler à un genre qui le passionne : l’humour érotique avec « Ça vous intéresse ? » en 1990. Ses blagues coquines durent encore… L’artiste oscille, avec décontraction, entre poésie, réalisme et humour.

Est-ce du à sa formation ? En tout cas, ses couvertures, d’albums ou autres, ont toujours été admirées par les bédéphiles et les collectionneurs d’art, a fortiori ses peintures. Car, il faut le savoir, [**Dany*] est AUSSI un illustrateur talentueux et un remarquable metteur en scène de scènes inspirées.

Si son interprétation de «  La Liberté guidant le peuple » d’après [**Delacroix*] ne convainc pas entièrement : la surabondance de héros de BD de toutes origines rendant l’homogénéité difficile et discutable ; sa vision du « Parnasse français » est sans discussion. Or le premier est réalisé à l’encre et à l’aquarelle, alors que pour le second Dany a aussi utilisé la gouache. Force est de constater que le dessinateur est particulièrement doué dans le maniement de ce medium. Comme décrit plus haut, il arrive à le rendre d’une efficacité fabuleuse dans le rendu des couleurs « d’un matin de printemps  », pour tenter d’écrire, un peu, à la manière du vénéré Maître [**René Huyghe*]. L’œuvre mesure 72 cm x 54 cm. Elle nécessita deux semaines de travail acharné, dans une concentration totale.

Observons d’abord la composition de l’œuvre : au premier plan une superbe Colombe Tiredaile, vamp adulte, séductrice, aguicheuse, parfaitement consciente de sa beauté et de l’effet qu’elle provoque chez les mâles. On la reconnaît bien mais elle n’a rien à voir avec la débutante de 1968 : la main droite caressant ses magnifiques cheveux blonds, une poitrine devenue balconnet d’amour, des yeux bleu clair carrément fendus en amande, un regard de braise à damner n’importe quel homme, une certitude absolue de son impact, presque un petit fauve prêt à dévorer le malheureux admirateur…Dany a fait très fort !

Arrivé à ce point de notre exposé, nous nous devons de rappeler que cette idée d’introduire, par ses formes et son regard, un aspect carnassier de croqueuse d’hommes dans le portrait d’une exceptionnelle beauté remonte à [**Léonard de Vinci*] ( « La Belle Ferronnière », « La Dame à l’hermine  »)*. Mémoire culturelle et talent personnel sont nécessaires pour réussir cette transmutation alchimique : Dany en est la parfaite expression.

Au deuxième plan, en hauteur, un Olivier Rameau énergique, à la masculinité renforcée, indique au grave Monsieur Pertinent et au Lion couronné la direction que la petite troupe doit prendre. Juste derrière eux, le « Grand pas sage Ébouriffont », Maître de la fantaisie et de la joie de vivre à Rêverose, le pays de tous les bonheurs. Au-dessus des arbres aux troncs massifs au milieu desquels a pris place l’épouvantail de la « bande à Olivier ». En retrait, au niveau d’Olivier et de Maître Pertinent, la dompteuse, le ramoneur, le nain à la brouette contenant un œuf de Pâques, la danseuse en tutu, le gendarme, la cloche animée, etc…Tous membres de la brillante communauté d’Hallucinaville. Ils cherchent leur chemin. Gageons qu’ils le trouveront.

Tout ce beau monde est situé sur les flancs d’un monticule à l’herbe verte, aux fleurs épanouies de toutes les couleurs, dont le sommet est couronné de deux arbres grandioses dans lesquels de petits oiseaux volettent.

En arrière-plan, des collines sur la droite, dont l’une porte un château de conte de fée à la bannière flottante. Partout ailleurs un merveilleux ciel d’un bleu azur sans le moindre nuage.

C’est un miracle d’accords de couleurs à leur maximum d’intensité et d’expressivité ( définition du coloris) avec des bleus, des verts, des roses et des rouges qui s’équilibrent en induisant une symphonie du merveilleux à nulle autre pareille tellement elle est caractéristique de[** Dany*]. La pureté de ses couleurs a quelque chose de céleste, de limpide. C’est une fête de la matière pour l’œil ravi du spectateur. La perfection de l’illustration est totale, le tableau est un chef d’œuvre d’un équilibre unique entre dessin et couleurs, véritablement un instant d’éternité classique.

Maintenant, mettons côte à côte deux photos : celle du Parnasse français de [**Garnier*] et celle du Parnasse d’Olivier Rameau. La composition en hauteur du second calque la première, sa source d’inspiration. Mais Dany, avec sa magie créatrice, lui insuffle son esprit, sa puissance féerique et son ressenti personnel. Il s’agit bien d’une création unique, authentique vibration de l’âme du poète que devient ici l’artiste. C’est ce que l’on appellera une migration de motif réussie.

Dany prépare une grande exposition dans une galerie parisienne, pour la fin mars. Les premiers éléments connus semblent annoncer une relation générale avec la Belle époque, nouveau centre d’intérêt de l’artiste. Nous n’avons aucune inquiétude : il saura nous surprendre et nous étonner. Alors bonne chance à toi[** Dany*], baladin du neuvième art !

[**Jacques Tcharny*]


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WUKALI 09/03/2018)]


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