In the Afghan melting pot


Eaux du [**Panchir*], de[** Bamyan*], de [**Koundouz*], ruisseaux, torrents, rivières venus des plus hautes cimes du monde et qui coulent, selon la pente des montagnes, vers les berceaux des civilisations les plus anciennes, vers [**l’Indus et l’Oxus*], dont le nom est aujourd’hui [**Amou-Daria,*] ou qui vont se perdre dans les sables des empires ruinés, – j’ai bu à même leur courant, je me suis baigné dans leur fraicheur rapide.

J’ai vu la première neige de l’année fleurir les crêtes de l’[**Hindou Kouch*] que l’on aperçoit de[** Kaboul*] même. J’ai roulé ou cheminé dans les gorges profondes, sauvages et sublimes. J’ai subi la morsure du soleil des steppes. J’ai connu la paix ombreuse de jardins enchantés.

J’ai caressé, parmi des enclos brûlants aux murs craquelés d’argile, des chevaux beaux et puissants, dressés pour les joutes d’une brutalité splendide.

Les mains de leurs cavaliers mongols m’ont gentiment brisé les paumes .

[…] Mais plus que des rivières dont le cours glisse vers les plaines légendaires de l’Inde et vers l’immensité des steppes, plus que les montagnes qui appartiennent à l’Himalaya, plus que des fruits les plus beaux, des vêtements les plus colorés, des bazars les plus éclatants et même plus que des images d’un passé fabuleux, c’est le peuple formé par toutes ces forces de la nature et de l’histoire dont je me souviens.

Il compte en son sein toutes les races que les conquérants ont rassemblés, toutes les tribus laissées par un va-et-vient qui a duré des dizaines de siècles dans ce creuset prédestiné situé entre l’Iran, le Turkestan et l’Inde.

Malgré que l’Islam soit la religion commune et souveraine sur les hommes et les mœurs, l’amalgame ne s’est pas fait.

Les traits physiques, le costume, la manière de vivre, les chants, rien n’a bougé, rien ne s’est confondu. Le Patchou, l’Ouzbek, le Hazara, le Tadjik, le Turkmène, le Nouristani vivent chacun comme vivaient ses ancêtres. Le voyageur le plus distrait apprend à les distinguer très vite et sans erreur possible, même dans les rues fourmillantes de Kaboul …


[**Kessel*]oui Kessel, Joseph Kessel avec panache et maestria, les premières pages du « Jeu du roi . Afghanistan 1956». ( réédition Tallandier- Collection Texto).

C’est bien un régal, royal donc, notre part du roi, un pur bonheur, une immersion dans le magma de l’histoire encore brûlant laissé par ces conquérants, ces cavaliers ou ces pèlerins ivres d’espaces et de liberté.

Et qui mieux que Joseph Kessel pour nous aider à mieux comprendre ce pays, ces populations, ces tribus, ces clans qui ne forment pas un même peuple et encore moins une nation et dont les traditions, certes si éloignées des nôtres, ont pendant des siècles suscité la curiosité de l’Occident. De [**Byron*] à [**Kipling*] , et bien avant d’[**Alexandre le Grand*] au moine chinois [**Zhang Quian*], ou il va de soi à [**Marco Polo*], une terre qui vit naître de bien surprenants lignages.

Aujourd’hui de l’[**Afghanistan*] on ne connaît que des images dures, de souffrance, de misère, des scènes sanglantes d’attentats, d’arriération parfois et de mort souvent hélas, il en est d’autres que nous ne saurions oublier.

Voilà plus d’un demi siècle que Kessel a écrit son reportage. Que connaissons nous aujourd’hui vraiment de cette terre, ce pays d’un autre temps ! Quelles images nous taraudent, sont-ce encore ces regroupements de cavaliers, de «Tchopendoz», ces ralliements virils où des hordes équestres se disputent une dépouille de mouton, l’ancêtre même du polo? Ou alors sont-ce les fantômes de ces femme esclaves, soumises et bâchées sous leurs burkas, voire des patrouilles en véhicules blindées ?

Il est une autre approche cependant pour rendre compte d’un territoire et des hommes qui le peuplent, une autre façon de scruter le passé, c’est celle du champ de l’histoire et de l’art et c’est bien de cela que j’ai à cœur de vous entretenir, car cette terre est celle aussi de bien des croisements, des rencontres et des rapprochements entre Orient et Occident, et la passe de Khyber à l’est de[** Kaboul کابل*] est bien quelque part ce point de friction insurpassable.


[**La civilisation de la vallée de l’Indus*]

Voilà bien des siècles, en un temps que l’on qualifie dans les manuels spécialisés de protohistorique, quand l’aube de la civilisation se levait en Mésopotamie vers 2400 av J.C, une autre civilisation simultanément apparaissait sur les confins de l’Indus , certains archéologues la qualifient également d’Indo-Sumérienne ce qui est en soi très significatif. Très probablement les liens qui ont pu s’établir entre cette civilisation et la Mésopotamie étaient maritimes et passaient par le Balouchistan, on a pu établir des datations en établissant des comparaisons entre les vestiges architecturaux retrouvés ou les restes de sculpture en Irak (Tel Asmar) ou en Iran à la même période ( Kish et Suse), ainsi que les sceaux souvent zoomorphes et les poteries.

On considère généralement que la civilisation de la vallée de l’Indus débute au milieu du troisième millénaire avant notre ère, elle correspond à l’âge de bronze. Elle reste sur de nombreux points mystérieuse, et on ignore comment elle s’est éteinte. On suppute un bouleversement climatique qui transforma de riches régions agricoles (greniers à grains) en déserts. Bien plus tard quand les armées d’Alexandre les traversèrent, il est fait état de régions très chaudes et torrides. Cette civilisation fut parmi les premières à mettre au point un système uniforme de poids et de mesure.

[**Les Kushans*]

Les Kushans étaient constitués en tribus nomades qui dominaient cette région du Ier au VIIème siècle av. JC et dont l’empire était centré autour de la [**Bactriane*] (nom ancien de l’Afghanistan), selon [**Strabon*] sa capitale était Bactres. Leur empire couvrait un territoire correspondant, à l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde de l’ouest d’aujourd’hui. Leur souverain le plus célèbre fut [**Kanishka*], nous en reparlerons plus en détail dans l’article suivant.

[** Alexandre le Grand et la naissance d’un art grec d’Orient*]

Lors de la conquête d’Alexandre ( 334 et 325 av. J.-C), la Bactriane formait une des grandes satrapies de l’empire perse. Les Grecs loin de leur terre natale vont très rapidement s’installer dans cette région et reconstituer un mode de vie et une civilisation qui fera souche. Les pièces archéologiques abondent, et de nombreuses fouilles archéologiques ont été effectuées (notamment par la [**DAFA*], Délégation archéologique française de Afghanistan ). De nombreuses monnaies représentant Alexandre ou ses successeurs ont également été découvertes.

Au hasard d’une chasse dans le nord de l’Afghanistan en 1964 le dernier Roi d’Afghanistan [**Zaher- Shah*] découvre un chapiteau corinthien près du village [**d’Ai Khanoum.*] Fervent connaisseur en histoire ancienne il en informa les archéologues. On exhumera sur ce site plus tard toute une ville, une nouvelle Alexandrie, orientale par son plan et hellenistique par sa décoration. Ai Khanoum se trouve sur le rive gauche du fleuve Amou-darya et était naguère frontalier avec ce qui était encore l’URSS, la zone était stratégique et il était difficile pour des archéologues de pouvoir y travailler. Le chantier de fouilles fut conduit dans un premier temps par les archéologues français [**Daniel Schlumberger*] puis par [**Henri Seyrig*] et [**Paul Bernard.*]

Il est particulièrement intéressant de lire à cet égard l’étude on ne peut plus passionnante faite par Madame Laurianne Martinez-Sève (cliquer) sur le sujet : « Le théâtre était pratiqué dans des formes grecques et l’on a découvert, à [**Aï Khanoum*], le théâtre le plus oriental du monde hellénistique, comparable dans ses dimensions au théâtre contemporain d’Épidaure. Les fouilles de cette ville ont révélé que ces individus vivaient dans un environnement urbain de type grec : outre le théâtre, il y avait un gymnase où s’effectuait l’entraînement militaire des jeunes et où se diffusaient les éléments de l’éducation traditionnelle, la fameuse paidéia. Il était construit sur un plan grec, si l’on excepte le recours à de longs couloirs venus remplacer les habituels portiques. La ville disposait aussi d’une fontaine et ses principaux édifices adoptaient les ordres dorique, ionique et corinthien. Les habitants restaient tout autant attachés que leurs compatriotes du monde méditerranéen à la pratique du bain et des soins corporels. La plupart des maisons d’Aï Khanoum comprenaient un espace dévolu aux bains. Même les soldats en poste dans la petite citadelle de Kurgansol, qui gardaient la route menant de Bactriane en Sogdiane à une centaine de kilomètres au nord de l’actuelle ville de Termez, avaient une baignoire en céramique à leur disposition

Les découvertes archéologiques se multiplient, en 1966 ce sont des paysans afghans qui exhument au sud de Fullol des vases en argent et en or, ils veulent se partager le butin trouvé et décident de le partager à la hache, le directeur du musée de Kaboul averti de la découverte réussit à sauver sept vases en or et cinq en argent bien mal en point ! Hélas guerre et pillage auront raison de certaines des pièces découvertes

A Tillia Tepe en 1978 une équipe d’archéologues afghans et soviétiques découvre dans une nécropole six tombes princières datant du Ier siècle avant J-C, elle renferme un trésor inestimable fait de bijoux en or, et d’un nombre impressionnant d’objets en argent, de statuettes et de plaques en ivoire, ainsi que des poteries et des statuettes. Au total ce sont près de vingt mille objets recensés! Le travail de l’or et les représentations animales ne sont pas sans évoquer l’art des steppes, l’art scythe

Comme toutes les grandes découvertes de ce type qui excitent les imaginations et enflamment les passions, notamment durant ces temps de guerre, des rumeurs circulaient sur la disparition de ce trésor. En réalité il a été pendant ces années de bouleversement et de violence caché au fond des coffres du musée de Kaboul où il survécut discrètement à la violence des hommes grâce à la ruse et à la diligence du conservateur.

[**Pierre-Alain Lévy*]


[**À suivre !*]
[**Prochain article*] : L’art bouddhiste en Afghanistan, mise en ligne samedi 26 mai, qu’on se le dise !


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WUKALI 21/05/2018)]

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