Just skip it over, no time to waste !

[**Jonathan Lehmann*] se livre à nous dans cette sorte de biographie où, sûrement sans vraiment s’en rendre compte, il se présente, non sans humour, non comme l’archétype, mais plus exactement comme la caricature d’une génération en perte de valeurs qui préfère, « car c’est à la mode », « car ça fait chic »,  « car chez nous c’est pas bien et que la vraie sagesse se trouve ailleurs (pour lui l’Inde, pour d’autres le Tibet ou les chamans américains et autres sorciers africains), là où la société de consommation n’a pas dévoyé la nature humaine  », partir plutôt que d’essayer de surmonter ses problèmes en restant chez soi.
Je ne peux lire ce genre de témoignage sans penser aux vers de [**Baudelaire*] : « Amer savoir celui qu’on tire du voyage, le monde monotone et petit… nous livre notre image : un oasis d’ennui dans un océan d’horreur ».

Jonathan Lehmann est un jeune franco américain, qui, a l’issue de brillante études, entre dans un cabinet d’avocats aux États-Unis d ‘Amérique. Travaillant beaucoup, il vit comme cette jeunesse dorée sur qui l’argent se déverse sans fin : la drogue, le sexe, l’alcool, la musique. Et puis concomitamment, son père adoré décède et l’amour de sa vie le quitte. Un choc terrible pour n’importe quel être humain en général et pour lui en particulier. Il a la réaction de ces sortes de golden boys modernes : il démissionne et se cherche. Il se cherche avec les moyens de sa génération, c’est à dire grâce à l’internet. Il crée un « blog » sur « Facebook » « Antisèches du bonheur » où il fait part de ses lectures et de ses expériences relatives au développement personnel et à la méditation. Attention, à ce niveau les deux ou trois derniers millénaires en occident n’ont rien produit d’intéressant, c’est bien connu. Et puis comment avoir des « followers  », ces petits pouces levés « postés » par de parfaits inconnus sur les réseaux sociaux, si vous essayez de communiquer sur les quêtes spirituelles des mystiques chrétiens, sur la philosophie platonicienne (le « connaîs toi toi-même » du temple de Delphes n’étant qu’une suite de mots sans grands signifiants) ou sur les grands courants de la psychiatrie. Vous pouvez toujours, mais vous serez quoiqu’on en dise en forte concurrence et en plus vous passerez comme un passéiste qui ne fait que rabâcher ce qui se dit depuis longtemps. Aucune originalité !

Or Jonathan Lehmann est un jeune homme de sa génération avec un ego assez fort et ce qui l’intéresse c’est de communiquer, car com-mu-ni-quer : c’est exister. On est loin, très loin de [**Descartes*]. Il a beau dire à longueur de pages qu »il travaille à le diminuer, il reconnaît être totalement dépendant de son smartphone, il passe son temps à poster des milliers de photos et de réflexions et à scruter le nombre de « followers » qu’ils engendrent. Il passe 10 jours sans la prolongation de son être et la première chose qu’il fait c’est de le rallumer pour voir si on (les dizaines d’inconnus qui tombent par hasard sur son blog) ne l’a pas oublié. Il va en Inde, mais toujours dans des endroits où il est certain de trouver de l’électricité pour recharger les batteries !!!

Comme des milliers d’autres personnes, Jonathan Lehmann va chercher sa voie dans la sagesse hindoue. Pas n’importe laquelle, sûrement pas auprès d’un gourou qui n’accepte qu’un ou deux disciples et dont l’enseignement s’inscrit sur des dizaines d’années (en plus comme on se plonge dans la sagesse millénaire, le téléphone portable est un outil inconcevable), mais auprès de vrais « producteurs » de sagesse, producteurs modernes qui font des stages, qui développent des concepts assimilables sans peine, qui savent particulièrement bien créer un univers pseudo spirituel, enfin en quelque sorte qui servent un univers digne des meilleurs parcs d’attraction pour pauvres occidentaux (et parfois indiens) remplis d’argent qui ont du vague à l’âme. Quand il reporte les dires des gourous, nous qui avons du recul, on est étonné par la quantité de banalités, d’évidences qu’ils débitent. Soit ces « supermarchés » de la sagesse sont faits avant tous pour des Américains, tous les livres que Jonathan Lehmann lit sont américains, mais il est étonnant de s’apercevoir que ce qui passe pour « génial », « extraordinaire », qui donne des extases mentales transcendantalesn se trouve depuis longtemps dans la sagesse occidentale !

Jonathan Lehmann est comme les autres, il consomme ! Il passe 3 mois en Inde, mais il en profite pour visiter 5 ou 6 ashrams. On papillonne, on fait son marché, en fait on ne fait que du superficiel, que du consommable, mais on ne va jamais dans la profondeur. Enfin si ça aide, tant mieux, tant mieux surtout pour ceux qui vivent très bien des gogos occidentaux.

Pour autant Jonathan Lehmann est touchant, son voyage, son livre, dès les premières pages le lecteur le comprend, n’est qu’un moyen pour apaiser la douleur de la séparation et de la mort. A chacun ses moyens. J’ai un ami qui a fait le Marathon des sables après le décès de son père car il passe dans les lieux où son père éait passé son enfance. Mais ce qui est effrayant est son manque (apparent ?) de culture classique. Ces références portent tous sur des séries américaines, sur des films dit d’action et de littérature américaine autour du développement personnel. Il a des moments de grand « trip » intellectuel grâce à la « sagesse hindou », il n’a sûrement jamais dû entendre parler des extases de [**Sainte Catherine de Sienne*], il faut dire qu’il faut des dizaines d’années de méditation et de privation pour y arriver. Cette notion temporelle est totalement absente chez lui. Dix minutes de méditation chaque jour et tout va très bien. L’effort est une notion plutôt absente dans cette génération.

Bon, je ne vais pas être trop long, il y a tant à dire sur ce livre, plaisant et énervant à la fois. Connaissez vous le verbe « spoter » ? Pas trouvé dans mes dictionnaires, mais il a un rapport avec le téléphone et l’ego de son propriétaire. Jonathan Lehmann est un jeune homme, alors il a les hormones qui le titillent quelque peu et il s’entraîne (avec des stages pratiques bien sûr) activement dans tous les sens du terme, au tantrisme.

[**Spinoza*] a écrit sur la joie bien avant [**Eckhart Tolle*], un disciple de [**Krishnamurti*]. Indéniablement depuis le génial philosophe hollandais on a pas écrit grand chose de nouveau et sûrement pas Eckhart Tolle qui, dans l’extrait proposé ne fait qu’une (très) pâle imitation de bon marché de l’Ethique. Le besoin, naturel et sain de Jonathan Lehmann de chercher le silence, le vrai silence qui permet d’être seul avec soi même pour se retrouver et pour amener amour et fraternité autour de lui, existe même bien avant l’invention du téléphone portable…

Un jeune homme sans argent ne peut aller faire ses courses spirituelles en Inde. C’est certain, car le coût,, quoiqu’en dise l’auteur est non négligeable. Je serais intéressé de savoir combien il a dépensé en 3 mois entre les billets d’avions (car pour aller d’ashram en ashram il prend l’avion et non un vulgaire train ou pire… ses pieds) les stages payants, et les « dons ». Ce n’est pas à la portée de n’importe quelles bourses ! Non un jeune homme (même avec de l’argent qu’il laisse chez lui) qui est en quête de soi même et des autres, qui veut surmonter ses peines et ses addictions a à sa disposition un moyen très simple, mais très occidental. Jonathan Lehmann a sa famille à Angoulême, ça tombe bien, la cathédrale Saint Pierre est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre … du chemin de Saint Jacques de Compostelle. Le vrai chemin commence au pied de la porte de son domicile et pas obligatoirement du Puy en Velay où d’Arles, non il commence de chez soi. Et on le fait à pied, seul, on dort là où l’on peut, à la dure. Que Jonathan Lehmann lise [**Jean-Christophe Rufin*] il y a bien plus de sagesse et de spiritualité dans Immortelle randonnée que dans toute la pseudo littérature sur le développement personnel qu’il passe son temps à lire.

Alors un conseil pour le prochain livre : un sac à dos léger, des bâtons de marche, [**Spinoza*] et en route pour faire Angoulême-Saint Jacques de Compostelle, de préférence sans téléphone pour être en harmonie avec soi, avec la nature, avec l’univers, avec l’humanité. Et rien n »interdit de le faire à la « traditionnelle » : aller et retour ! Bien plus efficace que le « shopping » pseudo spirituel auprès de gourous auto proclamés en Inde.

[**Pierre de Restigné*]


[**Journal intime d’un touriste du bonheur*]
[**Jonathan Lehmann*]
éditions de La Martinière. 16€90


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WUKALI Article mis en ligne le 22/06/2018)]

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