An American cartoonist and illustrator, a terrific artist


Vers 1935 la bande dessinée américaine atteint un point d’équilibre, d’une stabilité inattendue, issu des travaux, des recherches et des expérimentations des quatre grands : [**Harold Foster*] (*), [**Milton Caniff,*] [**Alex Raymond*] et [**Burne Hogarth*], auquel nous consacrerons cet article. Nous rappelons que Burne Hogarth était américain et vivait au vingtième siècle et qu’il n’avait aucun lien de parenté avec William Hogarth, fameux peintre anglais du dix-huitième siècle.

[**Burne Hogarth*] (1911-1996), illustrateur né, faisant preuve d’une compréhension naturelle de l’anatomie humaine, fait figure d’enfant gâté du neuvième art : âgé de 24 ans, il se voit confier le dessin de « pieces of Eigh », qui raconte des aventures de pirates. Deux ans plus tard, il succède à [**Foster*] à la réalisation de la planche du dimanche de [**Tarzan*], toujours en utilisant un récitatif traditionnel sans ballons.

A cette époque, il n’a aucun droit de regard sur le scénario. Tout de même un peu intimidé de l’héritage de son prédécesseur, il reste proche de lui dans un premier temps : il pratique le quatre bandes de trois cases et use des mêmes techniques d’expression issues du cinéma (plongées, zooms, plans américains…). Son coup de pinceau nécessitant de l’espace, il va très vite réaliser des dessins s’étendant sur deux à quatre cases, horizontales ou verticales, facilitant ainsi la lecture.

Mais l’évolution vers le trois bandes sera beaucoup plus lente que certains l’ont écrit : c’est seulement lorsqu’il reprendra Tarzan, le 10 août 1947, après une interruption d’un an et demi, qu’il prendra cette direction. Et il s’agissait encore de trois cases par bande. C’est la planche du 1er février 1948 qui montre, pour la première fois, sept dessins sur trois niveaux. Les variations seront plus diverses par la suite : à l’automne 1948, Hogarth dessine cinq ou six dessins sur trois niveaux, toujours en utilisant des multiples de cases. Au final, au printemps 1950, l’artiste propose au lecteur ébloui trois ou quatre dessins par page. En général, lorsque l’on parle du Tarzan de Hogarth, c’est à cette dernière phase de son travail que l’on fait référence.

Hogarth est un perfectionniste. Son interprétation de l’anatomie est unique. Elle s’achèvera dans un baroque fantastique des positions, des sentiments, du rendu physique de l’être humain, de la faune et de la flore. Avec ces seuls éléments, il arrive à exprimer l’ambiance comme personne avant lui. On reconnaît tout de suite sa patte : que l’on regarde le Tarzan de [**Rubimor*], qui assurera, comme il le pourra, sa relève à son premier départ ( 25 novembre 1945), ou celui de[** Lubbers*], catastrophique, qui prendra sa suite ( 27 août 1950) : cela saute aux yeux.

Le monde de Tarzan est un monde visuel : les scénarios, invraisemblables, n’ont guère d’importance : les histoires se terminent toutes par une catastrophe dans laquelle notre héros est séparé de ses compagnons d’aventure (explosion d’un volcan, raz-de-marée…). Ce qui compte c’est le délire graphique de Hogarth qui laisse pantois le lecteur.

Nous retrouvons l’homme-singe dans des positions physiques aux limites de ce qui est possible, voire au-delà : sa musculature phénoménale dépasse toutes les espérances d’un champion du monde du bodybuilding. Quant à l’environnement, ce sont des décors hallucinants aux arbres titanesques, aux lianes outrancières et à l’enchevêtrement démentiel de branches cauchemardesques. Assez souvent, l’eau n’est pas loin : marécages, fleuve, lac ou simple rivière.

Observons [**Tarzan*] courir : c’est toujours la même foulée. Son ressenti en devient répétitif, agaçant le lecteur, mais il y a tant à regarder, à voir et à méditer, dans un seul dessin de Hogarth, que nous sommes dépassés et acceptons tous les excès de l’artiste, créateur-démiurge s’il en est !

Hogarth transfigure le corps humain, les animaux et les décors, pour en faire un «  chef d’œuvre » apologétique de la beauté du vivant, d’où son surnom de Michel-Ange de la bande dessinée. Le mot est exagéré c’est vrai, mais, au niveau du neuvième art, c’est une réalité incontestable.

Hogarth, comme Foster, fut de ceux qui donnèrent ses lettres de noblesse à la BD, en un temps où la majorité des Américains et les « intellectuels », au mieux l’ignoraient, au pire la méprisaient.

L’artiste va connaître une insatisfaction profonde, véritable crise de conscience, vers 1945 : Tarzan ne l’intéresse plus, il veut autre chose, être le maître absolu de ses inventions, de ses personnages et de sa création. Il abandonne donc l’homme-singe pour dessiner une histoire qui sera entièrement son œuvre, scénario et dessins. Ce sera [**« Drago»*], censée se dérouler en Argentine. Cette Argentine là n’a rien de vrai, à l’instar de l’Afrique de Tarzan. Même les éléments folkloriques ne sont là que pour donner un vernis mou, de vague appartenance au supposé lieu. De ce point de vue, « Gilda  », film mondialement connu, utilise les mêmes ficelles.

Drago est un jeune gaucho idéaliste, à la puissante musculature comme Tarzan, mais sans l’expérience humaine ni la maturité de ce dernier. Son riche père a partie liée avec d’abominables bandits et assassins, qui se révéleront être des nazis survivants, nostalgiques, qui ne pensent qu’à la vengeance contre les États-Unis. Le jeune homme, mélange de Tarzan et de Zorro, est accompagné d’un vieux serviteur fidèle et modèle, prêt à tout pour aider son patron, Tabasco. Eux sont le bien. Le mal est représenté par la troublante et corrompue Tosca (opéra qu’adorait l’artiste) et, surtout, par le diabolique baron Zodiac, incarnation du mauvais ange, du mal absolu, toujours vu dans des teintes pures de noirs et de blancs. Avec lui, Hogarth a réussi l’exploit de créer la plus effrayante représentation démoniaque de la BD !

Ici, l’utilisation des phylactères est permanente. Mais l’écriture des dialogues est particulière : Hogarth se sert des lettres, en les agrandissant, en les diminuant, en les orientant, en les grossissant, comme éléments indicateurs de l’action : si le drame doit arriver, on le devinera aisément, au simple regard des mots qui sont ainsi constitués. Beaucoup plus rare est son utilisation des notes de musiques : elles aussi sont là pour alourdir, de sous-entendus latents, l’atmosphère délétère de Delombu, la villa familiale. C’est Hogarth lui-même qui composera les paroles de la chanson de Drago. C’est sur cet air que les danseurs s’élanceront sur la piste en une chorégraphie endiablée, art pour lequel le dessinateur se passionnait, lui qui était toujours en recherche permanente de l’essence du mouvement.

Autre recherche de la nature intrinsèque du mouvement qui l’intéressait: le cheval. L’animal est montré dans l’action de galoper, avec une large encolure et une crinière énorme, jamais au repos.

[**Drago*] est entièrement conçu en quatre bandes. Certaines images sont des doubles ou des triples de cases. Le rendu de chaque image devient un accomplissement baroque parfait : par l’usage de plongées, contre-plongées, zooms ou plans américains ; par l’accentuation de la profondeur devenant moment dramatique ; par le maniement de noirs d’une virtuosité graphique stupéfiante, alors que les réserves de blanc du papier deviennent des couleurs actives…

Le sommet de ce théâtre d’ombres chinoises qu’est par moment cette bande unique en son genre, est à situer dans le visage apocalyptique du Diable personnifié : le baron Zodiac. La fureur expressionniste d’Hogarth s’y déchaîne  dans la figuration de ce Prussien vaincu, d’origine aristocratique avec son monocle d’une autre époque. Il porte, dans toutes ses apparitions, l’immense manteau, immédiatement reconnaissable, du félon de théâtre populaire. Son long fume-cigarette, pour le moins décadent, est un contresens voulu par son inventeur, qui introduit ainsi un élément d’accentuation du trouble psychologique du sujet. Ce que le sifflement anormal de son élocution confirme. Son faciès est extraordinaire : visage allongé, bouche tordue par un rictus de haine, joues cavées, nez aquilin, oreilles pointues à la Méphistophélès. Quant à ses mains recouvertes de gants, elles sont d’un évident démonstratif du déséquilibre psychique de cet individu abject : elles bougent pareilles à des anémones de mer, prêtes à saisir et à tuer tout ce qui passe à leur portée. Cet être, rebut d’humanité, est un psychopathe mégalomane et meurtrier.

Chef d’œuvre unique en son genre, Drago ne vivra qu’une aventure et un quart : les 12 dernières pages débutent une autre histoire qui s’achève en queue de poisson, laissant le lecteur sur sa faim. Pourquoi ? Le succès ne fut pas au rendez-vous et les « syndicates », qui distribuent les séries dans les grands journaux américains, l’abandonnèrent.

De guerre lasse, et malgré une tentative désespérée du dessinateur pour faire autre chose, cette fois dans le domaine comique avec [**«  Miracle Jones »*] en 1948, échec cuisant, Hogarth revint à Tarzan du 10 août 1947 au 20 août 1950.

Cette fois, il découpe sa planche en trois bandes. Chacune pouvant avoir, au maximum, trois cases. Mais, majoritairement il dessine deux cases par bande. Parfois même, il n’y a qu’une seule scène. C’est un maelstrom d’images folles où domine la science de l’anatomie, qu’elle soit humaine, animale ou végétale. Vu sous cet angle, les combats que mène le Lord de la jungle sont caractéristiques: sa formidable ossature, portant cette musculature d’anthologie, lui permet des prouesses uniques : impensables torsions du corps de plus de quatre-vingt dix degrés, mouvements de ses jambes les transformant en points d’appui par une rotation large, bras et poings parcourant l’espace en oblique avant de frapper l’adversaire… Toujours la recherche de l’essence du mouvement, l’obsession de Hogarth.

Tarzan vole de liane en liane en haut d’arbres immenses, à une vitesse impressionnante qui aurait surpris [**Usain Bolt*] lui-même. Ainsi il surveille son royaume sans que les autres le voient, sauf… Lorsqu’il tombe (bêtement), et est fait prisonnier par d’infects barbares de toutes origines ( gorilles, hommes-singes, peuplades locales agressives, trafiquants européens sataniques), chose fréquente. Dans ce cas, ils veulent le dévorer ou le sacrifier en place publique mais, quand les gardiens viennent le chercher, il s’est déjà libéré de ses liens et enfui. Il s’apprête à revenir accompagné de Tantor l’éléphant, de Numa le lion et des autres animaux sauvages du secteur et l’ennemi sera écrasé, détruit et liquidé.

On ne peut pas dire que les scénarios de Hogarth soient plus inventifs que ceux de ses prédécesseurs mais ce sont les siens et il en est, psychologiquement, plus à l’aise.
Parlons maintenant des plongeons de Tarzan dans les eaux les plus diverses : c’est un styliste qui gagnerait le concours olympique ! Observons ce que cela veut dire avec la case unique de la troisième bande du 26 février 1950: la tête dans les épaules, les épaules dans l’alignement des bras, la musculature du torse bandée au maximum, les poumons ayant récupéré le plus d’air possible et les jambes formant un angle de 120 degrés avec le reste du corps, c’est la perfection, l’idéal, l’asymptote vers laquelle tend tout plongeur… Qui ne l’atteindra jamais.

Le mot est lâché : [**perfection*]. Cette notion semble hanter les nuits d’Hogarth, quoi qu’il dessine. C’est aussi ce concept qui le rapproche de [**Michel-Ange*], avec les conséquences induites : insatisfaction chronique, volonté délibérée de s’évader de son cadre évolutif, tentation de l’ailleurs, innombrables essais avortés et réussites uniques. Dans ces conditions, Hogarth est un merveilleux metteur en scène de tableaux, pas un raconteur d’histoires. L’artiste le sentira tellement bien que, malgré les offres des «syndicates», il quittera le monde de la BD le 20 août 1950. La dernière bande de ce dimanche-là ne montre qu’une seule image : celle d’un rhinocéros chargeant, d’une plastique parfaite… Et le monde des fans va, pour toujours pense-t-il, regretter l’univers visuel créé par l’artiste.

Pendant une vingtaine d’années, il sera professeur d’anatomie et de dessin à la «School of visual arts»à New-York. Il rassemblera l’ensemble de ses cours en 6 volumes qui seront publiés des années plus tard. Naturellement, en cette période de sa vie, il dessine, de nombreux admirateurs l’entourent, mais il est retourné à l’anonymat du grand public, croit-il…!

C’est méconnaître le monde des fans de la BD qui est en cours d’organisation. Et c’est de France que viendra le signal de la révolte contre le statut mineur de la BD que les autorités consentent : il ne faut jamais oublier que la censure sur les publications destinées à la jeunesse( nom officiel du neuvième art à l’époque) régnait à la manière de Louis XIV : en autocrate.

Dès les premiers Fans-Magazine, les « fanzines », le nom d’Hogarth réapparaît. Des exégètes commencent à étudier son œuvre, l’Amérique le redécouvre et il est invité dans tous les festivals importants du monde, où il est acclamé. Ses admirateurs l’interpellent : « Quand reviendrez-vous à Tarzan ? Nous voulons Tarzan !  »…
Finalement il cède et, en 1972, il publie, simultanément en onze langues, dont le français, directement en album (ce qui ne se faisait pas outre-Atlantique) une adaptation du premier roman de [**Burrough*] : «Tarzan seigneur de la Jungle», un authentique roman graphique. Le livre est composé de planches de deux bandes maximum, de chacune deux dessins maximum. Mais nombreuses sont les pages présentant deux bandes de chacune un dessin, voire un dessin unique sur toute la surface à couvrir. Le livre est une réussite pour l’éditeur mais c’est loin d’être un chef d’œuvre. Le souffle épique manque malgré la magnificence des images créées. Les personnages, la faune et la flore expriment l’intensité dramatique vécue par eux, les décors ont une magnificence, une exubérance décorative extraordinaire mais il est patent que Hogarth n’a pas encore réalisé la synthèse entre l’époque des «syndicates» et celle de la «School of visual arts». Les deux périodes se côtoient mais ne fusionnent pas.

L’artiste le ressentira si fort qu’en 1976 il fera paraître [**«Jungle Tales of Tarzan»*]. Le triomphe sera total, définitif, entier. Enfin, Hogarth a réglé ses comptes avec Tarzan : la démonstration y est miraculeuse, tout au long de ces quatre aventures. Édité seulement en noir et blanc aux États-Unis, il est resté inédit en France mais fut publié en couleurs en Espagne. Nous encourageons nos lecteurs à se le procurer : c’est très facile par internet.

Au regard de cet ouvrage lumineux, le lecteur, émerveillé, voit l’artiste se déchaîner dans des représentations d’un Tarzan combattant une foule belliqueuse de guerriers locaux, en enroulant son dessin à la manière d'[**Eugène Delacroix*] : le si célèbre «  dessin en ove »**, tant apprécié des amateurs et qui a tant fasciné les conservateurs de musées. Le corps et les membres de l’homme-singe donnent le tournis à l’œil, en créant un moment cinétique en deux dimensions, parfaitement invraisemblable mais si beau à regarder.

Une autre planche va encore plus loin : nous y voyons une mer humaine sur le point de venir à bout du Lord de la jungle dans le quart bas de la page, tandis que les trois quarts supérieurs montrent Tantor l’éléphant jetant en l’air à l’aide de sa trompe des fétus de pailles humains , écrasant et piétinant tous ces guerriers pour libérer Tarzan. C’est un dessin fabuleux : la vision que nous en avons montre l’animal se dressant dans l’espace visible. Il crée un mouvement phénoménal du bas du ventre jusqu’en en haut de la tête. L’œil du spectateur mettra plusieurs secondes avant de saisir l’entièreté de la scène, introduisant une notion de durée inhabituelle en BD. Aucun dessinateur, avant Hogarth, n’a atteint un tel paroxysme de l’expression. Le seul qui sera capable, à sa manière toute personnelle, d’égaler cette perfection, ce sera [**Frank Frazetta*]***.

Les quatre pages où Hogarth nous montre le combat démentiel mené par Tarzan contre Histah, le gigantesque serpent, sont des morceaux de bravoure de la BD, d’un spectaculaire unique. Le génie de l’artiste y explose en développant toutes les possibilités qu’offre la double-page : au milieu du fouillis végétal créé par les branches d’un arbre énorme, un python monstrueux enserre un jeune gorille de ses anneaux mortels. Tarzan va se précipiter à son secours. C’est un délire dessiné, férocement beau aux yeux du lecteur époustouflé.

Une autre page, insensée et hallucinatoire, mérite d’être citée : celle ou le Lord de la jungle, dans les branches hautes d’un arbre qui semble monter à l’assaut du ciel, voit un lion féroce, cerclé de feu, grimper vers lui pour le dévorer. La c’est vraiment un cauchemar, pour le fan comme pour Tarzan. Ce festival d’images démentes est d’une puissance impossible à rendre par des mots : il faut impérativement les voir.

On pourrait imaginer, qu’après s’être débarrassé du mythique Tarzan, l’artiste ayant réalisé un des sommets de l’art graphique aille se reposer sur des lauriers bien mérités. Il n’en fut rien. Discrètement, à son rythme, il va préparer deux portfolios consacrés au roi Arthur qui paraîtront en 1983, à 1500 exemplaires chacun. Chacun est signé et numéroté par Hogarth et composé de six gravures en noir et blanc. Ce sera une véritable bombe graphique pour ses admirateurs enthousiastes, même si le succès commercial en fut mitigé.

En 1993, sera publiée une édition allemande en couleurs du portfolio 1, à 1100 exemplaires signés et numérotés. Curieusement, les couleurs n’ajouteront pas grand chose : la force du dessin l’emporte.

Le portfolio 1: sur la couverture, on voit le Roi Arthur, majestueux sur son magnifique destrier au-dessus d’un dragon héraldique inattendu. Cette image servira à l’édition en bronze (à deux cents exemplaires) d’une médaille commémorative réalisée par le dessinateur.

Les trois plus belles planches sont incroyables d’équilibre de la composition, de virtuosité graphique, de beauté esthétique, de technique narrative et d’utilisation des noirs et des blancs.

Celle montrant le jeune Arthur insouciant près d’une source, appelé à ses devoirs de roi par le vieux Merlin, immense dans son large manteau, est d’un équilibre doux et d’un décoratif plutôt assagi mais ça ne dure pas.

La remise d’Excalibur, l’épée enchantée, par la dame du Lac, est agitée de remous violents rendus par l’opposition des noirs et des blancs, ici couleurs constitutives de la scène qui se joue. Merlin dirige le bateau tandis qu’Arthur se penche pour attraper l’arme.

La troisième montre le Roi Arthur pourfendant le dragon de sa lame tranchante et acérée, alors que son cheval tombe entre les pattes du reptile maudit. Le fracas est épouvantable : une colonne de pierre s’effondre alors qu’une dalle sacrée gicle. De la gueule de l’animal sort un feu d’enfer, ses yeux sont révulsés, tandis qu’Excalibur lui tranche la gorge.

Ces trois représentations sont d’une pureté d’exécution en totale antinomie avec le sujet traité. Nous sommes transportés dans une autre dimension du temps et de l’espace. Jamais n’avaient été créées de pareilles images. Leur nouveauté est complète, la réussite est magique. Elles sont comme une transfiguration de l’horrible et de la laideur en élégance et harmonie.

Le volume 2 ne sera pas en reste avec 5 créations particulièrement puissantes : le combat de chevaliers entre Arthur et Mordred est impressionnant mais pas autant que la scène de séduction de Guenièvre par Mordred : installée, affalée plutôt, sur un sofa oriental, la poitrine dénudée aux seins offerts, la longue chevelure surmontant un visage en pâmoison avec ses lèvres ouvertes et ses yeux fermés, l’homme qui lui embrasse la cheville, tout y est d’un érotisme torride et diabolique. Il n’est pas jusqu’au décor qui participe à l’événement : arbres crochus aux fruits (défendus?) prêts à être cueillis, fleurs et feuilles en pagaille, panthère faîte de joyaux scintillants au sommet d’une colonne, pleine lune envahissante, tout respire la luxure, la volupté, la lascivité, les paradis artificiels et la trahison dans cette image incroyable, allégorie de tous les maux d’une espèce humaine pervertie, alors qu’elle n’est composée que par le jeu des lignes de noirs et de réserves narratives de blanc.

Mais tout cet univers s’effondre avec la gravure 5 où un bateau emporte dans son exil lointain, au milieu d’une tempête destructrice, prémonitoire du prix à payer, la triste et coupable Guenièvre…

Vraiment, l’artiste a inventé là des images qui dépassent largement le cadre de la BD. C’est une fantasmagorie dessinée que seul [**Frazetta*] fut capable de retrouver, avec son style personnel, au vingtième siècle.

Cette fois, la créativité de [**Burne Hogarth*] était presque épuisée. En 1996 parut «  Morphos, the shapechanger ». C’était au moment de son décès. Les images sont belles mais elles n’ajoutent rien de plus à l’œuvre du Maître.

Si le cycle arthurien vivra éternellement, le cycle «Hogarthien» ravit nos yeux et embellit, quelquefois, nos rêves. Ce grand créateur de formes, ce merveilleux inventeur d’images transcendantales est, aujourd’hui apprécié et reconnu à sa juste valeur : celle d’un surdoué en avance sur son temps. Ses travaux originaux s’arrachent dans les grandes ventes internationales et nombreux sont les collectionneurs qui espèrent acquérir une de ses œuvres. Ce n’est que justice.

[** Jacques Tcharny*]



• * Article paru dans Wukali: Harold Foster. Prince Valiant au temps du roi Arthur
• **Terme inventé par Maurice Sérullaz, conservateur au Louvre et meilleur connaisseur de Delacroix au 20ème siècle
• ***Voir sur Wukali l’article que je lui ai consacré : Frank Frazetta, l’apogée du merveilleux héroïque


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WUKALI Article mis en ligne le 07/08/2018)]

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