The painting back in Antwerpen the city where it was born more than 400 years ago


C’est un peu le retour du fils prodigue pour ce tableau de [**Rubens,*] Le Massacre des innocents, qui revient sur le lieu même qui l’a vu naître, à [**Anvers*] et sera exposé à la Rubenshuis, la maison que le peintre avait fait construire, aujourd’hui devenue musée. Il fera l’objet d’une exposition du 26 septembre à avril 2019 organisée dans le cadre d’Anvers Baroque 2018.

L’oeuvre est aujourd’hui la propriété du musée de Toronto ( Art Gallery of Ontario). Elle fut donnée en 2008 à ce musée par le collectionneur et milliardaire anglo-canadien [**Ken Thomson*] (Sir Thomson of Fleet) qui avait fait sa fortune dans la presse et qui avait acheté la peinture dans une vente chez [**Sotheby’s*] à Londres en 2002 pour 49.5 millions £ (environ 55 millions €). Le tableau avait précédemment appartenu à la [**famille princière du Lichtenstein*]. En 1780 ce tableau était considéré comme étant de la main du peintre anversois [**Jan van den Hoecke*] qui fut aux alentours des années 1630 un des assistants de Rubens. Il faudra attendre le début du XXè siècle pour rendre à Pierre-Paul Rubens la paternité de la peinture.

Le sujet est tiré de L’Évangile selon Saint Matthieu (chap. 2, versets 16-183); il est absent des autres évangiles canoniques et son historicité est remise en cause ( la mise à mort sur ordre d’ [**Hérode*] des enfants en dessous de deux ans). L’histoire de l’art connait nombre de peintres qui ont traité ce thème, nous y reviendrons.

– [**Rappelons quelques éléments biographiques de Rubens et d’histoire avant de traiter de ce chef d’oeuvre*]

[**Pierre-Paul Rubens*] est né à Siegen ville aujourd’hui située en Allemagne en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la ville faisait partie alors de l’électorat de Mayence. Les questions de souveraineté divisent et opposent les états européens qui se font la guerre (Espagne, France, Angleterre, Pays-Bas) et les guerres de religion rongent alors cette partie de l’Europe du nord. Le [**traité du Cateau-Cambrésis*] (3 avril 1559) met un terme pour un temps aux guerres qui opposaient la France, l’Espagne et l’Angleterre.

En 1561 [**Jan Rubens*] épouse [**Maria Pypelinckx*].

1566 [**Guillaume d’Orange*] (Guillaume le taciturne) stathouder des provinces de Hollande, Zélande et Utrecht conduit la révolte des Gueux contre l’[**Espagne*]. Dans le même temps, un mouvement iconoclaste balaie alors les Pays-Bas.

Guillaume prône la liberté de conscience. Le 31 décembre 1564 il déclare en français devant le Conseil d’État : « Je ne peux pas admettre que les souverains veuillent régner sur la conscience de leurs sujets et qu’ils leur enlèvent la liberté de croyance et de religion. » (Sources: Hérodote).

En 1566 un nouveau gouverneur est nommé, le [** duc d’Albe*], la terreur règne, les exécutions se multiplient. Guillaume d’Orange doit s’enfuir. Il reviendra plus tard et réussira à unir le nord et le sud des Provinces-Unies contre les Espagnols.

1568. Pour fuir la terreur organisée par le duc d’Albe la famille de Rubens s’enfuit à Cologne.

Par l'[**Union d’Arras*] (6 janvier 1579), les représentants des dix provinces à majorité catholique de la Flandre, de l’Artois et du Hainaut réaffirment leur fidélité au roi [**Philippe II de Habsbourg*] et à son représentant, le gouverneur [**Alexandre Farnèse*]. Ils conservent le nom de Pays-Bas espagnols. ( Sources: Hérodote)

Dans le même temps et en réponse, par le traité de l’[**Union d’Utrecht*] (Unie van Utrecht) les Provinces-Unies dénoncent la souveraineté espagnole.

Le 17 août 1585 Alexandre Farnese, gouverneur des pays-Bas au service de Philippe II d’Espagne reprend Anvers.

[**«L’Invicible Armada»*] espagnole connait un désastre maritime le 8 août 1588

En 1587 meurt le père de Rubens, peu de temps avant il avait abjuré pour lui même et sa famille le protestantisme pour le catholicisme.

En 1589 le jeune Rubens part avec sa mère pour Anvers pour étudier la peinture. Après des études auprès de maîtres anversois il devient membre en 1598 de la Guilde de St Luc ( rappelons que saint Luc est le saint patron des peintres).

– [**Des années 1600 à 1609, année où fut peint Le Massacre des innocents*]

Dès l’année 1600 il débute une série de voyages en Italie qui le conduiront à découvrir outre l’art grec et romain, les plus grands maîtres de la peinture. Il y puise son inspiration, copie leurs oeuvres, s’essaie à leurs visions, découvre leurs techniques, leurs manières de peindre. L’Italie, le passage obligé de l’humanisme à travers les siècles. Il découvre [**Giotto*], [**Ghirlandaio*]. Il fait halte à [**Venise*] et est subjugué par le génie de [**Tintoret*], de[** Véronese*] et de[** Titien*] bien entendu puis fait halte à la fastueuse cour de Mantoue auprès du duc [**Vincenzo Gonzaga*]. Il y rencontrera notamment [**Monteverdi*] et [**Galilée*] eux aussi hôtes du duc .

En 1601 grâce au soutien financier du [**duc de Mantoue*] il découvre [**Rome*] et [**Florence*]. Comment alors ne pas être sous le coup de la puissance des peintures de [**Michel-Ange*], de[** Raphaël*] ou de [**Léonard de Vinci*] qu’il découvre et admire, et sous l’émotion de la statuaire antique ou des marbres michelangesques qu’il se plait aussi à copier. Il est ébloui par la statuaire grecque qu’il peut admirer dans les collections vaticanes où il se plait à travailler. Il découvre aussi les peintures du [**Caravage*] qu’il aime avec émotion et dont il apprécie les angles de vue originaux, les plans de vision, le «clair-obscur», le travail sur la lumière, cet aspect tout à la fois théâtral et populaire, le« réalisme», ces sujets qui touchent à la chair et au coeur. Il recommandera même au duc de Mantoue d’acheter la Mort de la Vierge (aujourd’hui au musée du Louvre). Visionnaire génial, Pierre-Paul Rubens, le jeune homme des Flandres sait voir la force de la puissance picturale du tableau de Michelangelo Merisi da Caravaggio qui pourtant en son temps fut critiqué et conspué par les médiocres et les dévots !

Il visitera aussi l’Espagne, acceptera des missions diplomatiques puis retournera en Italie.
En 1608 il rentre à Anvers hélas trop tard, sa mère vient de mourir.
En 1609 il travaille au Massacre des Innocents.
Le 19 avril 1609 une trêve est signée entre les Provinces unies et Philippe II roi d’Espagne (Trêve de douze ans) et qui ouvre une période de prospérité.
Rubens la même année aussi épouse [**Isabelle Brant*] et peint l’Adoration des Mages

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer

Comment ne pas citer [**Baudelaire*] et comment aussi avec notre « poète maudit» ne pas évoquer les influences, les lignes de force, les disciples, les héritiers de Rubens. Force est de penser à [** Delacroix*].

– [**Peintre du Baroque, bien évidemment*]

Le Massacre des innocents est dans une composition toute en diagonale, la peinture s’inscrit dans une dynamique qui part du bas de la robe rouge de la femme (titianesque en diable) dirigeant ses bras en direction de l’enfant, quasi putto, tenu en l’air comme un trophée par un homme directement venu de chez [**Michel-Ange*]. Elle forme un corps antithétique et fusionnel avec un personnage masculin nu, athlète aux muscles saillants comme un satyre de pierre tout en verticalité. En contrechamp un spadassin torse nu en diagonale opposée enfonce son épée dans la poitrine d’une vieille femme; derrière lui un sbire casqué à la romaine tirant par les cheveux une femme qui protège son enfant. L’influence romaine est prégnante: antiquité, [**Michel-Ange*] et [**Caravage*] bien sûr aussi ! A l’exception des femmes, les corps masculins sont quasi nus ou voilés pudiquement. Torses tout en muscles, puissants et virils. Les femmes sont représentées sur une même ligne horizontale. D’entre elles seuls n’émergent que deux regards : à droite et de part et d’autre de ce sicaire comme sorti du mur de la Sixtine. La couleur est dominée par le rouge de la soierie de la robe de la femme au premier plan dont on n ‘aperçoit que les épaules et un sein dénudé et contrastant avec une femme dont on ne distingue que la robe de couleur safran; il s’oppose à la moire grise de la robe de celle qui est accroupie à l’arrière-plan gauche et au pan de tissu bleu du personnage masculin de droite. Un paysage architectural et académique dans la tradition du temps sert de fond de décor.

L’oeuvre a une dimension opératique, théâtrale, la gestuelle de la femme de droite, les bras écartés et en contrepoint parfait du personnage soulevant l’enfant, est emprunte d’une certaine mièvrerie. Les enfants morts aux chairs déjà livides, presque oubliés, n’apparaissent que dans le coin droit du tableau alors même qu’ils en sont la raison d’être. Le traitement du sujet vibrionne, la force de vie est d’autant plus puissante que le thème en est dramatique.

Il semble évident que Rubens eut à connaître lors de sa visite à Venise le tableau du [**Tintoret*] sur le même sujet et peint bien plus tôt entre 1583 et 1594 pour la Scuola Grande di San Rocco.

En 1609 était signée la Trève de douze ans qui mit fin au conflit entre les Provinces-Unies et l’Espagne. Après ces massacres et ces destructions le temps était alors venu d’honorer la mémoire et de retrouver l’humain, c’est ce que fit Pierre-Paul Rubens à travers ce tableau.

[**Pierre-Alain Lévy*]


Illustration de l’entête: Le Massacre des innocents. P-P Rubens. © 2018 Art Gallery of Ontario 2014/1581

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WUKALI Article mis en ligne le 18/08/2018)]

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