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Alda Merini, la poétesse vulnérable

par Philippe Poivret

Noël,  c’était il y a pas longtemps et c’est déjà passé ! Peu importe. Selon le Nouveau Testament, un enfant, un petit garçon, est né à Bethléem. Ses parents l’appelleront Jésus et son l’histoire est connue dans le monde entier. Mais la mère de cet enfant, qui est-elle ? Elle s’appelait Marie nous dit-on, et son mari, Joseph n’est pour rien dans la conception de cet enfant. Jésus est le fils de Dieu et c’est Dieu qui a provoqué cette grossesse chez cette jeune vierge. 

A partir de là tout est connu ou presque. Mais Marie, la maman de cet enfant ne parle pas et on ne sait pas grand-chose d’elle. Alors il était normal qu’une autre femme, Alda Merini, lui parle vingt-et-un siècles plus tard et qu’elle s’adresse à elle comme à une amie ou à une voisine, et qu’elle lui parle comme deux femmes peuvent se parler entre elles.

C’est dans un petit recueil intitulé Magnificat un incontro con Maria que cette poétesse italienne, très originale et bien de notre époque, donne la parole à cette maman et s’adresse à elle dans de courts poèmes ou dans de brefs monologues. Comment Marie a-t-elle vécu sa grossesse, tout s’est-il bien passé ? Et Marie, qu’a-t-elle dit à son mari ? Elle sait que son enfant va souffrir, qu’il va être tué par d’autres hommes et qu’elle va le voir mourir. Mais elle ne sait pas qu’il va ressusciter. Une douleur insupportable l’attend et elle le sait. Marie est fragile, tendre, elle est, nous dit Alda Merini, la seule racine du monde, elle supplie qu’on épargne son fils, elle est à la fois la mère du fils de Dieu mais son enfant est aussi son Dieu, elle est une de ses fidèles, une des filles de son fils nous explique Alda Merini. C’est ce que Dante, référence incontournable pour tout poète italien, exprime dans les premiers vers du dernier chant, le chant XXXIII, du Paradis de la Divine comédie « Vierge Mère, fille de ton fils/ humble et haute plus que créature, /terme arrêté d’un éternel conseil, / tu es celle qui as tant ennobli/ notre nature humaine que son Créateur/daigna se faire sa créature. » (Traduction : Jacqueline Risset).

Marie assume donc deux paradoxes, celui d’être vierge et mère et celui d’être mère et fille. Ce double paradoxe engendrera bien des controverses théologiques sur la nature de Jésus, à la fois homme et Dieu.

Mais Alda Merini se moque de toutes ces discussions savantes pour s’adresser à Marie, pour partager sa peur d’accoucher, l’interroger sur sa peur d’engendrer le fils de Dieu et d’endosser une responsabilité bien trop grande pour elle, elle qui doute, qui demande et se demande pourquoi c’est elle qui a été choisie, qui attend que Dieu la guide dans une vie qui va être bien plus compliquée et difficile que ce à quoi elle se préparait. Tout cela est beaucoup pour une jeune fille et Alda Merini la comprend. 

Sans jamais tomber dans la facilité d’une admiration sans borne et d’une foi inattaquable, elle redonne à Marie, la maman de Jésus, un statut de femme plus humaine, de maman, proche des plus simples interrogations de toutes les mères. Si les anges tiennent une grande place dans ce recueil, c’est par rapport à Marie et comme intercesseurs entre un Dieu lointain et les inquiétudes de notre monde que nous partageons avec elle. Sur le ton de la confidence, elle fait vivre une jeune femme pleine d’inquiétudes face à son destin. Un mélange de calme et de confiance envahit petit à petit les confidences de Marie.

Mais qui est donc celle qui a écrit ce recueil ?  Alda Merini est née à Milan en 1931 et morte en 2009 à Milan. Très connue et même pressentie pour le prix Nobel en 2001 par ses amis italiens, elle reste peu connue et peu traduite en France. Dommage, sa poésie s’adresse directement au lecteur sans fioritures et avec des mots simples mais en touchant toujours juste, délicatement ou brutalement. A fleuret moucheté ou à grands coups de poing, loin de tout hermétisme, elle aborde de front son unique sujet : la vie.

Marquée par des hospitalisations en hôpital psychiatrique pour troubles bipolaires, en clair des dépressions – d’autres parleront de schizophrénie – elle est mère de quatre enfants qu’elle ne pourra pas ou n’aura pas le droit de garder ni d’élever à causes de ses troubles mentaux. Pier Paolo Pasolini l’a défendue et fait connaître, Salvatore Quasimodo, prix Nobel de littérature en 1959 l’a défendue lui aussi. Elle a reçu de multiples prix littéraires en Italie et est reconnue aujourd’hui comme poète – ou poétesse comme on voudra – majeur du siècle dernier. 

Si visiter la maison d’un auteur ou d’une autrice n’est pas toujours d’un intérêt majeur et n’éclaire pas forcément ce qu’il ou elle a écrit, il en va différemment pour Alda Merini et une visite dan son appartement à Milan vaut le détour.

Situé dans le quartier des Navigli, autrefois mal famé et fréquenté par des prostituées et des dealeurs, c’est de nos jours un quartier branché – bobo diront certains – plein de restaurants tout au long des canaux qui servaient à transporter des marchandises et du matériel jusqu’au cœur de Milan. Le marbre qui a servi à construire l’extraordinaire Duomo de Milan a été acheminé par ces canaux. Situé au 32 via Mangolfa son appartement a été reconstitué à l’identique à quelques centaines de mètres de l’endroit original.

Il faut monter un escalier pour arriver au deuxième étage dans la Casa Museo Alda Merini et pénétrer dans une pièce qui servait de bureau et de chambre à coucher. Sur le lit, trône une poupée parce qu’elle aimait les poupées et qu’elle avait gardé son âme d’enfant nous dit le guide. Mais c’est au-dessus du lit qu’il faut regarder « Le mur des Anges ». Elle écrivait directement sur le mur, avec un stylo, un crayon ou même et surtout avec son rouge à lèvre, des numéros de téléphone, des aphorismes, des rendez-vous, des citations ou les vers qu’elle trouvait. Ce mur a été délicatement et avec mille précautions, découpé et transporté depuis la chambre originale jusqu’à cet appartement-musée. Il est le reflet des jours et surtout des nuits tourmentées d’Alda Merini.

Alda Merini dans son monde

A côté du lit , une commode recouverte de mégots de cigarette Diana Blu, sa marque préférée , qu’elle fumait tout le temps après en avoir enlevé le filtre, des colliers – elle en portait toujours beaucoup pour rehausser une féminité abimée par les années et le tabac – et de la poussière, beaucoup de poussière dont elle disait qu’elle était «  faite d’ailes de papillon émiettées : ce sont les pensées qui, après le vol, deviennent matière et poussière et restent comme témoignage, ne l’époussette  pas, tu effaces la vie et ses souvenirs ». Cet appartement est le miroir de l’esprit torturé de sa propriétaire. 

Mais faute d’aller à Milan, un livre vient de sortir. Il explique et montre qui elle était. Nul besoin d’aller si loin surtout par les temps qui courent. La folle de la porte à côté, suivi d’une conversation avec Alda Merini est paru en octobre 2020. Il a été écrit par Alda Merini elle-même. C’est une sorte de journal divisé en quatre chapitres : l’amour, la séquestration, la famille, la douleur. Par ces quatre thèmes, elle raconte ses tourments, ses problèmes, ses défaites mais aussi ses espoirs et sa profonde envie de vivre. La mort y est peu présente et elle n’est certainement pas l’une de ses obsessions. L’amour est le premier chapitre dans lequel apparaissent tous ses amants. Un curé, un clochard, ses deux maris et bien d’autres ont fait partie de sa vie. Malgré toutes ses trahisons, elle est authentiquement amoureuse, indemne du moindre regret, tout est naturel et tout lui semble tout à fait normal.

En effet, elle ne voit dans ses aventures que le positif, ne semble jamais blesser ses amants et les voit toujours sous un angle favorable et bienveillant. Dans les chapitres suivants on comprend vite que la folle de la porte d’à côté, celle qui est séquestrée en hôpital psychiatrique, celle qui ne voit pas grandir sa famille, celle qui est pleine de douleurs, c’est elle, avec ses ailes d’ange (p.117) comme elle aime à le préciser. Et elle cite un poète russe, Lermontov : « Les âmes des hommes traversent le ciel et arrivent à la matière » (p.117). C’est donc à la primauté de l’esprit et des mots qu’elle croit mais aussi à une sorte d’incarnation. Dieu a toujours été pour elle une vraie interrogation. Il n’est pas question de trouver en lui un réconfort pas plus que dans la religion dont elle méconnait sciemment les règles. Elle n’était pas du genre à s’embarrasser d’une morale. La seule morale qui compte à ses yeux est de simplement vivre, ce qui pour elle, était déjà une victoire. La poésie a été l’un de ses secours. « La folie est un énorme capital, extrêmement productif, mais seul un poète peut le gérer. » (p.186) Ou encore « Le poète devient cet excellent dromadaire qui traverse les déserts de sa solitude, parsemés de toutes ces petites mines que sont les mots. » (p.153)

Alda Merini parle dans cette autobiographie qu’est la folle de la porte à côté, d’un autre personnage qu’on a souvent qualifié de fou mais fou de Dieu. Dieu et la folie n’étaient-ils pas les deux obsessions d’Alda Merini. : « La belle, la joyeuse folie de Saint François qui fiche tout en l’air et qui s’en va » (p. 102) et un peu plus loin « le poète doit prendre cette matière incandescente qui est la vie de tous les jours et en faire une coulée d’or » (p.103). C’est bien ce qu’a cherché à faire, malgré tous les obstacles, Alda Merini. C’est bien ce qu’elle a cherché à partager dans toute son œuvre. 

La folle de la porte à côté suivi d’une conversation avec Alda Merini
Alda Merini

Traduction : Monique Baccelli 
éditions Arfuyen- Octobre 2020- 216 pages-17€

Magnificat Un incontro con Maria ( en italien)
Alda Merini 

éditions Frassinelli – 2002 – 109 pages – 10€ 

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