Accueil Actualités A l’aube du XXIe siècle. La « French theory » et les campus américains. Citer en détournant

A l’aube du XXIe siècle. La « French theory » et les campus américains. Citer en détournant

par Jacques Trauman

 Saison 1- Épisode 2

La métamorphose

C’est au début des années 1970 que, dans des revues para-universitaires confidentielles, simples pages ronéotypées, certains philosophes français se font connaître sur les campus américains; les revues sont agrafées, mal tapées, mal traduites, on se les passe, en classe, de main en main. Puis, ce sont des revues plus établies, mais toujours confidentielles, comme Glyph, Diaspora, Semiotext(e), qui prennent le relai. 

Dans ces conditions de quoi parlent ces revues ? «Fin de l’homme» et «dislocation» de l’écriture autour de Derrida, mort de l’auteur et société de contrôle chez Foucault, dispositifs pulsionnels englobant les individualités avec Lyotard, et premières célébrations de «ligne de fuite» et des sujets «schizo» autour de Deleuze et Guattari

Derrida, Foucault, Lyotard, Deleuze, Guattari, Lacan, Althusser, Cixous, et quelques autres, voici les philosophes qui, à bas bruit, font leur entrée sur les campus américains via les départements de littérature. Mais on ne va pas en rester là.

«Dans les années 1975/1980, son succès va vite transformer la Théorie Française (comme on la nommera désormais) en enjeu idéologique et institutionnel majeur, note Cusset. Et, dans le contexte d’une concurrence accrue entre campus à coup de colloques et de vedettes invitées, il va faire l’objet d’une surenchère sans précédent entre universités….Comme pour les sports collectifs, chaque université se forge une spécialité qu’elle entend bien imposer sur le marché national : déconstruction de Yale contre épistémologue littéraires de Cornell, psychocritique de Harvard contre postcoloniaux de City University, néohistoricistes de Berkeley contre Derridiens d’Irvine, néoaristotéliciens de Chicago contre moralistes de Stanford, etc…».

À cet égard et presque à leur insu, des philosophes qui parfois ne se connaissent pas, ne se citent que très peu, n’ont presque rien publié ensemble, voient, par détournement, leurs idées transformées en un véritable corpus qui prend le nom de «French Theory», et deviennent à leur tour et sans l’avoir voulu…des stars des campus américains.

Mais pour en arriver là, il aura fallu se prêter à quelques tours de prestidigitation. 

Et encore une métamorphose

Pour donner à tous ces auteurs l’apparence d’un corpus homogène, il faut se prêter à plusieurs contorsions. D’un point de vue technique, il s’agit «d’arracher» puis de «rassembler», c’est à dire selon Cusset, «pour s’approprier ces textes, il faut en déplacer les thèmes…les scinder de leur mémoire et du contexte qu’ils véhiculent…puis rassembler les textes désamarrés…et les déployer en une communauté de langage inédite».

En pratique, comment faire ?

On peut utiliser des procédés éditoriaux, publier des textes dans un même recueil, dans une même collection, ou dans un catalogue d’éditeurs, afin de donner l’impression «d’une promiscuité intellectuelle».

Pareillement on peut «inventer un label, création sui generis d’une famille intellectuelle», en rapprochant les noms propres, «comme y parvinrent les plus célèbres collections consacrées pour tout ou partie à la théorie française». 

De même on peut mettre en scène un dialogue entre deux auteurs en citant la seule référence qu’ils aient jamais fait l’un à l’autre. 

Gilles Deleuze

On peut insister sur les quelques textes écrits ensemble par deux auteurs, comme par exemple Deleuze et Foucault, en les publiant et en les re-publiant, rendant le texte célèbre. 

On peut écrire de volumineuses préface et postface, notes et interstices. «Ils placent en des points névralgiques du nouveau corpus des textes croisés, des extraits qui se répondent les uns aux autres, et quelques formules fétiches extraites de leur contexte que déclineront tour à tour les divers commentateurs». 

De plus, note Cusset, les difficultés de traduction des textes («aveu» ou «dispositif» chez Foucault, «jeu» ou «hors-texte» chez Derrida, «jouissance» ou «objet partiel» chez Lacan) «imposent au traducteur un métadiscours de justification, autocritique ou prétéritif, qui le place d’emblée au-delà de ses prérogatives». 

Certes on peut aussi désacraliser le texte français en inventant des acronymes qui rendent le concept utilisable dans le langage courant, comme «DWEM», pour Dead White European Males, ou «decon» pour «déconstruction». «En cherchant des solutions viables pour contourner l’intraduisible, les traducteurs effectuent ce premier geste grâce auquel les lecteurs pourront à leur tour «habiter l’écart», répéter au stade de la lecture un bricolage effectué avant eux par le traducteur». 

Et on peut utiliser les citations en faisant un tri permettant de transmettre un argument complexe, le dépliant et le retournant a son profit. «La citation forme en fin de compte la matière première de ce composite intellectuel nommé Théorie Française». En effet, «les citations sont les matériaux sans cesse réutilisables d’une construction changeante, montable et démontable…et même par le jeune salonard qui les assimile à son tour pour compléter sa culture générale d’une touche «radical chic»

En un mot, la Théorie Française a purement et simplement été inventée aux Etats-Unis.

Le mystère Derrida 

«Il y a un mystère Derrida, note Cusset. Moins celui de son œuvre, dont l’opacité n’est pourtant pas absente, que celui de sa canonisation américaine, puis mondiale. Comment une pensée aussi peu assignable, aussi difficilement transmissible que la sienne, une pensée qu’on ne saurait où placer…a t-elle pu devenir le produit le plus rentable qui ait jamais été sur le marché des discours universitaires…et soit passé à ce point dans le langage courant aux Etats-Unis qu’on l’y retrouve dans les slogans publicitaires, au micro des journalistes de télévision, ou comme titre d’un film à succès de Woody Allen, «Deconstructing Harry» (1997)?».

Le concept central, au moins vu des Etats-Unis, dans la pensée de Derrida, c’est celui de «déconstruction».

Pour voir à l’oeuvre cette hypothèse d’une «construction du texte autour de ses vides…on peut citer cette lecture «déconstructionniste» d’une fin de poème de Wordsworth, rapportée par le philosophe Arthur Danro :

«Des petits nuages voguent
Les cieux bleus prédominant
La pluie est bien finie
»

«La lecture s’organise autour d’une absence, car ce poème du passage au printemps se déploierait comme effacement du signe «hiver», mot clé absent du poème».

A partir de là, tout texte peut être déconstruit pour lui donner sa véritable signification sous-jascente, et on pourrait même, comme le suggère Derrida lors d’une conférence à l’université de Virginie, déconstruire la Déclaration d’Indépendance.

Mais déconstruire, c’est aussi s’attaquer à la philosophie des Lumières, au préjugé de clarté, au postulat de lumière de sens, «de l’articulation  (garante de l’ordre établi) entre un répertoire verbal et le monde qu’il évoque -hommage surtout à l’autarcique obscurité du langage». Tout contre l’oppresseur blanc.

Et Cusset s’étrangle en ajoutant qu’«un carteron de lettrés désespérés ose ainsi se vautrer très textuellement, et très obstinément, dans les sombres plaisirs de l’opacité».

Donc tout texte peut être déconstruit, on peut montrer que derrière les mots se cachent en fait la domination impérialiste, toujours omniprésente. L’objectivité n’existe pas, «toute logique occidentale de la représentation est intrinsèquement impérialiste, à son insu, même dans le texte». 

Ainsi on peut par exemple déconstruire les cours de management et de cuisine, ou même selon Robert Mugerauer, le paysage. En plein délire, Mary Cicora explique que les opéras wagnériens déconstruiraient leurs sources mythologique, faisant de Parsifal une «rédemption de la métaphore».

Exemple : le féminisme et la déconstruction. «La figure du Phallus et la puissance souterraine de la Loi et de l’inconscient linguistique ne feront que perpétuer les hiérarchie de genre. Gayatri Spitvak, farouche déconstructionniste, «appelle la déconstruction à tendre la main à ces autres (femmes, non-occidentaux, victimes du capital) à se saisir enfin de l’économie politique, à faire de sa théorie du texte une pratique de lutte, et même à jeter un pont vers Marx en le relisant lui aussi comme un «déconstructeur avant la lettre».

Autre exemple, le colonialisme. Là, le critique Homi Bhabha invente le «mot valise» de «dissemi-nation pour penser la nation possible du dominé à partir de son détournement de la langue dominante et de sa dispersion migratoire».

Encore un exemple, les «disability studies», dont les thèmes vont du motif du moignon dans la poésie médiévale au manque de rampe d’accès aux salles de cours.

Ajoutons enfin : les études ethniques et post-coloniales, la question afro-américaine,`ou encore la «pop culture». On se met à étudier les films de série B, les sitcoms, les biographies de vedette de la pop music, le rap de ghetto, la série télé Star Trek, la collection genre fleur bleue «Harlequin», la culture du fast-food, la vogue du tatouage, etc…etc…Bref, tout y passe.

Et Cusset ajoute: «qu’on parle le patois derridien ou le dialecte foucaldien…il n’y a plus désormais de discours de vérité, mais seulement des dispositifs de vérité, transitoires, tactiques, politiques». 

Illustration Kelsey Wroten

Rien n’est absolu, tout est relatif.

En même temps, les nouveaux idéologues de la question minoritaire entendent codifier les comportements et le langage sur les campus; c’est alors l’avènement du politiquement correct, ou, en sigle, le PC. «Le postulat éthique en est que la langue ordinaire, insidieusement performative (en produisant ses victimes), inconsciemment péjorative, infligerait une souffrance aux minorités quelle qu’elle soient». Par exemple, on ne doit plus dire un sourd, mais un «affaiblis de l’ouïe » (hearing impaired), ou un «défié de l’audition» (audibly challenged) et, comme le dit Richard Goldstein dans Village Voice, «un homme un peu gras, court sur patte et presque chauve comme moi peut désormais parler de lui, sans vraiment plaisanter, comme une personne de poids, doté d’une stature différente et dont la capillarité est en péril». Des circulaires distribuées dans les universités dénoncent «l’injure de discrimination esthétique» (lookism), l’insulte raciale latente (ethnoviolence), ou le harcèlement sexuel dans le cadre d’une relation naissante (date rape). Une véritable novlangue à la Georges Orwell est née, comme le dit Cusset.

La revanche

Comme on l’a vu, depuis un siècle, l’université américaine penchait de plus en plus vers sa mission fonctionnelle, consistant à fournir aux entreprises américaines de la main d’oeuvre bien formée. Du coup, les études littéraires étaient devenues le parent pauvre. Or voilà que l’innovation idéologique et les questions sérieuses surgissent en son sein; que les littéraires deviennent les champions de la subversion. Divine surprise. 

Les départements de littérature ne vont pas s’arrêter en si bon chemin, et vont alors entreprendre de coloniser leurs collègues.

Premières à en faire les frais, les écoles de cinéma. Là, il n’est bientôt plus question que des «machinations» du producteur, de «l’idéologie inconsciente du spectateur», ou de la «fonction auctoriale» du réalisateur. 

Puis, les déconstructeurs s’attaquent aux facultés de droit. Stanley Fish soumet les principes juridiques au double test de la cohérence logique et de la rhétorique. Un nouveau concept, les «critical legal studies» invalident les prétentions du droit à la justice universelle et critiquent la «trompeuse idéologie de la neutralité», en matière raciale. 

Les déconstructeurs s’attaquent enfin aux facultés de théologie, Mark Taylor, un «chrétien derridien» proposant une «théologie déconstructive» et une relecture systématique de la Bible.

Mais il y a quelque chose que les déconstructeurs n’avaient pas prévu…

À suivre… Prochain article: Le Softpower américain . Samedi 27 février

Calendrier de publication de notre série
À l’aube du XXIéme siècle
Par Jacques Trauman

Saison 1
La « French Theory » et les campus américains
Episode 1. Erudition et savoir faire. Jeudi 25 février
Episode 2. Citer en détournant. Vendredi 26 février
Episode 3. Le softpower américain. Samedi 27 février

Saison 2
Comment New-York vola l’idée d’art moderne
Episode 1. Du Komintern à la bannière étoilée. Mardi 2 mars
Episode 2. En route pour la domination mondiale. Mercredi 3 mars
Episode 3. L’apothéose de Pollock. Jeudi 4 mars
Episode 4. La guerre froide de l’art. Vendredi 5 mars

Saison 3
Aux sources du softpower américain
Episode 1. Guerre froide et « Kulturkampf ». Mardi 9 mars
Episode 2. Quand les WASP s’en mêlent. Mercredi 10 mars
Episode 3. Ce n’était pas gagné d’avance. Jeudi 11 mars
Episode 4. Un cordon ombilical en or. Vendredi 12 mars

(*) «French Theory», François Cusset, La Découverte 2003

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