Sa dernière chance, un roman d'Armel Job
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« Sa dernière chance », Armel Job ciselle ses personnages dans une intrigue à la Bernanos

par Émile Cougut

Il y a eu quelques années, et cela dure encore, une vague de livres qui ne sont en fait que la compilation de faits divers qui eurent lieu sur un territoire donné fut très à la mode, et une bonne affaire pour les maisons d’édition. Armel Job bâtit une nouvelle perle de son œuvre.

Un journaliste recueille des faits, mais s’arrête à la surface, aux dires de chacun des protagonistes mais sans en comprendre les motivations, alors que l’écrivain, nous dit Armel Job, lui, va aller au fond de l’âme de chacun, va s’attarder auprès des personnages secondaires qui eux offrent une clé de compréhension pour les vraies motivations, les vrais caractères des principaux protagonistes.

Ainsi, ce patron de bistrot (nous sommes en Belgique et le bistrot est un lieu culturel de première importance), Fred, cet immigré portugais qui est resté au lieu de retourner au pays, qui est une sorte de fil conducteur dans ce roman et qui comprend immédiatement tout. Témoin privilégié, il n’intéresse pas le journaliste, alors qu’en fait il est le guide même de l’écrivain.

Armel Job, grand romancier belge. Lire chaque mois sa chronique dans WUKALI https://wukali.com
Armel Job

Armel Job, prend ce fait divers imaginaire et étudie, comme à son habitude, avec tout le talent que nous lui connaissons, la profondeur de chaque personnage. Une narration sans pathos, sans critique, avec les yeux froids d’un chirurgien et la chaleur d’âme d’un humaniste.

Élise, 39 ans, vieille fille, vit chez sa sœur Marie-Rose, gynécologue réputée, son mari Édouard, agent immobilier spécialisé dans les biens de luxe, et leurs quatre enfants. De fait elle est la gouvernante, la femme de tâche, la seconde mère. C’est une femme timide, effacée, d’ailleurs ne dit-on pas qu’elle est dépressive, qu’elle ne peut se débrouiller toute seule, qu’elle a eu beaucoup de chance d’avoir une famille pour s’occuper d’elle ?

Mais un jour Élise rentre tard, après le retour des enfants de l’école. Jamais elle n’avait fait ça. Il apparaît qu’elle avait un rendez-vous avec un homme rencontré sur la toile. Cette démarche grippe la routine familiale : pourquoi fait-elle cela ? (sous-entendu, comment va-t-on gérer le quotidien familial si elle n’est pas là). Mais qui donc est cet homme, cet antiquaire un certain Pierre Fauvol ? Pourquoi lui ?

Et puis, et puis, qui donc est véritablement ce chanoine Grimaux qui avait aidé les deux sœurs quand il était leur confesseur ? Et de fait derrière cette histoire somme toute assez banale (une vieille fille souhaite connaître autre chose que sa routine?), se cachent d’autres vérités pleines de mensonges, de non dits, de manipulations.

Oui Élise a un but, personnel, peut être égoïste et elle manipule Pierre. Oui Pierre, manipulé par Grimaux veut manipuler Élise. Oui Marie-Rose depuis le début a manipulé tout son entourage à son profit, pour son statut social. Oui Édouard, derrière ses apparences n’est pas du tout celui qu’il paraît. Oui Grimaux est rongé par le démon de la convoitise, mais n’a pas conscience que de fait il est manipulé par Julia sa gouvernante-maîtresse. Oui, l’incident de la clinique quelques années plus tôt n’est pas aussi simple qu’il n’y parut.

Et de fait, ce sont les femmes (Élise, Julia et de façon différente Marie-Rose) qui dominent totalement les hommes. Ils se croient fins, subtiles, intelligents, mais leurs stratégies n’est rien en soi par rapport à la volonté des femmes et qui elles ont un but à très long terme. Eux, ils sont dans l’immédiateté, dans la possession, dans le matériel, elles dans le spirituel (Marie-Rose aussi dans la matérialité et l’apparence sociale). Pierre et Grimaux connaîtront une sorte de rédemption grâce à l’amour, alors qu’Édouard, lui ne peut que tout perdre, puisqu’il n’est que matérialiste.

A la fin de la lecture du dernier livre d’Armel Job, se pose une question : Sa dernière chance, soit, c’est évident, mais pour qui vraiment ?
Pour Élise qui arrive à son but ? Pour sa sœur Marie-Rose qui sort du monde artificiel et très confortable qu’elle avait bâti mais qui n’était qu’apparence ? Pour Pierre qui entre en rédemption ? Pour le chanoine Grimaux qui découvre la vanité du beau pour qui il a sacrifié à sa mission pastorale qu’il a ancrée en lui ? Pour Julia qui ose dire son amour ?

Tous vivent leur dernière chance, tous sont à un tournant de leur vie, un nouveau chemin s’offre à eux, ils ont peu de temps pour le franchir, après ce sera trop tard, après une telle opportunité ne leur sera jamais offerte. Le seul qui n’a pas cette chance c’est Édouard, mais lui est dans la fuite perpétuelle, dans le matériel, sûrement pas dans le spirituel comme le sont, chacun à sa façon, tous les autres acteurs et protagonistes de ce roman. Édouard, c’est la fuite en avant, la lourdeur, un minable sans grande consistance et ayant une très haute idée de lui-même. Il ne peut comprendre que les autres lui résistent alors qu’il n’a aucun pouvoir sur eux, sauf celui qu’il fantasme, qu’il croit avoir. Il se croit subtile, manipulateur, alors qu’il n’est de fait que le jouet de son épouse et de ses démons.

Alors pourquoi Élise, un beau jour part voir un inconnu rencontré sur la toile. Les dernières pages de ce grand roman lèveront le voile sur ce mystère ?

Sa dernière chance
Armel Job

éditions Robert Laffont. 20€

Retrouvez chaque 15 du mois la chronique d’Armel Job dans WUKALI


Illustration de l’entête: Les trois soeurs (1955). Balthus. Huile sur toile, 130cm/196cm. Collection Patricia Phelps de Cisneros.

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