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Le jardin des supplices en Ukraine sous les bombes russes. Éditorial d’Armel Job

par Armel Job

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a été condamnée unanimement par les pays occidentaux. Tous considèrent que la réplique aux envahisseurs relève du bon droit des Ukrainiens. L’Ukraine est en état de légitime défense. Si, par crainte d’une conflagration générale, les Occidentaux s’abstiennent d’intervenir sur le théâtre des opérations, ils ne se font pas moins une obligation morale de prêter main-forte aux agressés en leur fournissant des armes.

Bien sûr, chacun espère que les sanctions économiques prises à l’égard de la Russie l’amèneront rapidement à négocier la paix. Néanmoins, jusqu’à présent, et peut-être pour longtemps encore, la réalité du conflit se résume à un affrontement guerrier. Nous assistons au déchaînement extrême d’une violence brutale liée, d’une part à l’écrasante machine militaire engagée par la Russie, d’autre part à la mobilisation non seulement des soldats, mais de tous les hommes en âge de porter les armes dans les rangs ukrainiens.

Déjà les civils ont payé un lourd tribut aux opérations : exil massif, destructions de biens, morts d’innocents. Le plus affreux a été révélé récemment : ce sont les massacres perpétrés à leur encontre, qui constituent pour le moins des crimes de guerre. Ainsi, et comme malheureusement il fallait s’y attendre, le vrai visage des hostilités a percé sous le masque. Ce visage a beau se parer quand il le peut des nobles airs de l’héroïsme, le plus souvent il grimace, déformé par le sentiment qui sous-tend toute entreprise guerrière : la haine.

La haine est le carburant de la guerre moderne. Chez les agressés, elle survient rapidement parce qu’ils subissent une injustice inacceptable ; chez les agresseurs, elle est suscitée par le pouvoir qui s’emploie à discréditer ses antagonistes en les chargeant de tous les vices. L’époque où les adversaires se respectaient est révolue : la frénésie de violence dans la guerre moderne l’a reléguée dans le mythe. Désormais les belligérants s’affrontent la rage au ventre. 

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On peut voir chaque jour sur Internet des dizaines de vidéos qui montrent des convois frappés par des rockets voler en éclats, des tanks exploser, des avions, des hélicoptères se crasher. Bien souvent, la caméra se retourne sur les militaires qui réalisent ces exploits et on entend leurs cris de joie à chaque impact victorieux. Derrière leur écran d’ordinateur, sur leur smartphone, combien parmi les milliers de témoins dans le monde à qui ces clips sont destinés n’exultent-ils pas avec les hommes à la manœuvre ?  Ils sont plongés dans un immense wargame, du genre de ceux auxquels ils aiment jouer, sauf qu’en l’occurrence celui-ci est bien plus excitant car il s’agit de la réalité.  Les soldats et leurs supporters oublient que leurs exclamations saluent non seulement leur victoire, mais des blessures atroces, de jeunes vies perdues, des consciences éteintes en un instant, et, plus loin, en aval, le long cortège du chagrin des mères, des épouses, des enfants des disparus.

 Quel que soit le camp considéré, quels que soient les motifs invoqués, la guerre sollicite la part la plus sombre de l’être humain, le terrible instinct destructeur, le thanatos freudien. Que cet instinct puisse être lié à une forme de plaisir ajoute encore à son horreur. Georges Bernanos, choqué par les exactions de la Guerre civile en Espagne, a écrit ces mots dans Les grands cimetières sous la lune : « Le public aime les horreurs, et lorsque l’on veut parler à son âme, il est préférable de ne pas donner le Jardin des Supplices pour cadre à cet entretien, sous peine de voir naître peu à peu, dans les yeux rêveurs, tout autre chose qu’un sentiment d’indignation, ou même qu’un sentiment tout court. »

Illustration de l’entête: Helena-53ans -professeure à Tchougouïv, oblast de Kharkiv,  blessée aux mains et à la tête suite aux bombardements russes. Photo Alamy Live News

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