Mort de Staline
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Staline. Le XXème siècle, un siècle de fer et de sang. Épisode 5 « Je l’ai eu « 

par Jacques Trauman

LE XX ième SIECLE, UN SIECLE DE FER ET DE SANG, SAISON 1, EPISODE 5

                                                                «JE L’AI EU»(*)

Un mélomane passionné

1953

Les visiteurs le trouvaient changé. Agé de 74 ans, c’était maintenant un «vieil homme usé» qui «s’exprimait avec difficulté» entre de «longs silences», et qui dormait peu. Il écoutait sans cesse le même disque, le concerto no 23 pour piano de Mozart.

Olécio partenaire de Wukali

Cependant, ses marottes ne l’avaient pas abandonnées. Cette fois, il avait démasqué un complot juif, un complot imaginaire bien entendu, qui consistait à assassiner des dirigeants soviétiques. Ce complot, c’était le «complot des blouses blanches», qui était en fait une virulente campagne antisémite.

complot des blouses blanches Staline
La Pravda

La Pravda (Правда) publia un article où il était dit que «derrière le masque des professeurs et des médecins se cachent des espions et des meurtriers ignobles». Tous juifs. L’article faisait allusion au manque de vigilance des services secrets, et Beria se sentit visé. Selon son fils, «Beria s’attendait au pire d’une minute à l’autre».

Un procès antisémite se déroula à Prague, le secrétaire général du parti tchèque, Rudolf Slansky, qui était juif, fut accusé de «conspiration contre l’Etat». Il fut d’ailleurs pendu peu après. Staline disait à son entourage que «vous êtes aussi aveugles que des chatons nouveaux-nés; sans moi, vous mèneriez le pays à sa perte, car vous ne savez pas reconnaître vos ennemis». Pour Staline, «chaque juif était un nationaliste et un agent des services secrets américains, car les juifs «croient que les Etats-Unis ont sauvé leur peuple».

On nageait en plein délire.

Staline
de gauche à droite: Mikoïan, Khrouchtchev, Staline, Malenkov, Beria et Molotov
Sur l’air de : « avoir un bon copain / Voilà ce qu’il y a de meilleur au monde« 

Mais ce n’était pas tout. Même les plus proches camarades de Staline étaient désormais menacés. Cette fois, c’est carrément Molotov et Mikoïan qui étaient sur la sellette. Staline se mit à dire d’eux qu’iles étaient des «espions américains ou anglais». «Jusqu’à ce jour, écrira Molotov dans ses mémoires, je n’ai jamais compris pourquoi mais je voyais qu’il se méfiait profondément de moi». Cependant, Molotov et Mikoïan, continuaient de participer aux dîners du Kremlin, comme si de rien n’était. Mais, dira Khrouchtchev, «Staline n’était pas content de les voir»; jusqu’à ce que Staline déclare qu’il «ne voulait plus voir ces deux là».

«On ne peut pas diriger un pays à l’âge de 70 ans, en décidant des questions importantes autour de la table du souper», confiera Molotov. Les potentats, tous paniqués, se soutenaient les uns les autres. «Il faut qu’on protège Molotov, dit Beria, le Parti a besoin de lui». Pour Mikoïan, «il était clair que Staline souhaitait en finir avec nous, cela signifiait qu’il ne voulait pas seulement nous démolir politiquement, mais aussi physiquement».

Et ce n’était pas tout. l’entourage de Staline craignait un conflit nucléaire avec l’Amérique, provoqué par le caractère de plus en plus imprévisible du Vojd ( Вождь), le chef, c’est-à-dire de Staline.

Encore une bonne soirée entre copains

Nous sommes le dimanche 1er mars 1953. Dans des baraquements, tout près des appartements de Staline dans sa dacha de Kountsevo, aux environs de Moscou, les gardes du corps attendent. Aucun signe de Staline jusqu’en fin d’après-midi. Les gardes du corps s’inquiètent.

Staline

L’avant-veille, le 27 février, à 20 heures, Staline avait assisté, seul, à une représentation du Lac des Cygnes, au Bolchoï, puis il était rentré à Kountsevo où il avait travaillé jusqu’à trois heures du matin.

Le lendemain, 28 février, il se leva tard comme à l’accoutumée, lit le procès verbal des interrogatoires des médecins juifs et des rapports sur le guerre de Corée. Dans la soirée, il se rendit au Kremlin, où il retrouva ses acolytes, Beria, Khrouchtchev, Malenkov et Boulganine. Ils regardèrent un film, Staline était «gai et fringant», et à 23 heures, Staline et ses quatre compagnons partirent dîner à la dacha. On reparla de la Corée et des médecins juifs. «Bon, et maintenant, fit Staline, les médecins ont-ils avoué? Dîtes à Ignatiev que, s’il n’obtient pas leurs aveux complets, nous le raccourcirons d’une tête».

Vers 4 heures du matin, le 1er mars, Staline, complètement saoul et de très bonne humeur, raccompagna ses invités à la porte, bourrant amicalement Khrouchtchev de coup de poings en fredonnant «Nikitch». Puis, Staline s’étendit sur le divan de tissu rose qui se trouvait dans la salle à manger lambrissée. C’est là que Staline avait décidé de passer la nuit.

Vers 18 heures le 1er mars, la lumière s’alluma dans la petite salle à manger. Les gardes du corps respirèrent, Staline s’était levé. Mais il n’apparut toujours pas, et l’inquiétude des gardes redoubla.

Vers 22 heures, le courrier du Comité Central arriva. Personne n’osait entrer dans la dacha, mais finalement, un certain Lozgatchev prit le courrier sous le bras et entra. Sur son passage, il fit volontairement du bruit, «car le chef n’aimait pas être surpris par quelqu’un arrivant dans son dos». En entrant dans la salle à manger, il vit soudain un spectacle effrayant : Staline, «en pantalon de pyjama et en maillot de corps, gisait sur le plancher, appuyé sur un bras». En voyant arriver Lozgatchev, Staline fit un signe en «levant légèrement la main».

«Que se passe t-il, camarade Staline ?»

Le pantalon de Staline était trempé d’urine.

«Il faut appeler un docteur ?», demanda Lozgatchev.

Tout ce que Staline put répondre fut «Mmm…». Puis Staline émit un ronflement et s’endormit. Il avait été terrassé par une attaque.

Je l’ai eu

Les gardes du corps avaient transporté Staline ur le sofa de la grande salle à manger. Beria, prévenu, dit au téléphone : «Ne parlez à quiconque de l’état du camarade Staline».

la mort de Staline
Beria et Staline

Finalement, à 3 heures du matin, le 2 mars, une délégation arriva à la dacha. Beria était éméché, Malenkov était tremblant.

«Vous voyez bien que le maître dort profondément, dit Beria. Que veut dire cette panique ?»

«Le camarade Staline est malade et à besoin d’être examiné par un médecin», dirent les gardes du corps.

«Arrêtez d’embêter tout le monde, répondit Beria, vous causez une panique inutile. Ne troublez pas le sommeil du camarade Staline». Puis il ajouta, menaçant, en direction des gardes du corps : «comment a t-on pu embaucher des imbéciles comme vous pour veiller sur le camarade Staline ?».

Finalement, les médecin arrivèrent à 7 heures du matin. Ils étaient terrifiés, sachant pertinemment que leurs collègues étaient torturés à la Loubianka, et de plus, la présence de Beria, qui avait pris le contrôle de la situation, les intimidait. Il aurait fallu opérer rapidement et enlever le caillot de sang. Mais de toutes façons, compte tenu des persécutions du personnel médical, qui aurait été assez courageux pour tenter une intervention chirurgicale ? Une intervention plus rapide aurait-elle sauvé Staline ? Mais Beria, qui avait tout fait pour empêcher qu’on appelât un médecin, dira plus tard à Molotov et à Kaganovich: «je l’ai eu ! Je vous ai sauvé la peau».

En fait, les intérêts des uns et des autres étaient contradictoires : les caciques du Kremlin n’avaient pas envie de voir arriver des médecins pour ressusciter Staline, mais les gardes du corps voulaient, eux, le sauver, de peur d’être accusé de l’avoir laissé mourir.

Vorochilov, Kaganovitch, Molotov et Mikoïan arrivèrent au chevet du malade. Beria était triomphant, Molotov et Kaganovich étaient profondément émus.

Quand il devint clair que Staline allait mourir, Beria donna libre court à sa haine, lui crachant presqu’au visage. Les autres, tout en étant soulagés à l’idée de la mort de leur chef, étaient sincèrement émus. Ils pleuraient un vieil ami, un grand leader, un géant de l’Histoire qui, certes avait causé la mort de 20 millions de personnes, et avait causé la déportation de 28 millions d’autres, dont 18 millions furent envoyés au Goulag (Главное управление лагерей).

Finalement, on alla chercher les médecins qui étaient torturés quotidiennement dans les caves de la Loubianka, car, de l’avis général, c’étaient les meilleurs. Les médecins furent plus que surpris par la soudaine politesse de leurs tortionnaires.

«Mon oncle est très malade, dit un tchékiste à l’un des médecins, en faisant référence à Staline. Il souffre du syndrome de Cheynes-Stokes. Quel est votre diagnostic ?». Le médecin, qui n’avait pas perdu son humour juif, lui répondit : «Si vous comptez sur l’héritage de votre «oncle», c’est dans la poche ».

Une chose est sûre : les marchandages pour le partage du pouvoir commencèrent cette nuit là. Staline n’était pas encore mort qu’un nouveau gouvernement fut formé. A sa tête, une direction collégiale composée de Beria et Malenkov, Molotov était aux Affaires Etrangères, et Mikoïan au commerce. Beria, tout puissant, était chargé des services secrets. Vorochilov était nommé Président. C’était un triomphe pour Beria.

la mort de Staline
Viatcheslav Molotov, Nikolai Bulganin, Lazar Kaganovich, Kliment Voroshilov, Georgy Malenkov, Nikolai Shvernik, Zhou Enlai, Lavrenty Beria, Anastas Mikoyan, Nikita Khrushchev et d’autres aux funérailles de Joseph Staline, 1953 RIA Novosti

Retournés au chevet du malade, les caciques présentèrent leurs derniers respects à Staline, par ordre protocolaire : Beria d’abord, puis Malenkov, Vorovholiv, Molotov, Kaganovitch, Mikoïan. «L’instant d’après, son âme, après un dernier effort, s’arracha à son corps». «Le visage de Staline était pâle et apaisé. Ses traits affichaient une beauté sereine, dira Svetlana, sa fille. Nous étions tous pétrifiés, et personne ne parlait».

«Seuls les domestiques et la famille restèrent sur place, note Montefiore. «Les cuisiniers, les chauffeurs et les gardes, les jardiniers et les domestiques qui servaient à table», tous sortirent des coulisses pour «dire adieu» à leur Maître. La plupart sanglotaient. Les gardes du corps essuyaient leurs yeux rougis, «comme des enfants»

A ce moment là, Valetchka, la plus proche compagne de Staline, celle qui avait adouci la vie terriblement solitaire du monstre, bouscula les infirmières et tomba à genoux» près du sofa…elle se jeta sur le corps de son maître et se mit à sangloter. Cette femme enjouée et discrète de trente-huit ans, qui avait vu tant de choses et travaillait avec le dictateur depuis l’âge de vingt ans, fut persuadée jusqu’à la fin de sa vie que «Staline était le meilleur des hommes qui aient jamais vécu sur terre».

Le corps de Staline fut embaumé.

Épilogue

Beria commença à libéraliser le régime et mit en prison les organisateurs du «complot des blouses blanches»  Дело врачей,. Tout monstre et patron des services secrets de l’Union Soviétique qu’il était, il eut pour objectif de mettre en place des réformes proches de celles de Gorbatchev. Mais il dépassa les bornes quand il voulut libérer l’Allemagne de LlEst, ce qui inquiéta les autres membres du Politburo.

Khrouchtchev organisa alors une cabale pour l’éliminer. Bouklganine et Molotov, inquiets pour l’Allemagne de l’Est, soutinrent Khrouchtchev; idem pour Vorochilov, et Mikoïan se laissa convaincre. Kaganovich fit une réponse de normand.

Le 26 juin, eut lieu une réunion extraordinaire du Présidium. Khrouchtchev y attaqua Beria et ce dernier lui dit «Nikita, que se passe t-il ? Pourquoi me cherches-tu des noises ?».

C’est le maréchal Joukov qui arrêta Beria. La famille de Beria fut également arrêtée. De sa cellule, Beria suppliait Malenkov de l’aider et d’épargner sa famille.

Le 22 décembre, Beria fut condamné a mort par un tribunal secret pour «trahison et terrorisme», des accusations fantaisistes et manifestement fausses. On ne perd pas si facilement des vieilles habitudes !

Le jour de l’exécution, on enleva à Beria tous ses vêtements, a l’exception de ses sous-vêtements; on lui menotta les mains et on les pendit à un crochet sur le mur. Beria suppliait qu’on le laissât en vie, et il fit tant de bruit qu’il fallu lui enfoncer une serviette dans la bouche. C’est le général Batitski, plus tard promu au grade de Maréchal pour service rendu, qui lui tira une balle dans la tête.

«L’ère Khrouchtchevienne» pouvait commencer, et la déstalinisation eut lieu en 1956.

Mais ceci est une autre histoire…

(*) «The Court of the Red Tsar», Simon Serbag Montefiore, Wiedenfeld end Nicholson, 2003
En traduction française : «La Cour du Tsar Rouge», Simon Sebag Montefiore, Editions des Syrtes, 2005

Illustration de l’entête: Les dirigeants du parti et du gouvernement devant le cercueil de Joseph Staline. Premier rang, de gauche à droite : Viatcheslav Molotov, Lazar Kaganovich, Nikolai Bulganin, Kliment Voroshilov, Lavrenty Beria, Georgy Malenkov. Deuxième rang, de gauche à droite : Nikita Khrushchev, Anastas Mikoyan et d’autres.
RIA Novosti

Récapitulatif des articles publiés
Le XXè siècle: un siècle de fer et de sang
STALINE

1/ Une sympathique petite équipe !
2/ Des trains bondés de cadavres
3/ Procès politiques
4/ Une improbable rencontre
5/ Je l’ai eu


La suite de cette série à retrouver dans WUKALI
Prochain épisode : HITLER
Dans la tanière du diable

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