Raoul Dufy
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L’ivresse de la couleur avec Raoul Dufy à Aix-en-Provence

par Pétra Wauters

Organisée en collaboration avec le Musée d’Art Moderne de Paris et Paris Musées, l’exposition « Raoul Dufy, « L’ivresse de la couleur »au Centre Caumont d’Aix-en-Provence retrace l’ensemble de la carrière de l’artiste (1877-1953). 

Comme l’explique Sophie Krebs, la conservatrice générale du patrimoine au Musée d’Art Moderne et commissaire de l’exposition, cette présentation au Centre Caumont met en lumière les liens étroits que Dufy a entretenus avec la Provence et l’œuvre de Paul Cézanne.
« La plupart des oeuvres exposées à Caumont viennent de la collection du Musée d’Art moderne.  Nous avons complété par des collections privées ou publiques afin de nous adapter non seulement à la muséographie du lieu, mais aussi à la ville d’Aix »

Raoul Dufy musée d'art moderne de Paris centre Caumont Aix-en-Provence
Raoul  Dufy,  Autoportrait, 1898, huile  sur toile, 45×37 cm, Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle ; Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand  Palais  /  Jean-François  Tomasian ; © Adagp, Paris, 2022


Originaire du Havre, Raoul Dufy, dans cette villey commence sa carrière. Il y reviendra souvent, attaché à sa ville et à sa famille. Il est d’abord influencé par les impressionnistes Monet et Boudin, puis Matisse et d’autres peintres qui s’engagent dans l’aventure fauve. Dans les premières salles les couleurs de Cézanne s’affichent dans des verts, des bleus et des ocres. Puis on voit rapidement les couleurs vives et le dessin libre s’inviter. Dès le début du parcours, on note l’évolution de sa peinture, et les toiles non abouties. Les « tâtonnements », s’ils ne nous séduisent pas autant que d’autres toiles, sont intéressants à observer pour comprendre Dufy. « On voit bien que le peintre se cherche », confirme la commissaire d’exposition. 

Dufy maîtrise toujours cet esprit cézannien tout en réintroduisant davantage de vivacité dans la couleur. » 

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C’est en 1908, lors d’un voyage dans le sud de la France en compagnie de Georges Braque, que Dufy arpente les terres cézanniennes. Braque adhère au cubisme, une voie également annoncée par Cézanne, tandis que Dufy continue d’explorer l’œuvre du Maître d’Aix.  Le bleu de la mer et du ciel demeure au cœur d’une recherche incessante autour des motifs de prédilection du peintre : les baigneuses, les fêtes nautiques, les paysages côtiers, les bateaux.

On se souvient de ce thème réjouissant, « De Martigues à l’Estaque », une exposition, proposée par le musée Ziem de Martigues, qui retraçait la démarche artistique de Raoul Dufy.  Le grand atelier du Midi en 2013 rendait également un vibrant hommage à l’artiste, ainsi qu’à ses amis Fauves qui, comme lui, ont aimé la Venise Provençale. Les thèmes de Braque et Dufy étaient souvent communs, comme les arbres à l’Estaque. 

Raoul Dufy musée d'art moderne de Paris centre Caumont Aix-en-Provence
 Raoul  Dufy,  Café  à  l’Estaque  ou  L’apéritif,  1908,  huile  sur  toile, 59×72,5cm , Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, photo  :  Paris  Musées  / usée  d’Art  Moderne,  © Adagp,  Paris, 2022

Dans ce Café à l’Estaque, on est dans le fauvisme.  « Les couleurs sont vives, le ton local n’est pas respecté avec ses arbres roses notamment, et on voit déjà une déconstruction du motif avec cet ensemble de cercles et demi-cercles, même les arbres sont courbés, et il n’y a pas de profondeur ni de perspective », commente Sophie Krebs. Les fauves s’intéressent à Cezanne et la rétrospective de 1906 au Salon des Indépendants fut une véritable révélation pour la plupart d’entre eux. A côté de cela, des marchands, comme Ambroise Vollard, présentaient également Cézanne. Ce n’était donc pas un inconnu. 

Matisse a aussi beaucoup parlé de l’importance de Cezanne. « Cezanne a raison, j’ai raison ». disait-il. La commissaire explique : 

« Les peintres appréciaient ces respirations entre les objets, ils étaient conscients que Cezanne avait réussi à régler un conflit qui agitait les peintres depuis fort longtemps : les rapports entre les couleurs et le dessin. Comment faire fonctionner tout cela ? Comment ne pas utiliser la perspective traditionnelle ? »

Ce que l’on sait peu, c’est que l’artiste, l’élégant Dufy, commença à avoir beaucoup de succès à la fin des années 1910. « Il aura même des revenus assez conséquents grâce à ses dessins de textile pour la manufacture de soierie, Bianchini-Férier, à Lyon. 

Il s’agira d’un travail très technique comme dessinateur de textile, et par ailleurs, il s’intéressera aux Arts décoratifs toute sa vie durant. » précise Sophie Krebs.

Dans son travail, Dufy  ira jusqu’à l’épure, en ne présentant pratiquement que des « signes ». Des signes d’un arbre ou encore d’un rocher, des vagues sur la mer… Cela nous parle lorsque l’on pense aux motifs cezanniens. Très curieusement, le peintre ne s’est pas intéressé à la Sainte-Victoire.

Cependant, il y a tout ce travail de déconstruction, de géométrisation, de simplification de la gamme chromatique qui devient presque binaire entre les ocres et les gris, les briques et les bleus. « Il y a aussi cette fameuse touche directionnelle, une invention de Cézanne », précise encore Sophie Krebs. « Des touches de peinture, dans un axe particulier, permettent une vibration et grâce à elles on peut passer d’une couleur à une autre sans forcément utiliser le clair-obscur. » Si Dufy ne s’est pas engagé complètement dans le cubisme, c’est sans doute que cela était trop abstrait pour lui. Dufy n’abandonnera pas le côté décoratif de sa peinture: balustrades, statues, festons, palmes végétales viennent déjouer, si l’on peut dire, ce travail de géométrisation. C’est du reste ce qui est plaisant dans son œuvre. 

Raoul Dufy musée d'art moderne de Paris centre Caumont Aix-en-Provence
Raoul Dufy, Régates aux mouettes, vers 1930, huile sur toile, 81×100 cm, Musée d’Art Moderne de Paris, Legs de Madame Berthe Reysz en 1975 © Adagp, Paris, 2022

On s’attarde sur la mer, les quais peuplés de gens, les scènes de canotage sur la Marne, en Normandie, et les bateaux, toutes voiles dehors. On voyage dans sa technique aussi et on se balade vers la nouveauté : « C’est toujours de plus en plus « sommaire, très esquissé, avec ce soleil en face de nous, jusqu’à représenter des paysages imaginaires, comme son hommage à Claude le Lorrain », précise Sophie Krebs.  « Il s’agit d’une sorte de patchwork qui regroupe tous ses motifs : le kiosque à musique, le Colysée, des ruines imaginaires, un vaisseau, des bateaux… C’est néanmoins un paysage classique, avec un dessin précis, et un clin d’œil à l’antiquité. Ici, tout est prétexte à envahir ses compositions des couleurs du soleil couchant. C’est une évocation très libre et virtuose ; Il rend honneur à ce grand peintre ».

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Port au voilier. Hommage au Lorrain (vers 1935) de Raoul Dufy, présenté dans l’exposition « Raoul Dufy. L’ivresse de la couleur », Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence, 2022 ©Guy Boyer / Raoul Dufy

Il s’éloigne de la Provence, puis y reviendra.  « On découvre la maison de cuvier, jardin des plantes à Paris ou encore son chef d’œuvre, « Le jardin abandonné » qui nous a été donné directement par Dufy en 1936» commente la commissaire d’exposition. On perçoit la touche directionnelle qui organise les éléments et aussi des disproportions dans les motifs, qui permettent de rendre compte différemment du proche et du lointain. 

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Raoul Dufy, Le jardin abandonné, 1913, huile sur toile, 155×170 cm, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, photo : Paris Musées / Musée d’Art Moderne, © Adagp, Paris, 2022

Dans « Maison et jardin », on a à la fois un paysage et une nature morte : une coupe sur une table renversée, des fruits verts et un rosier, une sorte de liane qui occupe le plan intermédiaire entre la maison et la table.  Le peintre utilise un autre procédé décoratif, le vert envahit une partie de la toile. 

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Raoul Dufy, Maison et jardin, 1914, huile sur toile, 117×90 cm, Musée  d’Art  moderne  de  Paris,  photo : Paris Musées / Musée d’Art Moderne, © Adagp, Paris, 2022

Dufy illustrateur

Suite à un refus de Picasso, dans quelles conditions, on ne sait pas trop, Apollinaire, défenseur de l’avant-garde, a fait appel à Dufy pour illustrer un recueil, un bestiaire dans lequel on découvre une série d’animaux accompagnée de quelques vers d’Apollinaire. Un énorme travail de xylographie, gravure sur bois qu’il réalisait lui-même. 

En vitrine, d’autres illustrations que Dufy avait réalisées pour les romans et recueils de poèmes de célèbres écrivains de son époque, tels que « Pour un herbier » de Colette, « Les nourritures terrestres » d’André́ Gide, ou encore « Vacances forcées » de Roland Dorgelès. Complémentaires à son activité́ de peintre, ces illustrations permettent d’apprécier la délicatesse de ses dessins et son grand talent de coloriste.

L’utilisation de l’aquarelle est assez nouvelle dans les années 20 en voyage. C’est une nouvelle façon de peindre plus rapidement, un coup de pinceau libre. 

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Raoul  Dufy,  Bouquet  d’iris  et  de  coquelicots,  vers  1948,  aquarelle  et  gouache  sur  papier  vélin  d’Arches,  50×65,7 cm,  Musée  d’Art  Moderne  de  la  Ville  de  Paris,  photo:  Paris  Musées / Musée d’Art Moderne, © Adagp, Paris, 20

Dessin « libre » avec ses vues de Nice notamment, réalisées avec des grands aplats de couleurs, couleurs qui débordent sur le dessin offrant ainsi des effets intéressants.  

On s’attarde sur les dessins d’atelier : des fenêtres, qu’il a souvent représentées, et ce lieu de travail qui est une sorte d’œuvre dans l’œuvre, puisque l’on ne voit que du Dufy sur les murs. On aperçoit aussi l’extérieur depuis la fenêtre. Dufy fait-il du Matisse, s’interrogeait… Matisse ?  Sophie Krebs répond : « Dufy a peint son atelier à chaque fois qu’il en changeait, à chaque déménagement que ce soit à Nice, à Perpignan, au Havre, à Paris… C’est un thème qui traverse sa carrière, ce n’est donc pas une imitation Matisse ». Devant cette série, on découvre encore des très jolies poteries sur le thème des baigneuses de l’artiste. 

Malade, la polyarthrite déforme se mains et il aura du mal à saisir son pinceau. Ambidextre, il peindra avec la main gauche puis se consacrera plus régulièrement à l’aquarelle. « Il en réalisera à foison, enchaînant les bouquets très prisés du public » confie Sophie Krebs. Par ailleurs, malgré le succès, tout devient compliqué. Il se déplacera avec des cannes et mettra à contribution son épouse et sa maitresse « infirmière » pour l’aider dans son travail. Dufy a travaillé dans le très moderne et monumental. Son grand projet, « La fée électricité », qui retrace l’histoire de l’électricité, témoigne de son ingéniosité ! 

Elle y est représentée de façon vivante et interactive. Attention aux personnes sensibles aux vertiges.

L’œuvre s’anime à la manière des carrières de lumière, on est tellement enveloppé par la multitude de scénettes animées que l’ambiance s’électrise. Mais il n’y a aucun danger, on vous rassure !

Raoul Dufy musée d'art moderne de Paris centre Caumont Aix-en-Provence
Raoul    Dufy,    La    Fée    Électricité(détail),    1937,    Commandé    par    la    Compagnie Parisienne de Distribution d’Electricité  pour     le     palais     de     l’Electricité  et  de  la  Lumière  lors  de  l’exposition   internationale   des   arts   et  des  techniques  de  1937,  huile  sur  contreplaqué,  1000  x  6000  cm,  250  panneaux, chaque panneau: 200×120 cm, Don Electricité de France en 1954, photo  :  Paris  Musées  /  Musée  d’Art  Moderne ; © Adagp, Paris, 2022

Raoul Dufy, l’ivresse de la couleur
Centre Caumont, Aix-en-Provence
jusqu’au 18 septembre 2022

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