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Un rêve d’enfance de Daniel Crozes, bien au-delà d’un roman régionaliste

par Félix Delmas

On a du mal a penser à l’accélération des changements de la société depuis 150 ans, changements matériels et changements au niveau des mentalités. Or, quand j’ai lu le livre de Daniel CrozesUn rêve d’enfance, j’ai pensé tout de suite à l’une de mes arrière grands-mères. Soit, elle est née au soir du XIXè siècle (Marielle, notre héroïne en 1930), elle était du Lot et Garonne et non de l’Aveyron (mais nous sommes toujours dans le sud-ouest), mais que de similitudes !

Je me souviens que mon aïeule nous disait qu’elle avait eu une vie merveilleuse : elle était née dans une ferme, et un jour, les femmes n’allaient plus au puits, c’est l’eau qui venait d’elle-même à l’intérieur de la maison, on tournait un bouton et brusquement les bougies et autres lampes à pétrole étaient reléguées au fond du grenier. De même manière, un jour un bruit au dehors, et passait une voiture tractée sans animaux, un autre bruit dans le ciel et volait un oiseau en fer, une sonnerie et le cousin vous parlait dans un écouteur. Je pourrais continuer ainsi, un jour, plus de voyage au lavoir, une machine lavait le linge sans peine pour les femmes. Et que dire de la boîte qui parlait, et de celle qui diffusait des images d’abord en noir et blanc puis en couleur, quant au premier homme sur la lune ! Soit elle ne doutait pas que nous connaîtrions aussi des révolutions matérielles (et elle n’avait pas tort, elle qui n’a pu connaître l’informatique ou les téléphone portable), mais pas autant qu’elle.

Mais c’était le matériel, le changement du cadre, du mode de vie. Les mentalités, elles ont mis plus de temps à évoluer. Son plus grand regret était de ne pas avoir pu passer son certificat d’étude qui lui aurait permis de réaliser son rêve : devenir institutrice. Mais le jour de l’examen, elle ne put y aller, les travaux des champs étant bien plus prioritaires. Et elle eu la vie que son statut de femme dans un milieu agricole lui destinait : mariage avec un voisin agriculteur, mère et une exploitation agricole à faire tourner avec son mari, et ce bien sûr gratuitement, ce qui fait que quand elle ne put plus travailler… aucune retraite si ce n’est qu’une symbolique.

Oui par bien des côtés mon arrière-grand-mère et Marielle dans le livre de Daniel Crozes, ont bien des points communs : fille d’agriculteurs, propriétaires d’une exploitation moyenne, cadette d’une famille de 5 enfants. Son aînée est rentrée au couvent, un frère est missionnaire en Indochine, un autre ne veut pas travailler la terre et est ouvrier métallurgiste dans une usine près d’Albi, reste Sylvain, celui qui veut reprendre les terres. Une famille comme il y en avait tant, avant la transformation de l’agriculture dans les années 50. Une famille profondément croyante, très pratiquante et rigoureuse quant à la bonne application des rites et des coutumes ancestrales. Il faut dire que ne pas les respecter, c’est s’exposer aux « qu’en dira-t-on » de la communauté villageoise et risquer d’en être exclu.

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Marielle est une élève brillante, arrivée troisième au certificat d’étude. Son rêve est de devenir institutrice. Malgré les coûts, elle part dans une institution catholique, le pensionnat Saint-Anne (il est hors de question qu’elle passe le concours des bourses pour tenter d’avoir l’École Normale, ce lieu sans Dieu). Elle y découvre une discipline d’une grande rigueur, souvent absurde basée sur la soumission et l’exécution des ordres supérieurs. Elle travaille d’arrache-pied, bien que parfois les travaux agricoles l’empêchassent d’aller à l’institution. Mais après deux ans, juste avant de reprendre sa troisième année, Sylvain se marie avec Jeanne, leur cousine germaine. Comme il veut une motocyclette, on sacrifie Marielle, d’ailleurs, et sa belle-sœur n’est pas la dernière à défendre cette thèse, une femme n’a besoin que du certificat d’étude dans la vie n’est-ce pas ! C’est bien suffisant pour une personne qui n’aura aucune autonomie dans sa vie propre puisqu’elle sera toujours sous la coupe de son père, de sa famille, de son époux. Et n’oublions jamais que nous sommes à la fin des années 40, c’est à dire hier, c’est dire l’évolution des mentalités. Pour fuir la ferme, elle accepte de partir en apprentissage comme couturière à la ville (celle d’à côté de la ferme). Elle y met autant d’application que pour les études. A la fin de son apprentissage, elle a tout de suite une place chez une modiste, la terrible Éléonore à la grande ville, la préfecture : Rodez! Elle est très vite repérée par sa patronne pour la qualité et son investissement dans son travail.

Elle se fait vite une amie et fait la connaissance de sa famille, maréchal-ferrant pour le père et cabaretière pour la mère. Elle tombe amoureuse d’un des frères et se marie. Elle s’installe chez son époux et monte une boutique de couturière. Malgré la reconnaissance de son talent, elle ne fait que vivoter, elle est une étrangère ! Et oui, ce n’est pas une enfant du pays ! Aussi quand, très vite, elle se retrouve veuve, repart-elle à Rodez. Pas question de revenir à la ferme familiale pour devenir l’esclave de son frère et de sa belle-sœur, surtout qu’elle a fait l’expérience de la liberté, de l’autonomie et découvert des univers où la religion, ses rites, les coutumes dites ancestrales sont moins prégnantes.

Elle rencontre le petit neveu d’Éléonore, un jeune instituteur, veuf lui aussi, qui lui ouvre un autre univers intellectuel, qui croit en elle et qui lui permet d’enfin, de réaliser son rêve d’enfance.

Roman sur la résilience, oui, mais surtout sur la ténacité, sur la volonté de progresser, de sortir d’un univers carcéral, de s’émanciper. Marielle est une victime des mentalités de son époque avec la domination totale de l’homme sur la femme, et ce, bien relayé par la « religion dominante », le concile de Vatican II n’a pas encore eu lieu. Sa sœur aînée, pour fuir l’étouffement familial en entrant en religion, ne fait que passer à une autre domination. Marielle, malgré ses déceptions, ses acceptations, prend une autre voie. Soit, comme apprentie et ouvrière, elle est toujours dans un système de domination, mais c’est celle de la patronne et plus de l’homme. La patronne, c’est la domination dans le cadre du travail, l’homme c’est tout le temps. Hors travail, Marielle apprend à devenir libre, à faire des choix et à en assumer les conséquences. En plus, ses cousins de Rodez, ses beaux-parents, lui montrent d’autres façons de percevoir la vie et le rôle de la femme dans la famille et dans la société. Et que dire de son second mari, Silvère, qui est plus à son service que l’inverse. On est bien loin des exemples qu’elle a eus autour d’elle dans sa famille !

Un rêve d’enfance peut-être classé parmi les romans « régionalistes », mais il est bien plus. Pas pour rien qu’il est édité aux éditions du Rouergue ! Et il est certain que quand on connaît les paysages et leur rudesse dans l’Aveyron, il suffit de fermer les yeux après une description pour les voir dans sa tête. Mais c’est aussi un roman se déroulant à ce moment clé où les mentalités évoluent, évoluent vers plus de liberté en général, et pour les femmes en particulier.

Un rêve d’enfance
Daniel Crozes

éditions du Rouergue. 20€

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