les soldats et l'armée russes
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Le soldat russe dans la tourmente de la guerre, Tchétchénie naguère, aujourd’hui Ukraine. La chronique d’Armel Job

par Armel Job
Andreï Guelassimov écrivain russe

Andreï Guelassimov (Андрей Валерьевич Геласимов )fait partie des écrivains russes les plus attachants d’aujourd’hui. Dans son roman, La Soif, il donne la parole à Kostia, un jeune vétéran de Tchétchénie. Laissé pour mort dans son véhicule blindé fracassé par une grenade, il a été gravement brûlé. Son visage n’est plus qu’une bouillie juste bonne à effrayer les gens. D’ailleurs sa voisine de palier, quand elle n’arrive pas à faire obéir son petit garçon, vient le chercher pour qu’il lui fasse peur. Le reste du temps, Kostia se terre et boit comme savent boire les Russes, seul dans son appartement sans miroir, transformé en entrepôt de vodka. 

Pour l’en tirer, il n’y aura que ses camarades du blindé, Pacha et Guéna, qui l’emmènent à la recherche du quatrième rescapé, Sérioja, dont la mère craint qu’il ne se soit suicidé. Commence un périple en jeep à travers les bourgades de la région. Pour tromper l’ennui, Kostia, calé à l’arrière du véhicule, se met à dessiner tout ce qu’il voit. Au lycée, un enseignant s’était évertué à lui faire prendre conscience de son talent, mais il n’y avait jamais cru. Peu à peu, il redécouvre la vie autour de lui. 

Quand Sérioja réapparaît, Kostia rentre chez lui, un soir justement où le petit garçon de la voisine ne veut pas aller se coucher. Kostia met l’enfant au lit, mais il s’aperçoit qu’il pouffe sous les couvertures.

«  Qu’est-ce qui te fait rigoler comme ça ?
— Moi, je sais.
— Tu sais quoi ?
— Que tu n’es pas méchant. C’est juste ta figure qui est comme ça.
 »

Olécio partenaire de Wukali

L’enfant s’endort. Kostia prend une feuille de papier et, quand la voisine venue le rechercher lui demande ce qu’il dessine, il dit simplement : « Mon visage. »

À l’ère du postmodernisme, tout écrivain qui ouvre la porte de l’espérance risque de passer pour un crétin des Alpes. Ce risque, Guelassimov l’assume avec vigueurLa Soif n’a rien d’une bluette. Lecteurs, il vous faudra de l’estomac pour tourner les pages. Partout, l’horreur. Et pourtant, c’est au milieu de cette désolation que Guelassimov fait surgir l’espérance. Rien n’est jamais perdu. Au sortir des pires expériences, il reste une possibilité d’étancher notre soif infinie de vie autrement que par la prétendue eau de vie.

Nous risquons, en cette époque difficile, de tomber dans le manichéisme du temps de guerre. Une certaine propagande voudrait nous faire croire que l’armée russe ne compte que des brutes sanguinaires. Pourtant, elle est composée de nombreux Kostia, sans doute, conscients qu’ils mènent une croisade absurde. Ils en sortiront blessés dans leur chair peut-être, dans leur âme sûrement. Comment faudra-t-il qu’ils vivent alors ? Devront-ils aussi jeter tous les miroirs de leur appartement ? Espérons avec Guelassimov qu’ils trouvent quelqu’un sur leur chemin pour leur dire : « Je sais bien que tu n’es pas mauvais. C’est juste les événements qui t’ont fait comme ça. »

Illustration de l’entête: dessins d’enfants sur la guerre en Tchétchénie. Crédit photo Pickimage.ru

Andreï Guelassimov
La Soif

Traduction du russe par Joëlle Dublanchet
éditons Actes Sud. 14€10

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