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Quand Donald Trump s’immisce dans la Biennale de Venise 2026

par Pierre-Alain Lévy

Donald Trump, l’aurez-vous remarqué, est un mistigri, qui s’agite où que l’on aille et quels que soient les sujets que l’on traite. Pour tous ceux férus en jeux de cartes, comment s’en débarrasser ? Ainsi du domaine de l’art et même de l’art contemporain où certes nous n’aurions pas supposé le trouver, en l’occurence la Biennale de Venise où il a posé son empreinte tel un dinosaure du Jurassique supérieur !

Nous avons pu depuis son retour à la Maison Blanche découvrir son activisme combattif pour ne pas dire militant et guerrier contre le milieu des arts en général et la liberté de penser, donc aussi de créer, en particulier. Suffirait-il à cette remarque de signaler le goût au mieux «baroque» de son palais kitch de Mar-a-Lago, et sa décoration choisie avec moult dorures du Salon ovale dans sa résidence officielle à Washington. On pourrait ainsi consacrer une rubrique entière à ses frasques ( et le terme est aimable) relevant d’un culte de soi quasi pathologique, d’aucuns diraient psychopathe !

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés*

La force de l’artiste, bien au-delà de l’esthétique, c’est avant tout sa transcendance interprétative qui tend vers l’universel, vers l’éternel. Hors du temps, hors des limites, une puissance dionysiaque qui ne peut pas mourir. C’est ce caractère existentiel qui touche au divin et qui insupporte les tyrans et dictateurs de toutes sortes, ceux qui boivent du Soju en Corée, de la Vodka à Moscou, ou aussi oui hélas du Coca Cola en Floride ! Personne mieux que George Orwell pour décrire le système totalitaire à la base de ce phénomène.

Nous avions publié dans WUKALI en 2021 sous la signature de Jacques Trauman, toute une série d’articles consacrés à l’Art américain, l’un d’entre eux notamment titré: Comment New York vola l’idée de l’Art moderne. En route pour la domination mondiale (Cliquer). En cette période de tohu-bohu généralisé, comme disait un certain Charles, il n’est pas inutile d’y revenir !

Olécio partenaire de Wukali

Alma Allen, est un sculpteur autodidacte né dans l’Utah et vivant aujourd’hui au Mexique. Il a été désigné représentant officiel des États-Unis pour la 61e Biennale de Venise, une décision qui met fin à plusieurs semaines de spéculations et de controverses autour du programme culturel de l’administration Trump. L’artiste présentera l’exposition « Alma Allen : Call Me the Breeze » au Pavillon américain en 2026, qui comprendra une trentaine de sculptures sélectionnées par Jeffrey Uslip, une figure de l’art contemporain américain, et commandées par la toute nouvelle American Arts Conservancy dont l’imprégnation un tant soi peu Maga n’a pas non plus la légèreté de la brise…

Une nomination inhabituelle

La sélection d’Allen fait suite à un processus chaotique et retardé, marqué par le retrait d’une proposition initialement approuvée en faveur du sculpteur Robert Lazzarini, un tant pressenti pour représenter les USA à la Biennale, et par des perturbations liées au blocage prolongé des services publics américains. Cette année, le National Endowment for the Arts n’a pas organisé son concours habituel, laissant de fait le choix au Département d’État, dans le cadre des directives culturelles plus strictes imposées par Donald Trump.

L’organisme commanditaire n’est pas un grand musée, mais l’American Arts Conservancy, une association (Cliquer)à but non lucratif basée en Floride et fondée cette année seulement, qui organisera l’exposition et en assurera la majeure partie du financement. Le Département d’État a présenté le pavillon d’Allen comme s’inscrivant dans une initiative visant à « mettre en valeur l’excellence américaine », avec un cahier des charges mettant l’accent sur des œuvres reflétant les « valeurs américaines » et excluant explicitement les initiatives axées sur la diversité, l’équité et l’inclusion.

Un sculpteur hors des sentiers battus

Né en 1970 au sein d’une grande famille mormone à Heber City, dans l’Utah, Allen a commencé à sculpter la pierre et le bois dès son adolescence. Il a quitté le domicile familial à 16 ans, traversant des périodes d’itinérance et de petits boulots avant de se consacrer définitivement à la sculpture. Après avoir séjourné dans la région de la baie de San Francisco et à New York, il a construit un atelier à Joshua Tree, en Californie, avant de s’installer à Tepotzlán, au Mexique, où il vit et travaille aujourd’hui.

Alma Allen

Alma Allen est surtout connu pour ses formes biomorphiques hautement polies, sculptées dans de la pierre et du bois trouvés sur le terrain ou coulées en bronze, allant de petites amulettes à des œuvres d’extérieur de plusieurs tonnes qui semblent osciller entre abstraction et figuration. Sa notoriété au sein du monde de l’art institutionnel reste modeste : mis à part sa participation à la Biennale de Whitney en 2014, il n’a eu qu’une poignée d’expositions dans des musées, notamment des expositions personnelles au Museo Anahuacalli à Mexico et au Van Buuren Museum & Gardens à Bruxelles.

Projets pour Venise et contexte politique

À Venise, Allen installera de nouvelles sculptures « adaptées au site » à l’intérieur et à l’extérieur du pavillon américain, explorant ce que le Département d’État décrit comme la « transformation alchimique de la matière » et la notion d’« élévation » en tant que principe à la fois formel et symbolique. L’exposition devrait mêler des œuvres récentes et antérieures, avec au moins une pièce majeure prévue pour le parvis du pavillon.

Cette nomination a ravivé le débat sur la politisation de la représentation culturelle américaine à l’étranger sous Trump, suite à l’introduction d’exigences imposant aux projets artistiques financés par des fonds publics d’éviter tout langage axé sur la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI) tout en affirmant l’« exceptionnalisme » national. Allen lui-même a fait remarquer que son travail est souvent perçu comme abstrait ou apolitique, alors même qu’il puise ses racines dans une histoire personnelle marquée par la précarité, les accidents et les contraintes physiques qui l’ont conduit à adopter des outils robotiques pour réaliser ses sculptures à grande échelle.

Une réaction mitigée dans le monde de l’art

Ce choix a été perçu à la fois comme une surprise et comme un signal : les critiques soulignent le parcours muséal relativement limité d’Allen par rapport aux précédents représentants américains, tandis que ses partisans mettent en avant son long parcours en marge des circuits institutionnels. Cette décision a également mis à rude épreuve certaines relations professionnelles. Allen a déclaré que deux de ses anciennes galeries l’avaient exhorté à refuser cette commande et l’avaient laissé tomber après qu’il l’eut acceptée.

Pour la 61e Biennale de Venise, qui s’ouvrira en avril 2026, le pavillon d’Allen sera suivi de près, car il permettra de voir dans quelle mesure la diplomatie culturelle américaine sous Trump peut contourner les attentes de longue date de la Biennale — et comment un sculpteur ayant longtemps travaillé en marge va gérer cette visibilité soudaine sur l’une des plus grandes scènes du monde de l’art.

*Les Animaux malades de la Peste: une fable de Jean de la Fontaine (Cliquer)1621-1695

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