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Anne Malaprade en compagnie de ses pairs

par Philippe Poivret

Quand une poète parle de poésie, quand elle parle d’autres poètes, il faut l’écouter. Ici, c’est Anne Malaprade dont il a déjà été question à plusieurs reprises dans Wukali (voir infra), qui nous livre les chroniques qu’elle a écrites à propos de quarante et un de ses confrères et consœurs. Tous ces textes sont rassemblés dans « Les mots font toujours des histoires » . Chacune, chacun de ces poètes se voit représenté par un recueil sauf pour sept d’entre eux pour qui deux recueils ou plus sont présentés. C’est dire si le panorama de la poésie contemporaine est large, il ne s’agit en effet que de recueils parus dans les dernières années, le plus ancien datant de 1977. 

Certains poètes sont connus, d’autres moins. Leurs écritures sont différentes, parfois régulières, parfois non. Anne Malaprade nous apprend à les lire, tous. Les écritures qui déroutent au premier regard deviennent plus facilement abordables. Celles dont on ne saisit pas le sens, ou plutôt dont on ne saisit pas tous les sens s’éclaircissent. Anne Malaprade cherche à déployer, à déplier les poèmes dans ce qu’ils ont de plus évident, de plus immédiat et dans ce qu’ils ont de plus singulier. Sans se référer aux vies des autrices et des auteurs, sans jamais forcer un argument, ces chroniques ne cherchent pas à démontrer quoi que ce soit. Il ne s’agit jamais de dire comment un poème doit être reçu mais plutôt de montrer comment un poème peut être reçu. La poésie n’est pas une, elle est multiple. C’est dans cette multiplicité que se situe l’intérêt des chroniques d’Anne Malaprade. 

 Lectrice attentive, elle-même poète, mais aussi enseignante, on comprend vite, au travers des choix qu’elle a fait, qu’Anne Malaprade a une vision exigeante de la poésie. Le poème est « une procédure de vérité ». (P.206). Cette affirmation d’Esther Tellerman est citée dans la chronique qui est dédié à son recueil « Sous votre nom » paru en 2015. Qu’est-ce que la poésie ? La question arrive spontanément à la lecture de ces pages. La réponse est peut-être dans ces réflexions sur l’écriture : « Ecrire, c’est travailler le sens et la forme ; c’est mettre parfois la forme au service du sens ; c’est privilégier la forme quand le sens est anecdotique » (P.54). Cette réflexion, à propos de La Rédactrice de Michèle Cohen paru en 2023, rouvre le vieux débat entre le fond et la forme. Débat dont certains diront qu’il est dépassé depuis longtemps. Fond et forme ne font qu’un au sein du poème 

On voit se dessiner petit à petit, une réflexion sur la poésie, sur la ou le Poète, sur son face à face avec l’indicible, l’invisible ou l’inaudible. Ces trois impossibles ne sont pas loin du silence. Paradoxe de la poésie, contraire des mots, le silence est parfois utilisé pour donner un rythme à la phrase, parfois exposé comme un inaccessible. Il est une énigme pour certains poètes, mais pour d’autres c’est un aboutissement auquel il faut se confronter. Une citation d’Yves Bonnefoy, rapportée dans In/fractus d’Angela Lugrin, expose parfaitement cette confrontation « Je dédie ce livre à l’improbable, c’est-à-dire à ce qui est » (P161) La poésie qui se frotte aux limites des mots, a toute sa part dans « Les mots font toujours des histoires ». « Créer, c’est combler un silence inaudible, qui bruisse d’un acte fondateur » (P.82) nous dit Yves di Manno dans La Montagne rituelle. C’est peut-être à la frontière des mots, à leurs limites que se trouve la part la plus profonde de la Poésie.

Olécio partenaire de Wukali

Dans une préface très personnelle, Anne Malaprade nous fait part de son rapport à la musique. Pour elle, les notes sont un au-delà de la poésie. Elles sont une sorte de vis-à-vis qui vient comme un miroir pour exprimer quelque chose d’autre. La musique est à la poésie ce que la métaphysique est à la physique. Une sorte de prolongement sans que cela ne soit pour autant ni un complément ni un aboutissement. 

Avant de refermer ce livre, deux post faces consacrées au travail du poète méritent, doivent être lues. Dans la première, Anne Malaprade nous montre sans pour autant l’expliquer, la douleur que comporte l’écriture. Douleur physique qui disparait pour laisser place à la mise en place de mots, de phrases qui font « coïncider un sujet sans monde avec le monde en deçà du visible ». (P.222) Une définition de la Poésie ? Qui doit dire avec des mots ou avec des assemblages de mots bien plus que ce que ces mots pris individuellement ou regroupés en phrases ou en vers, disent. Et dans la seconde post- face, après avoir évoqué Wittgenstein, la littérature revient au premier plan avec cette dernière injonction à la lecture : « Affronte les yeux exorbités de la littérature. Soutiens son regard. Tu ne croules que de t’en détourner »

Il faudra donc affronter le regard des poètes et ne jamais s’en détourner. Et pouvoir alors se tenir debout 

Les mots font toujours des histoires
Anne  Malaprade
édtions Illador. 22€  

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