They were slaughtered by nazis because they were gay


La chronique littéraire de Pierre-Alain LÉVY


Le Silence des rails est tout à la fois un bouleversant hommage à la mémoire de ces hommes, ces triangles roses, qui furent déportés et assassinés par les nazis au prétexte de leur homosexualité, c’est aussi et surtout un superbe roman, un travail d’écriture remarquable.

C’est un roman qu’écrit Franck Balandier, une célébration, une prière muette, une invocation douloureuse, épithalame de tristesse chuchotée pour tous ceux qui furent assassinés dans la nuit et le brouillard.

L’histoire est basée sur des faits historiques et des personnages qui ont bel et bien existé. Elle a pour cadre le camp du Struthof construit en Alsace près de Schirmeck sur l’emplacement d’une carrière de granit rose. Un camp bâti dans l’ordre rigoureux nazi, à flanc de colline, d’un côté les baraques des détenus bien alignées, la place d’appel et la potence, plus loin à l’extérieur du camp la maison du commandant SS avec sa piscine. Il y a aussi en contrebas, plus loin, une bâtisse avec une cheminée qui fume, qui fume.

Le style littéraire de Franck Balandier est très épuré, sobre, minéral presque, avec une certaine musicalité, très français, et ses proximités avec les chants sacrés de Gabriel Fauré ou de Francis Poulenc portent les mots au seuil de l’indicible. L’expression est contenue et d’une très grande force.

Le Silence des rails n’est pas une archive d’histoire, il ne s’agit pas d’un récit autobiographique, l’âge de l’écrivain en convainc, mais pour ce faire, l’auteur Franck Balandier a recueilli des témoignages uniques et consulté les fonds de documentation. C’est par dessus tout, à travers la fiction littéraire, une œuvre d’art, une création sur un sujet qui a porté l’humanité et la conscience sur les rives du chaos. Le Silence des rails est un requiem, une messe des morts, un kaddish, c’est l’évocation de la mémoire de ces hommes qui furent anéantis parce qu’ils aimaient d’amour ou de désir d’autres hommes, c’est l’ évocation douloureuse d’un pan de la politique d’extermination nazi, la mise à mort de l’homosexuel, de l’autre. C’est toujours l’autre qu’on tue, qu’on assassine.

Les bourreaux sont assoiffés de sang et de sadisme et ces thuriféraires de la mort la portaient en insigne symbolique sur leurs uniformes. C’est l’articulation muette d’un temps d’horreur, le chuchotement inaudible, inexprimable d’une douleur contenue, le souffle d’une vie prête à vaciller, la marche vers le néant et en colonne de ceux qui déjà disparaissaient et s’effaçaient évanescents dans l’oubli du temps, dans les nuages sombres et inquiétants qui convoquaient la mort, Nacht und Nebel.

Adorno, dont la pensée a quelque peu été altérée, considérait qu’après Auschwitz, il ne serait plus jamais possible de créer une œuvre d’art, d’élever l’esprit jusqu’à la transcendance. La force de l’esprit, la soif de vie, l’identité existentielle, la volonté de résistance aux appels aux ténèbres hélas renaissants, comme des edelweiss bourgeonnant sous le couvert de glace, poussent avec force et malgré tout vers la lumière. S’il est possible de se dégager de l’émotion de ces temps d’Armageddon, en parler, utiliser la mémoire de ces événements atroces, évoquer tous ceux qui furent réduits en cendre, est non seulement respectable mais indispensable. Qu’on est loin de ces bouffons méprisables qui font actualité. Franck Balandier a sculpté dans les mots, le cortège à peine visible de ceux qui ont disparu en chaleur, en cendres, en fumée. Offrande respectueuse, dédicace.

Juifs, Tsiganes, homosexuels, malades mentaux furent les victimes expiatoires de la barbarie nazi. Barbarie unique, indépassable en horreur de toute l’histoire de l’humanité qui pourtant en eut à connaître tant. Jamais, plus jamais et avec toute la force et l’énergie du Juste, sachons !

Le Silence des rails n’est pas un roman prolifique, peu de personnages, c’est un orémus, un chant grégorien pour une humanité en perdition, une souffrance christique. Silence, recueillement. Ecce homo.

Pierre-Alain Lévy


Le Silence des rails
Franck Balandier

Éditions Flammarion. 12€
sortie en librairie le 5 février


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