A nice French novel about love and movies, as an entry bond in literary critic


«Paradis conjugal», roman d’Alice Ferney, est sorti il y a quelque temps chez Albin Michel. Léa André-Sarreau, est une jeune étudiante en prépa-littéraire au lycée Henri Poincaré à Nancy, elle a choisi de nous présenter en toute liberté une critique sur un livre qu’elle a choisi et a beaucoup aimé, ce roman d’Alice Ferney. Elle a le goût des mots, l’esprit de densité et d’analyse, du style et la passion créatrice. C’est en quelque sorte son examen de passage pour WUKALI. Nous vous l’offrons tel quel, nous n’en n’avons point corrigé un iota. Examen brillamment réussi, et vous allez comme nous je crois, certainement aimer. Nous sommes donc très heureux d’accueillir Léa parmi notre équipe de chroniqueurs. Bienvenue Mademoiselle!

Pierre-Alain Lévy


La chronique littéraire de Léa ANDRÉ-SARREAU


C’est l’histoire d’une femme qui, en cherchant à se fuir, se trouve elle-même, entraînant avec elle celui qui s’immerge dans son histoire. Alice Ferney retrouve par les mots ce que le cinéma tait tout en l’exprimant en permanence, un souffle impalpable, furtif, celui qui arrache le spectateur de cinéma à son ennui, à sa terreur, tout en laissant intact sa mélancolie inhérente. Du cinéma, Alice Ferney fait cet écran de nos tourments, ce prisme insondable: nous détourne t-il de ce que nous sommes, nous en rapproche t-il?

Le roman oscille entre ces deux possibilités, les entrelacent, comme pour nous montrer que l’une ne va pas sans l’autre. C’est l’histoire d’une femme donc, Elsa Platte, danseuse, l’histoire d’une seule de ses journées, celle où son mari décide de la quitter. Elsa cherche à briser l’immobilité, la sienne, et l’Art est ce qui lui procure cette extase, au sens propre du terme: elle ne se sent plus vivre, parce que personne n’est plus là pour prononcer son nom, ce nom dont elle est dépossédée, et le film lui rend ce sentiment d’exister hors de soi, comme la danse, sûrement. Chercher à exister hors de soi, être soi ailleurs, comme si les personnages d’Alice Ferney trouvaient en eux une incomplétude, que seuls le cinéma et la danse (et l’écriture qui les retranscrit) pouvaient apaiser.
Ce qui pourrait constituer la faiblesse du film fait sa force: là où le cinéma flanche, là où il ne peut expressément dire les choses, l’écriture prend place. Le début du roman s’ouvre sur le regard d’Elsa sur les femmes du film: c’est la conjecture, la convergence du spectateur et de l’oeuvre qui s’opère, dans une sorte de mise en abîme. Elsa projette ses désirs, ses angoisses, qu’elle tourne vers le film, de la même façon que le lecteur s’identifie à ce processus. Il fait l’expérience de la fiction, au même titre que l’héroïne, et c’est lui, et seulement lui, qui peut dire si cette fiction est la négation du réel ou si elle l’éclaire. Car c’est la question qui traverse tout le roman: la passivité ou l’engagement, l’immobilité, celle de la solitude, face au mouvement perpétuel, celui de la danse, du cinéma. L’écriture, c’est le détail de chaque être, une mosaïque, mais cet être avant tout, se révèle en se détournant d’abord de lui-même. Le roman obéit à une sorte d’architecture: en toile de fond le film, le regard d’Elsa est tout entier tourné vers lui, et le lecteur, à travers ce regard, se représente lui aussi le film, mais il est transfiguré par les réflexions intérieures du personnage. Notre attention est focalisée sur ces dernières, c’est autant le film d’Elsa que le film de Mankiewicz que nous lisons, ou voyons, et cela, seule l’écriture en est capable. Mais l’écriture nourrit le cinéma autant que ce dernier l’inspire: la structure du livre épouse celle d’un film: flash-backs soudains, parcelles de mémoire qui surgissent à l’improviste, s’imposent comme des retours venimeux. Les chapitres, courts, regroupent chacun un pan de la vie de l’héroïne, s’imposent avec fracassement, de façon presque anarchique. Seul fil conducteur, la trame du film, comme si la fiction à nouveau s’imposait comme “l’antidote”, la négation d’un réel qui pourtant mène à lui. L’écriture est simple, elle a quelque chose de limpide mais de presque étouffant, tant les phrases d’Elsa pourraient être les nôtres: un torrent de questions qui cherchent la stabilité, la mesure dans ce qui relève presque de la folie, car Elsa ne peut plus s’arrêter, tout coule, tout déborde, mais rien ne s’ordonne. Le flot de paroles discontinu, éternel face à face entre le personnage et elle-même, introspection vive, procure au roman l’étrange et langoureux goût de la nostalgie, passagère, fuyante, que les mots d’Alice Ferney tente de retenir l’espace de quelques lignes très belles consacrées à la tristesse. Car il ne s’agit que de ça: l’angoisse de la solitude, la peur de l’élan brisé, l’insatisfaction. La tristesse infuse tout le récit, elle déteint, mais elle est peut-être aussi ce qui fait exister l’écriture. La narratrice le dit: la tristesse, c’est l’acuité des sens, paradoxalement, c’est être en vie, et se voir vivre, sortir de soi, à nouveau, comme le fait le cinéma aussi. Le cinéma, c’est comme la tristesse, la phrase de Truffaut l’exprime: quand on aime pas la vie, on va au cinéma. Ou quand la vie ne suffit pas, qu’elle appelle autre chose pour qu’on puisse l’aimer à nouveau.

Le roman trouve sa force en ce qu’il use de techniques cinématographiques, sans que cela n’altère en rien l’écriture: la temporalité est bouleversée, elle épouse la narration du film, certes, mais avant tout elle est celle de la conscience du personnage, qui ne peut pas retenir les souvenirs. Une image (du film), donc du temps présent, mais fictionnel, contient en elle des multitudes d’échos à d’autres images, mentales elles, des images sans temporalité objective, vouées à l’errance car elles sont celles du personnage qui croit échapper à son histoire grâce au film mais qui s’y confronte. Cette conjecture des temps apporte au récit une épaisseur simple mais efficace, un sentiment de flou connu de tous, tenace, celui du souvenir qui s’accroche aux choses du présent, aux choses extérieures (un film?). Le plus fascinant, c’est que l’objet extérieur, le film, objet de désir, de projection du personnage qui trahit l’oeuvre autant qu’elle lui donne vie, dépasse souvent les réflexions intérieures d’Elsa: certains chapitres sont entièrement dédiés à la “description” des scènes du film, à tel point qu’on en oublie que tout nous est livré à travers les yeux du personnage, qui se substitue au profit de son récit. Alice Ferney réécrit littéralement le film, indépendamment du récit intérieur qu’elle y accroche. Même pour un lecteur qui a vu le film de Mankiewicz, c’est une découverte, car le roman, tout en étant fidèle au film, se détache de lui, il y ajoute la subjectivité du spectateur. Ce qu’il peut potentiellement se passer en chacun, les ravages de la fiction comme ses bienfaits, c’est ça le vrai film, et l’objet du livre. Car qui peut savoir comment naît, comment grandit un film en nous, et chez les autres? L’écriture est seule à pouvoir le rendre, et celle d’Alice Ferney, à la fois simple, limpide, mais pleine de questions, de répétitions incessantes, traduit un tourment qui est aussi celui de la solitude au sein du couple. Le couple, cette fusion complète, cette synthèse de deux êtres, c’est aussi la solitude de deux êtres esseulés ramenés dos à dos, c’est la peur constante de voir l’autre partir, de voir l’autre se taire sans expliquer son silence.

En quittant la maison familiale, le mari d’Elsa n’a laissé derrière lui que quelques paroles cinglantes qui résonnent tout au long du roman, comme un écho, un leitmotiv, pense-bête de sa souffrance et de sa solitude. Mais surtout, il a laissé du vide, un de ces vides que seul un être aimé peut laisser, et c’est aussi cela que le roman tente de recréer, cette solitude inexorable, que l’on a pensé combattre à travers la vie à deux.

Alice Ferney dit aussi tout ce que le cinéma laisse en suspens, en attente dans notre esprit, et que l’écriture non plus ne pourra pas résoudre: que se cache t-il derrière ce fondu-enchaîné, derrière ce regard impassible de Lora Mae ? Le personnage d’Elsa, et à travers elle Alice Ferney peut-être, ne peut que soulever la question, l’écriture soutenir des hypothèses, ranimer des doutes chez nous. L’écriture est hypothétique, elle est un regard hésitant et fébrile sur l’image, qui permet de l’appréhender sans jamais la capter réellement, les mots sont des tentatives éphémères, ils ne durent qu’une seconde, tandis que l’image, elle, est variable, elle laisse place au vide, au noir: “L’écran était noir, comme s’il voulait n’imposer aucune pensée et laisser la place à celle-ci.

Léa André-Sarreau


Paradis conjugal
Alice Ferney

Éditions Albin Michel.


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