When Peking plays Go …!


La chronique d’actualité de Pierre-Alain LÉVY.


Il a suffi d’une initiative du musée de la paix de Minami-Kyushu au Japon pour mettre les autorités chinoises en furie. En effet celui ci a suggéré de faire rentrer, choisies parmi la masse de documents qu’il possède, 333 lettres de kamikazes 特別攻撃隊, とくべつこうげきたい, Tokubetsu kōgeki-tai, dans le registre international de la Mémoire du monde pour promouvoir le patrimoine documentaire de l’humanité (ce registre fondé en 1997 par l’Unesco pour sauvegarder les archives et documents les plus intéressants, avait à l’initiative des Pays-Bas inscrit en 2009 le Journal d’Anne Frank comme document unique à préserver).

Ces lettres sont pour la plupart bouleversantes et apprennent beaucoup sur la société japonaise de l’époque. Beaucoup de ces jeunes pilotes étaient recrutés en 1944-1945 parmi les étudiants soumis à la propagande du militarisme japonais. Derniers adieux, et considérations multiples, ainsi la lettre du lieutenant Ryoji Uehara : «Demain, celui qui croit en la démocratie quittera ce monde. Il peut sembler solitaire, mais son cœur est rempli de satisfaction. L’Italie fasciste et l’Allemagne nazie ont été vaincues. L’autoritarisme, c’est construire une maison avec des pierres brisées.» On est bien loin du fanatisme. Dans l’imaginaire japonais contemporain les jeunes pilotes kamikazes incarnent la tradition de chevalerie et du sacrifice.

Comme on s’en doute la Chine a été prompte à réagir pour empêcher cette demande de classification. Bien au delà de qui pourrait sembler relever de problèmes de nationalismes mal tempérés, les querelles entre la Chine et le Japon sont bien plus profondes et ne manquent pas au demeurant d’inquiéter tant les pays de l’arc pacifique que les chancelleries occidentales et particulièrement américaine. Derrière toute cette agitation politico médiatique des bruits de bottes peuvent se faire entendre, ou plus précisément des souffles de missiles. En effet la Chine revendique depuis plus de cinquante ans la souveraineté sur les petites iles Senkaku 尖閣諸島問題 ( Diaoyu) en pinyin : 钓鱼岛及其附属岛屿主权问题 ), possession du Japon et situées entre l’archipel japonais et Taiwan. Très récemment encore des« pêcheurs chinois» se sont approchés des iles, et des manoeuvres de la marine chinoise ont eu lieu à proximité.

Ces coups de semonce illustrent si besoin est la colossale montée en puissance de la marine chinoise, et son armement fait l’objet de toutes les curiosités. Par ailleurs les américains ont eu confirmation avec la plus grande inquiétude des performances chinoises dans la guerre spatiale. Voila peu la Chine s’est dotée d’un porte-avion, l’expertise chinoise dans la fabrication de mines sous-marines à ultra son et de missiles de longue portée (DF-41 d’un rayon d’action de 14 000kms) et de torpilles performantes à très grande vitesse positionnent la marine chinoise comme la toute première ( après l’Us Navy) dans cette immense zone maritime par laquelle transite quotidiennement la plus grande noria de cargos, porte conteneurs et autres pétroliers du monde. Ceci explique cela. Qui plus est on parle de plus en plus de gisements d’hydrocarbures autour des îles Senkaku…Tout cela constitue un très sérieux sujet d’inquiétude, un enjeu stratégique maximum. À cet égard, on ne peut que regretter que nos grands médias nationaux n’aient peu d’attirance pour tous ces sujets de géo-politique et n’y consacrent que trop peu d’articles de fond, ce qui est nettement moins le cas pour les media anglo-saxons, noblesse oblige !

Dés lors que les revendications nationalistes chinoises contre le Japon permettaient d’évacuer la grogne sociale interne et confortait la puissance et le rôle politique de l’Armée du Peuple, on ne s’inquiétait guère (enfin pas trop …!). Dérivatif commode et les autorités chinoises orchestraient devant l’ambassade du Japon des manifestations spontanées bien entendu … où l’on brûlait le drapeau japonais et où l’on conspuait le Pays du Soleil Levant. Il est vrai que ce dernier est très loin d’avoir laissé de bons souvenirs en Chine et cela est un piètre euphémisme. Le fascisme et le militarisme japonais lors de la guerre d’invasion en Chine s’est comporté avec barbarie, et la mémoire des sinistres massacres de Nankin 南京大屠杀 ( 13 décembre 1937 fin janvier 1938) et qui fit entre 100 000 et 300 000 morts selon les source est une tâche indélébile qui hante l’histoire chinoise contemporaine. Le cinéma comme la littérature chinoises sont riches d’ouvrages sur cette période. Nous avions d’ailleurs présenté voila quelques mois dans WUKALI un superbe livre intitulé «Fleurs de Guerre» de la romancière Geling Yan sur ce sujet et dont nous recommandions la lecture.

La repentance n’est guère une valeur prospère en Asie, s’humilier est la dernière des choses à faire et de ce point de vue l’on a guère vu les dirigeants japonais aller à résipiscence en direction de la Chine tout comme avec la Corée du Sud dont une partie de la population féminine conserve le souvenir amer des femmes de confort 慰安婦, Ian-fu en japonais, esclaves sexuelles soumises à la soldatesque nippone. Régulièrement, chaque année la discorde renait quand le Premier ministre( dernièrement Shinzo Abe) 安倍 晋三 ou des officiels japonais vont honorer les victimes militaires japonaises mortes au combat au temple shintoiste de Yasukuni à Tokyo, 靖国神社, Yasukuni-jinja, ce qui immanquablement provoque les réactions furieuses de Pékin qui y voit un hommage aux criminels de guerre.

Dans cette affaire il n’est pas inopportun de préciser que le plus grand massacreur de chinois n’est nullement le Japon mais les dirigeants chinois eux-mêmes. En effet le parti communiste chinois et Mao Tse Toung 毛泽东 sont très directement responsables du massacre de plusieurs dizaines de millions de leurs propres compatriotes. Les plus objectifs chiffres de victimes que l’on puisse trouver parlent de millions de morts qui se répartissent entre le Grand Bond en avant 大 跃 进 / 大躍進 36 millions de morts ( oui, vous avez bien lu !) et la Révolution culturelle 无产阶级文化大革命 près de 4 millions de morts sans comptabiliser tous ceux qui en furent cruellement victimes et cassés à tout jamais. Vu depuis l’Europe, avec notre culture, nos us et coutumes, notre histoire commune et nos traditions, on ne peut qu’être surpris ( pensez-vous réellement qu’il s’agisse du bon mot ?) de voir certains de nos auto-proclamés intellectuels, ( ne vous méprenez pas j’aime le mot «intellectuel» et la fonction qu’il remplit, il est respectable et riche de sens, d’aucuns et je le regrette, pervertissent sa portée et les valeurs qu’il véhicule) certaines personnalités politiques ( «des noms, des noms !»), la grande presse et la télévision faire l’impasse sur ce sujet. Un grand vide!

Cette histoire de lettres de Kamikazes et la réaction chinoise induite, si elle nous conduit bien plus loin que le sujet initial ne l’eût laissé supposer, est au demeurant fort intéressante et révélatrice d’une disposition psychologique que seuls des connaisseurs des mentalités sino-japonaises peuvent plus facilement appréhender. Car, peut-être ne l’avez vous pas directement remarqué tant cela est évident, les premières et exclusives victimes des kamikazes furent américaines et nullement chinoises. Dans cette partie de Go, qui se joue du côté de mer de Chine orientale, les premiers intéressés ne sont peut-être alors pas ceux auxquels on pense!

Mémoire quand tu nous tiens!

Pierre-Alain Lévy et Tatsuya Susuki correspondant de Wukali au Japon


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