It’s not «From mice and men  » neither in « In the heat of the night »nor «The witches of Salem  », but an excellent French novel about puritanism in Texas


La chronique littéraire d’Émile COUGUT.


K., petite ville du Texas, l’Amérique profonde, pas celle de la côte ouest ou de New York, non, celle du repli sur soi, de l’individualisme, du puritanisme. K., une ville où tout le monde se connaît, s’épie, se scrute, se juge au nom de la morale de K.. Malheur aux « déviants », ils sont voués aux gémonies. C’est le cas de Deborah Aunus, dite Debbie, professeur de mathématiques au lycée de la ville. Mariée à un lieutenant des G.I. souvent absent car parti en missions en Afghanistan ou en Irak, mère de jumeaux dont un atteint d’un asthme sévère et d’une petite fille. Elle avait une réputation « sulfureuse » quand elle était plus jeune, passant pour ne pas savoir dire non aux hommes quand ils l’abordaient. Elle passe pour hautaine et distante avec ses collègues mais comme une excellente pédagogue. Elle fait des photos de nue dans le désert avec son mari, mais elle les « poste sur son mur » dans Face book. Et bien sûr ses élèves peuvent fantasmer dessus. Mais le pire est qu’elle a des relations sexuelles (comble de l’horreur ou de son inconséquence sans aucune protection) avec un puis plusieurs de ses élèves. Elle est en infraction avec une loi texane de 2003 et est donc passible d’une vingtaine d’années de prison. On ne badine pas avec la morale dans l’Amérique puritaine…

Tout se passait correctement avec ses amants, jusqu’à ce qu’un d’entre eux se serve à son tour des moyens de communication moderne.

L’audience est le récit du procès, avec quelques retours sur le passé pour comprendre ce que les jurés ne peuvent (veulent ?) percevoir : la démarche, la vie de Déborah. La procureure du comté, Liz Lettown, n’est pas sans faire penser à son homologue décrit par Tom Wolf dans «Le bûcher des vanités » : elle a compris que ce procès pouvait la faire sortir de l’anonymat lié à sa fonction dans cette petite ville, pour rentrer dans le bureau du procureur de l’Etat du Texas. Et elle fera tout pour le gagner brillament.

Oriane Jeancourt Galignani grâce à son style, nous plonge dans un univers étouffant, où les individus n’ont de fait aucune liberté, sont obligés de respecter une norme sociale élaborée par les « bien pensants » d’origine blanche. Le racisme le plus abjecte est tout le temps sous-entendu. Déborah est blanche, mais dès son enfance elle a voulu fuir cet univers. Elle y est parvenue, mais est revenue, et comme elle fait toujours preuve d’indépendance, comme elle ne fréquente pas ses collègues, comme elle ne va ni au temple ni à l’église le dimanche, comme elle n’écoute pas les « conseils » de sa mère, il faut la châtier et la remettre sur « droit chemin ». Déborah veut vivre, vivre comme elle l’entend et, pour trouver la force d’évoluer dans cet univers qu’elle rejette, elle prend des amants. Elle est à la limite la marginalité : ses amants son tous majeurs. Mais elle est condamnable non au nom d’un quelconque pêché, mais à cause d’un nouveau dogme moral : un professeur ne peut avoir de relations sexuelles avec ses élèves, peu importe qu’ils soient majeurs, peu importe qu’ils soient consentants, qu’ils n’y voient aucun mal, qu’ils fussent demandeurs, c’est le lien de « pouvoir » entre eux qui interdit cet acte. Ce que personne ne comprend c’est que Deborah veut donner à ses amants, une certaine ouverture d’esprit pour qu’ils fuient cet univers, tout comme elle a donné un vrai but au marginal avec qui elle s’est mariée. Elle est une sorte de révélateur, un catalyseur qu’il faut comprendre. Elle est donc un danger pour cette société qui ne fait que se reproduire, qui est conservatrice au sens étymologique du terme, qui ne veut comprendre ce qu’elle a de liberticide, qui ne peut comprendre qu’elle n’offre pas le paradis sur terre mais un enfer pour ceux qui aspirent à la liberté.

Oriane Jeancourt Galignani dans L’audience ne nous livre pas l’affaire Gabrielle Russier à la sauce texane. Loin de là. Il n’y a aucun amour entre Deborah et ses amants, juste une envie physique, seulement des adultes qui ont de façon réfléchie et consentante des relations sexuelles. Bien sûr la procureur sous entendra qu’il s’agit là de pédophilie, mais elle ne fait que son travail et on est loin de cette déviance.

La philosophie, le mode de vie de l’héroïne sont donnés dans la dernière phrase : « C’est parce qu’on ne te voit pas, que tu es libre de tout faire. » Ce conseil donné à son fils, Déborah a voulu le dépasser, la société l’en a empêchée.

Dans un procès qui avait eu lieu en France dans les années soixante-dix et avait défrayé la chronique, une enseignante avait été conduite aux Assises parce qu’elle avait aimé un de ses élèves. Le président de la république de l’époque avait en réponse à une question de journaliste qui l’interrogeait sur cette affaire cité le poète Paul Éluard*. Suprême élégance. Il serait bon que les législateurs texans s’en inspire plutôt que ces lois stupides au nom de principes plus que désuets, au lieu de monter des procès inutiles filmés pour que le bon peuple puisse assouvir ses instincts de voyeur sur le malheur d’autrui. Les américains devraient lire Paul Eluard, et nous le relire avec eux.

Emile Cougut


L’audience

Oriane Jeancourt Galignani

éditions Albin Michel. 19€. Sortie en librairie le 21 août.


* Comprenne qui voudra/ Moi mon remords ce fut/ La malheureuse qui resta/ Sur le pavé
/ La victime raisonnable/ A la robe déchirée/ Au regard d’enfant perdue/ Découronnée défigurée/ Celle qui ressemble aux morts/ Qui sont morts pour être aimés
… in «Comprenne qui voudra». Paul Éluard 1944.


WUKALI 12/08/2014


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