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Brett Martin est un journaliste américain qui vient de travailler durant trois ans à réunir une imposante documentation, à rencontrer les divers protagonistes des nouvelles séries de télévision américaine, celles qui ont fait ce qu’il dénomme « le troisième âge d’or ». Son enquête précise, fouillée est un vrai essai pour mieux appréhender ce qui est devenu un vrai phénomène de société. Car ces séries épousent parfaitement la société actuelle, ou plus exactement la personnalité des gens qui évoluent dans notre société. Tous les spectateurs peuvent (plus ou moins) s’identifier avec leurs « héros ». Ce n’était sûrement pas le cas avec les séries policières qui ont inondé nos soirées télévisuelles, où avec ces sortes de bibliothèques scientifiques vivantes des multiples épisodes des experts. Et je ne parle pas des surdoués, ou du paranormal. Par contre les dépressifs, les hommes qui n’arrivent pas à trouver leur place dans la société, dans la vie quotidienne, surtout celle de couple, sont des personnes avec lesquelles il est facile de s’identifier.

Cette enquête se divise en trois parties (la seconde étant pour moi la plus intéressante car la plus « vivante », mais n’est rien sans les deux autres) : « Précédemment dans… », « La bête en lui », «Les héritiers ».

L’enquête de Brett Martin porte avant tout sur les « showrunners » c’est-à-dire le scénariste en chef, celui qui à la tête d’une équipe de scénaristes, contrôle l’expansion, la globalité d’une série. Il réunit ses collaborateurs dans la salle des auteurs (« writer’s room »). C’est le lieu où se construit chaque épisode d’une série, où tous s’expriment, où les directions à prendre se définissent, où ils s’affrontent, se disputent. Parfois dans une atmosphère détendue voire ludique, dans d’autres séries, elle est électrique, pleine d’agressivité. Mais c’est dans ce bouillonnement que sort le scénario de chaque épisode et surtout ce qui en fait sa spécificité.


Pour autant, malgré ce travail, de fait, collectif, il ne faut pas négliger l’importance du showrunner car le résultat final est loin d’être une sorte de consensus mou entre tous les scénaristes, mais bien plus l’affirmation de la personnalité du chef. Brett Martin insiste sur le fait qu’ils « apportent leurs propres obsessions et névroses. » La personnalité des showrunners se retrouvent largement dans celle de leurs héros.

Conflits avec l’équipe d’écriture, conflits entre les showrunners et les acteurs qui s’installent souvent dans leurs rôles pour plusieurs années et qui maîtrisent parfaitement les arcanes psychologiques de leurs personnages. Les acteurs sont « dans un état d’angoisse permanent », car la disparition de leur personnage (voire la fin de la série) implique la fin de leur contrat. D’où un vrai lien de subordination avec les showrunners qui ont toujours la main mise sur le scénario.

Brette Martin nous livre un portrait croisé d’auteurs tourmentés, pleins de névroses, égocentriques, rebelles, caractériels pour certains, maniaques pour d’autres, improvisateurs de génie, mais qui grâce à leur personnalité ont profondément et durablement modifié l’univers des séries américaines.


Il n’est pas difficile (du moins après la lecture des Hommes tourmentés) de comprendre que les héros des séries ne sont que des projections de la personnalité profonde de leurs showrunners. Et comprend encore mieux cette psychanalyse télévisuelle dans les enquêtes que le journaliste a menées portant sur leurs enfances, leurs galères, leur vies professionnelles souvent chaotiques d’où en est résulté une envie de casser toutes les logiques économiques, les codes de la télévision à travers une soif d’écrire, d’inventer, de raconter qui les a hissés à la hauteur des grands « feuilletonistes » du XIX siècle qui eux, s’exprimaient dans les journaux écrits.

Ces séries télévisuelles américaines, ces séries du « troisième âge d’or », quand on les comparent avec celles d’hier, ne sont pas sans faire penser au phénomène qui a eu lieu dans la littérature policière. Les nouveaux auteurs (Léone, Markell, George, Cornwell ou autre Walter ou Joncquet) nous décrivent des psychologies, des sociétés et l’intrigue ne devient que très accessoire.

Même si, comme moi, on est loin d’être un amateur de séries télévisuelles, on lit avec passion ce livre tant il est romanesque, pleins de rebondissements, d’anecdotes, d’humour, de portraits d’individus (aussi bien ceux des showrunners que des personnages secondaires) « haut en couleur », souvent attachants dans leur rage de s’affirmer, d’exister.

Il n’y a qu’exceptionnellement des femmes employées comme showrunners, ce qu’explique Brett Martin quand il écrit : « ce début de l’âge d’or des séries américaines a été mené par des hommes et marqué par des histoires d’hommes et de pouvoir. Mais c’est en train de changer. » Un peu de névroses féminines à la télévision contribuera efficacement à l’égalité des sexes.

Emile Cougut
Chroniqueur de www.wukali.com

Des Hommes tourmentés

Brett Martin

Éditions de La Martinière. 24€


WUKALI13/10/2014


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