Analysis of a painting: the Raft of the Medusa


Le Radeau de la Méduse de Théodore Géricault (1819), comme plus tard «Hernani» de Victor Hugo (1830) ou« Le Sacre du Printemps» de Stravinski (1913) est une de ces oeuvres qui font scandale, rompent avec une tradition et ouvrent sur un nouveau monde intellectuel et sensible.

Géricault s’inspire d’un fait divers qui avait secoué l’opinion: l’échouage de la frégate «La Méduse» au large des côtes du Sénégal le 5 juillet 1816. Le capitaine royaliste Chaumareys qui appartenait à l’Ancien Régime, n’avait pas eu de commandement ni navigué depuis vingt ans. Le nombre des chaloupes étant dérisoire, les marins construisirent un radeau où prirent place 150 hommes, ils tentèrent de naviguer pendant 13 jours dans des conditions apocalyptiques, seuls 10 survécurent. On apprit plus tard qu’il y eut du cannibalisme à bord! Cette catastrophe maritime déboucha sur une crise politique dont l’oeuvre de Géricault est aussi en quelque sorte un prolégomène.

Dans son travail d’élaboration et de préparation du tableau, Géricault s’était livré à une véritable enquête auprès des survivants. Il utilisa des cadavres pour tenter de décrire au mieux la réalité (se rapprochant ainsi sans le savoir de l’approche du Caravage près de deux siècles plus tôt pour peindre La Mort de la Vierge)

Au Salon de 1819 le tableau crée la controverse, on n’accepte pas les «horreurs». Dans le même Salon on peut plus loin admirer une oeuvre de Girodet-Trioson Galatée conforme alors au beau idéal, et que l’on oppose au tableau de Géricault.


Le Radeau de la Méduse

Voici une toile aux dimensions impressionnantes (491cmX716cm) qui a provoqué lors de sa présentation au Salon de 1819 un tollé monumental. Si l’on doit définir un moment capital du développement de la peinture, c’est-à-dire un point de rupture entre deux visions du monde, c’est ce tableau de Géricault que l’on élira, immanquablement : imaginez un univers pictural soumis à la rigueur de l’école de David où le dessin domine la couleur, présupposant des sujets classiques issus de la mythologie où des célébrations historiques de faits d’armes victorieux…Ici nous en sommes aux antipodes: on peut dire qu’il y a un avant et un après au regard de ce carrefour des temps.

Delacroix alors jeune artiste surdoué hésitant entre musique, écriture et peinture opta pour cette dernière, fasciné par la puissance expressive de ce chef d’œuvre. Il s’agit d’une révolution picturale. Les critiques comme le public ont crié au scandale, effarés par ce qu’ils voyaient, incapables de le comprendre mais quelques amateurs éclairés furent plus perspicaces à commencer par le roi Louis XVIII qui félicita personnellement le jeune créateur par ces mots, maintenant rabâchés dans tout bon manuel d’histoire de l’art mais que nous ne pouvons pas ignorer : « Voilà, monsieur Géricault, un naufrage qui ne fera pas celui de l’artiste qui l’a peint  ». Ce qui prouve l’intelligence du monarque, reconnue par tous aujourd’hui.

Revenons au tableau et intéressons-nous à sa composition.

Le radeau occupe tout l’espace pictural lisible. Une grande pyramide est formée par les cordages extérieurs et le mat central plus épais, ils sont reliés au plancher de bois du frêle esquif. Un petit triangle est situé en avant, créé par les trois personnages les plus hauts placés et le tonneau.

On remarquera que seuls des hommes sont sur le radeau et qu’au moins trois sont de race noire sans que cela embarrasse les autres: un sentiment de fraternité humaine s’en dégage. Y a-t-il une relation avec le débat sur l’abolition de l’esclavage? Dans l’esprit du peintre, c’est probable.

Une première ligne basse relie entre eux quatre corps sans vie qu’essaye de protéger un homme barbu, immobile, qui tourne le dos aux autres acteurs du drame. Il n’esquisse plus aucun geste, las et épuisé. Notons qu’un de ces personnage fut posé par Eugène Delacroix!

Une ligne à mi-hauteur réunit six ou sept de ces naufragés infortunés dont on peut entendre les râles d’agonie, ce sont des survivants mais pour combien de temps? A leur attitude, on peut penser que leur fin est proche. Dans la partie supérieure figurent sept personnages en pleine possession de leurs moyens physiques: eux reviendront de cet enfer. C’est la ligne la plus haute.

Une autre ligne, médiane cette fois, part de l’homme mort dont les jambes dépassent de l’embarcation, suit son corps, rejoint l’épaule du personnage situé devant lui qui s’agrippe au bras gauche étendu du barbu qui le précède, malheureux dont le bras droit atteint le plus proche des trois survivants formant le petit triangle. Le découpage de l’image est donc purement géométrique.

Tous les acteurs du drame, dans un mouvement de désespoir, regardent vers la droite du tableau sauf un.

Que regardent-ils? Dans un premier temps, le spectateur ne voit pas grand-chose d’autre que les vagues et le ciel de plomb. Pourtant, avec un peu d’attention, à l’horizon apparaît un bateau dont seules les voiles sont visibles. Va-t-il les apercevoir et les sauver?

Le vent souffle comme le prouve le mouvement de la voile centrale gonflée par la brise, la présence de nuages noirs menaçants et l’écume des vagues, le tout sur la gauche de la composition.

Les lignes du dessin sont fermes, solides, bien marquées et soumettent les couleurs mais celles-ci accentuent l’aspect dramatique du tableau parce qu’elles sont volontairement assombries par le créateur de ce chef d’œuvre. Même la ligne d’horizon devient fantomatique car le jaune utilisé semble irréel et ordonnateur de mirages…C’est une couleur de fin du monde qu’a inventée là l’artiste. Nous ne pouvons que nous demander par quelle sorcellerie! Quant aux autres couleurs, quels aspects: des verts sombres cauchemardesques, des noirs grisés inconnus du spectateur ébahi, des rouges sanglants et des teintes couleur de chair martyrisée pour les corps.

Notons la finesse du rendu du vêtement du lambeau humain le plus sur la droite du tableau sur le point de se détacher de l’esquif.

En tout chef d’œuvre universel, à côté du centre géométrique du tableau, existe un centre psychologique. Ici, c’est la voile sur l’horizon qui concentre l’attention de tous les personnages unanimement tournés dans sa direction (sauf un)

Le drame devient atroce, atrocité qui ira jusqu’au cannibalisme nous le savons, comme nous savons que le bateau salvateur espéré ne les apercevra pas car, et c’est là un des aspects les plus extraordinaires de cette peinture, l’histoire est authentique. Géricault se documentera auprès de deux survivants de ce désastre.

Jusque là, personne n’avait osé rendre en peinture un fait réel avec une telle intensité dramatique et un tel réalisme. Quant aux dimensions du tableau, c’est de la science-fiction pour l’époque qui ne concevait dans ce format que des scènes de batailles victorieuses.

La force qui s’en dégage, la vérité de l’interprétation du sujet, la puissance expressive du créateur font que ce tableau dépasse le cadre policé de la peinture du temps, lui conférant ses valeurs intemporelles, marque du chef d’œuvre s’il en est.

Nous ne pouvons que nous interroger avec le roi Lear: « l’homme n’est-ce donc que ça ?» Rappelons que la réalité est l’aspect extérieur des choses alors que la vérité est leur nature intrinsèque, ce que ce tableau affirme.

Mais la question essentielle c’est :
-Pourquoi cette peinture a-t-elle autant choqué alors que ses pires détracteurs reconnaissaient le génie du peintre? Au point de vouloir que la peinture soit acquise par l’état ( ce qui fut fait), coupée en quatre parties, envoyée chacune dans quatre école des beaux-arts de province pour montrer aux étudiants ce qu’il ne fallait pas faire? ( ce qui heureusement n’eut pas lieu)

Certes, la politique s’en mêla car le capitaine du navire qui abandonna les malheureux sur le radeau était un officier, incompétent mais royaliste, ce qui salissait l’institution monarchique dans un moment de l’histoire franchement mal-venu.

La réponse, c’est que pour la première fois dans l’histoire universelle un fait divers devient symbole de la destinée de l’humanité brisant tous les cadres, tous les tabous et transcendant ce que l’on pensait être la peinture: pas besoin d’explications, la démonstration est évidente.

Ce tableau ne fut jamais pardonné à l’artiste par la société bien-pensante de son époque et il eut toujours des doutes sur sa réussite. Comme chacun sait, Géricault mourut à 33ans des suites d’une chute de cheval…

Jacques Tcharny


WUKALI 10/01/2015


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