8 years inquiry, international experts and the most performant innovative techniques aimed to Rembrandt’s masterpiece re identification


C’est l’une des peintures les plus connues de Rembrandt, l’une des plus bouleversantes aussi: Saül et David du Mauritshuis de La Haye. Après avoir été scientifiquement étudiée en laboratoire pendant huit ans pour s’assurer de son authenticité et donc invisible aux yeux du public, elle revient aujourd’hui en lumière et fait l’objet d’une exposition spécifique au Mauritshuis jusqu’au 30 septembre 2015. Il s’agit d’une peinture à l’huile (130 x 164 cm) et datée 1655 – 1660.

Histoire d’une oeuvre, de son achat au 19ème siècle à nos jours

La peinture est achetée à Paris en 1830 et apparait dans le catalogue de la vente aux enchères de la collection du Duc de Caraman, elle circule un temps sur le marché pour être enfin acquise en 1898 par Abraham Bredius, grand spécialiste de Rembrandt et directeur du Maurishuis aux Pays-Bas qui la léguera au musée en 1946. Il ne fait aucun doute que l’oeuvre est bel et bien de Rembrandt et cette attribution est pareillement confirmée par Cornelis Hofstede de Groot, grand admirateur de Rembrandt et spécialiste du Siècle d’or. C’est le deuxième tableau de Rembrandt sur le même sujet. Le premier peint entre 1629 et 1631, est aujourd’hui exposé à Francfort sur Main (Städelsches Kunstinstitut und Städtische Galerie)

Controverse autour d’une attribution

C’est en 1968 qu’un autre et immense spécialiste de l’oeuvre de Rembrandt, mondialement reconnu, Horst Gerson, qui fut éléve au demeurant de A. Bredius, intervient au sujet de l’authentification de l’oeuvre. Patatras, pour lui il s’agit d’une oeuvre d’atelier, peut être Rembrandt y a-t-il mis la main, mais rien n’est sûr. Qui plus est Gerson compare ce même tableau à celui appartenant à la Wallace Collection et connu sous le nom du Centurion Cornelius 1660 (ou Le serviteur impitoyable). Il remarque en effet que le personnage de David jouant de la harpe est le même que celui représentant le serviteur dans le tableau de Londres. Or celui de Londres, de belle facture au demeurant, est considéré comme oeuvre d’atelier, oeuvre d’élève. Pour ce spécialiste de Rembrandt et qui fait autorité, le tableau nommé Saül et David est «inconsistant et superficiel».

Le catalogue de l’oeuvre complète de Rembrandt que publiera Gerson sera expurgé d’un certain nombre d’attributions. Serait-ce de la part de Gerson pour cette toile le syndrome de l’enfant prodigue, en réaction à son maître Bredius ? De ces deux spécialistes de Rembrandt, ce qui quoi qu’il en soit ne fait aucun doute, deux approches de l’oeuvre de Rembrandt s’opposent qui peuvent être synthétisées sous la forme d’ une vision purement iconographique opposée à une vision historique et culturelle, ancrée dans la recherche documentaire et muséographique

Si Gerson dit, cela doit être vrai, et le cartel sous le tableau du Mauritshuis est modifié en conséquence, la nouvelle attribution portée est ambiguë :« Rembrandt ou Atelier de», le doute est introduit, Rembrandt of niet, dat is de vraag! [[Rembrandt ou pas Rembrandt, telle est la question !]]

Il est vrai que l’oeuvre a beaucoup souffert, non seulement le tableau original a subi maints repeints et des couches successives de peinture se superposant encrassent le tableau, mais horreur! il a été volontairement découpé entre 1830 et 1869 en deux tableaux distincts, le portrait de Saül et le portrait de David…

Ce n’est pas la première fois d’ailleurs dans l’histoire de l’art qu’une oeuvre connait pareille abjection iconoclaste. Un célèbre tableau de Delacroix représentant Chopin a connu la même calamité. L’artiste l’avait peint en face de Georges Sand, un temps son amie, laquelle après leur séparation fit découper en deux le tableau et ce que l’on nomme aujourd’hui communément le portrait de Chopin visible au Louvre, n’est autre que l’un des éléments du tableau estropié ! Le cavalier rampin du Louvre, oeuvre de statuaire grecque, a connu un sort semblable : son cavalier au British Museum, et la monture à Paris. L’on pourrait ainsi poursuivre…!

Revenons au sujet principal :Saül et David a été reconstitué en 1869 dans sa taille actuelle (légérement plus petite) et les morceaux épars ont été rassemblés. Des analyses au cours du XXème siècle avaient permis de déceler des pigments de blanc de plomb (aussi appelé blanc de céruse), dans la partie haute du rideau aussi qu’au dessus de la tête de David à droite. C’est une matière qui vieillit mal et qui bien souvent noircit avec l’âge et il est parfois impossible de revenir sur l’usure du temps ainsi faite. Pour certains restaurateurs, c’est même une matière tueuse de tableaux.

Analyse thématique et culturelle

Le sujet est sensible, émouvant, bouleversant, le roi Saül pleure en écoutant le jeune David jouer de la harpe, la beauté de la musique le touche, l’émeut, le chavire jusqu’aux larmes. Il cache son émotion et tente de masquer ses pleurs, de sécher ses larmes sur une tenture, un rideau. L’histoire est tirée de la Bible, de l’Ancien Testament ( Samuel 2ème livre 16, 14-23. Bible de Jérusalem, p. 408). Saül, ce roi des Juifs au caractère dur, remué par la beauté de la mélodie jouée à la harpe par un tout jeune-homme, David, qu’il écoute, touché par l’art, la musique, la vibration sonore, la délicatesse du toucher des cordes, sensible au moment de grâce qu’il vit et revenant dans son esprit sur les sombres desseins qu’il concoctait sur le destin du jeune David. Il pleure, le Roi Saül pleure !

Nous sommes en pleine période baroque et l’utilisation des larmes, dans les discours, les textes, les musiques est presque monnaie courante. Dans l’art lyrique par exemple, des larmes du Lamento d’Arianna de Monteverdi à la plainte italienne du Psyché de Lully sans oublier John Dowland. C’est le baroque de la vision mentale, intériorisée, celui de l’introversion et de l’introspection, c’est « le rapport de pesanteur entre la terre et le ciel, le pouvoir pénitentiel des larmes». Rembrandt est lui aussi un homme de cette époque (1606 – 1669 ) et cette extériorisation des sentiments cette fragilité soudaine, ce burn out comme l’on dirait aujourd’hui et en m’exprimant de façon volontairement anachronique, a quelque chose de moderne.


Ôtez moi d’un doute

En 2007 les conservateurs et historiens d’art du Mauritshuis décident de soumettre l’oeuvre au sérum de vérité. La peinture sera analysée méticuleusement, des moyens d’imagerie conséquents mis à disposition et des spécialistes internationaux de l’oeuvre de Rembrandt sont sollicités pour assister l’équipe des scientifiques. Ce serait presque la trame pour une enquête policière. On veut savoir !

Rapidement, l’on découvre que le tableau est constitué de pas moins de quinze différents morceaux de toile, dont trois principaux : Saül et David plus un autre une toile plus ancienne où était représenté un portrait de van Dyck, les autres éléments sur les bords de la toile principale. Les observations poussées permettent de comprendre que la toile d’origine était plus grande.

L’exposition actuellement en cours au Mauritshuis, insiste sur le rideau dans lequel le roi Saül sèche ses larmes. Cet élément du tableau a subi moult repeints et il n’était toujours pas avéré jusqu’alors malgré les analyses si cet élément décoratif dans son entièreté participait réellement au tableau original.

Très rapidement au tout début des recherches, il été démontré que le tableau sortait bien de l’atelier de Rembrandt. Pour l’investigation scientifique, les chercheurs ont extrait des échantillons de peinture et ont pu observer que la couche d’apprêt était identique à celles utilisées dans l’atelier de Rembrandt de 1650 à 1660 et que la composition de la peinture utilisée alors et obtenue à partir de pigments de smalt [[(couleur bleue produite à partie de l’oxyde de cobalt)]] de laque rouge et de pigments naturels minéraux restait de la même composition chimique tout au long de cette période.

Une technique d’imagerie sophistiquée MA-XRF ( Spectrométrie de fluorescence X) a pareillement constitué un moyen sans pareil d’investigation. Un système et un appareil spécialement mis au point et développé par des chercheurs des universités d’Anvers et de Delft a résolu le problème de la composition des éléments chimiques présents dans le fameux rideau sans nullement altérer de quelque manière la matière, en balayant seulement de ses faisceaux la surface peinte. Cette dernière analyse a été cruciale et ses résultats ont dépassé toutes attentes. En effet il est désormais certain que ce rideau incriminé, malgré sa décoloration et suspect jusqu’alors à certains yeux, a toujours fait partie intégrante de la toile peinte par Rembrandt !

Deux temps

Très tôt et dès que la couche de vernis allogène qui collait à l’oeuvre et l’obscurcissait a été retirée, il est apparu que le tableau avait été peint en deux phases et les spécialistes demeuraient hésitants quant à la seconde phase proprement dite. Les larges coups de brosse situés sur la gauche de la peinture et soulignant le manteau du roi avaient un air plutôt rustique. Quant à l’enduit de peinture posé sur les mains de Saül ainsi que sur son nez, il était non seulement non nécessaire mais surtout maladroit! Il est opportun de souligner à ce moment même de l’analyse picturale du tableau, que son apparence a fluctué au gré du temps! Et ce n ‘est qu’aujourd’hui et ce grâce aux techniques mises en oeuvre pour percer son mystère, que l’on dispose des informations nécessaires pour le restituer dans son apparence d’origine. Hélas des couches de peinture ont disparu dans les restaurations antérieures et des pigments ont perdu de la force de leurs couleurs.

Si l’on devait considérer, hypothèse d’école, que Rembrandt n’est pas l’auteur du travail de la seconde phase, cela reviendrait à dire qu’il aurait permis à l’un de ses élèves de «finaliser» certaines des parties les plus, comment dire, décisives de la peinture, à savoir tout particulièrement les mains et les yeux de Saül, ce qui est tout conceptuellement absurde et d’un scénario improbable.

Seconde hypothèse: la peinture n’aurait pas été terminée à la mort de Rembrandt (4 octobre 1669) et un autre artiste l’aurait donc achevée. Il convient de souligner qu’ il n’existe aucune preuve allant dans cette direction!

En conclusion de ces recherches et analyses effectuées, le Mauritshuis a tiré les conséquences suivantes : la deuxième phase du tableau à été peinte dans le mi temps des années 1650 par Rembrandt lui-même et les aspects plus frustres constatés dans la deuxième phase de la peinture s’expliquent par les altérations naturelles dues à l’usure du temps.

L’exposition mise en place au Mauritshuis est d’une grande accessibilité pédagogique, elle souligne tout particulièrement les techniques d’imagerie introspective et non invasives utilisées ; en outre six oeuvres ( trois peintures, deux dessins et une gravure) ont été prêtées pour l’occasion au Musée pour accompagner le Saül et David. Une «reconstruction» de la peinture a été formalisée aussi en utilisant des techniques de 3D

Nous portions au pinacle cette peinture de Rembrandt, nous aimions infiniment ce tableau, son silence, ses non-dits, son émotion contenue, son craquement de l’âme, tout comme sa musicalité et cette sensibilité, cette fragilité toute humaine au coeur de la touche du grand maître, nous voila rassérénés !

Pierre-Alain Lévy


Rembrandt ? Le cas de Saül et David
Mauritshuis. La Haye, Pays-Bas

jusqu’au 13 septembre 2015


WUKALI 06/08/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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