So difficult to utter a word after viewing this movie about Auschwitz and the Sonderkommandos. It obtained 2015 Grand Prix award at Festival de Cannes


Le film Le fils de Saul m’a pris dans ma 49ème année. Chance et joie d’avoir vécu tant d’années.

J’avais l’intuition, après avoir vu la bande annonce que le mode de prises de vues, restriction du champ cinéma à un carré (un des formats photographiques), renoncement à l’esthétisme, floutages, contre champ, hors champ, caméra à quelques dizaines de centimètres sur le personnage principal… permettait de construire la possibilité d’un récit. Je suis arrivé à la séance, après avoir repris ma lecture des Voix sous la cendre, (Calmann Lévy 2005), la transcription des textes écrits par des membres du Sonderkommando et conservés par eux en les enterrant autour des lieux de mort, mots qui entre autres sources ont inspiré l’auteur du film, et dont il est question à plusieurs reprises dans le film.

J’avais repris ma compréhension du lieu et des faits par la lecture de l’excellent Auschwitz de Tal Bruttmann, (Paris, La Découverte 2015). J’ai depuis longtemps beaucoup étudié, lu, essayé de comprendre sur la période. J’ai voyagé, vu, appris, oublié, vécu. J’avais calmé mon appréhension, raisonné ma curiosité, interrogé mon voyeurisme, armé raisonnablement mon sens critique. L’explication du terme Sonderkommando passée, je me suis retrouvé avec la vingtaine de spectateurs de la grande salle d’un cinéma d’art et d’essai dans une obscurité tendue par la bande son d’une scène à découvrir. Oppressant. A se demander si on souhaite encore voir ce qu’on y est venu voir. Puis à se demander ce qu’on voit, dans le flou, ce qu’on entend, soupirs, puis humains qui se mettent en marche, là dans le semi-silence d’un endroit qu’on devine être le Krema II d’Auschwitz (II) Birkenau. Quelque chose commence qui est de l’ordre de la possibilité d’un récit et d’une représentation. Fragile.

Le film en lui-même a confirmé cette intuition.

Le regard de Saul Ausländer qui ne cille pas, qui voit ce que nous ne voyons pas, qui ne veut pas non plus tout regarder, ne peut, ne doit. Sa voix détruite à la fumée des corps. Son corps fatigué à la peine. Le passage incessant.

Le yiddish…

Le Babel des langues… Les mots dits, ceux chuchotés. Le silence. Ce qui est tu. Les non-regards. Les regards. L’énigmatique sourire de Saul.

Les heurts. La violence. La résistance. Le combat. Le prix des choses.

La bande son. Les bruits de la vie, ceux de la mort. Les mécaniques. Le silence. Le silence étrange. Le vacarme. Les appels. Les langues. Les cris. Les pleurs… l’appel chronographique… bande son kafakayenne, dantesque. Hurlements des chambres à gaz, agonies. Lance flammes. Brasiers. Fosses. Tout fait du bruit. Insupportable. Et pourtant 107 minutes de film. Combien pour une vie ? Combien pour une vie ? La mienne ?

L’histoire. Ce que les nazis ont fait de toute trame narrative possible ? Anéanti. Nous le voyons hélas dans toutes les scènes du film, par exemple quand les détenus du Sonderkommando ramassent les divers papiers, précieux, photos, documents, identités, des déportés déjà morts pour les détruire. Les histoires sont là ; broyées sans mot dire, gazées, brûlées… Niées. Toute trame narrative est morte à Auschwitz, avec tous les déportés majoritairement juifs qui ne sont jamais entrés dans l’un des trois camps et qui sont allés de la chambre de déshabillage d’un des « Kréma » aux fours, et de la cendre à la rivière voisine… dont, dans la seule année 1944, 450 000 Juifs hongrois (et tous les autres et ailleurs, et partout, et aujourd’hui ?).

Une histoire impossible écrite sur le fil d’une feuille de papier cigarette… Pari pourtant réussi (à force de réflexion et maturation, de travail) par László Nemes. Il fallait du tact et de l’intelligence, il fallait de la culture et de l’histoire pour ne pas aller raconter n’importe quoi. Funambule. Il fallait le faire. C’est fait.

Ce qui m’a décontenancé ?

La possibilité d’un fils ? Saul Ausländer croit reconnaître un fils, il veut obsessionnellement lui donner sépulture selon la religion juive. Il est très fort que cette obsession de Saul soit présentée comme possibilité d’un délire « Saul, tu n’as pas de fils. » Folie ou pas. En revanche, difficile de penser qu’un Sonderkommando puisse emporter le cadavre d’un homme sous la mansarde du Kréma où il survit… Je sais qu’entre l’improbable et l’impensable il y a la possibilité du miracle…

Difficile aussi de penser que Saul puisse suivre la foule d’un « transport » jusqu’aux fosses, perdre son vêtement, être pris dans la machine, conduit au bord des fosses où on tue, et brûle, d’où certains Sonderkommando eux-mêmes ne reviennent pas et qu’il en revienne, avec un homme qu’il croit Rabbin. Lorsqu’il passe les grilles et qu’un membre de son kommando lui demande où il va, il est mort, on ne fait pas deux mètres impunément dans le cercle de la machine de mort, le film l’aura assez montré. La fiction consiste ici à vouloir croire au miracle, surtout s’il est chargé de la quasi-impossibilité d’en réchapper vivant, ce que les Sonderkommando ne cessaient de dire à juste titre. Soit. Soit.

Enfin, cette impression terrible d’avoir été fixé à mon siège, contraint de faire face à Saul et imaginer tout le reste pendant tant de minutes m’a éprouvé. Apnée. Oppression. Tristesse. J’ai eu parfois la sensation d’être par ma volonté à moi dans le siège de quelque “attraction de parc“ en négatif pour me faire “revivre“ ou au moins me représenter l’impossible… On vient au cinéma vivre des représentations que sans lui on ne connaîtrait pas. L’écran, c’est le cerveau. Efficacité du film.

Un grand film. Réussi.

Pour quel public ?

Nous nous sommes sentis seuls. Dehors, un rayon de soleil, les terrasses, sans doute, la vie. Sans doute à l’horizon, les jeunes, avec leurs aînés, explications, histoire… L’avenir. Le film nous met face à nos questions à nous. Ce qui est arrivé à Auschwitz nous aidera-t-il à faire face à ce qui nous arrive et qui ne sera pas identique ? Universalité de ce qui s’est passé à Auschwitz. Il nous faut comprendre que ce qui est arrivé majoritairement à des Juifs à Auschwitz est, comme l’histoire nous l’enseigne, l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, la destruction de l’humain dans le monde. Une histoire universelle. Comprendre enfin que l’impensable à venir ne reprendra pas les formes de l’impensable passé. Le film nous le dit, nous le montre et nous le fait vivre avec la gravité et la puissance qu’il faut. Un film qui permet la fiction, même sur le fil d’un papier cigarette qui brûle et qui exige l’histoire. Interdire de mystifier, ne pas mythifier, faire investir par l’histoire, permettre une juste fiction.

Patrick Kopp


Patrick Kopp enseigne la philosophie et les lettres en Classes Préparatoires aux grandes écoles au lycée Henri Poincaré à Nancy.


Documents en annexe:

France Inter: Quatre bouts de pellicule arrachés de l’enfer

Yadvashem. The Auschwitz album. The arrival


Le Fils de Saul
Grand Prix Festival de Cannes 2015
Film France Inter
Réalisateur: László Nemes
Pays: Hongrie


WUKALI 09/11/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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